C’est peut-être là que commence le malentendu. Beaucoup s’étonnent que le monde musulman, et particulièrement le Maroc, fête assez timidement le Nouvel An hégirien, alors qu’Achoura occupe une place beaucoup plus visible dans l’imaginaire populaire. Certains y voient une influence chiite. D’autres une contradiction sunnite. En réalité, c’est plus subtil. Comme souvent dans les sociétés musulmanes, le religieux, l’historique et le populaire se sont entremêlés jusqu’à produire une tradition à plusieurs couches.
Le premier Mouharram marque le début de l’année hégirienne. C’est une date essentielle pour le calendrier islamique, puisqu’elle rappelle l’Hégire, ce moment fondateur où le Prophète quitte La Mecque pour Médine. Politiquement, spirituellement, historiquement, c’est un basculement majeur. Mais dans la pratique religieuse sunnite, ce jour n’est pas accompagné d’un rituel fort, obligatoire ou même unanimement recommandé. Il ouvre l’année, mais il ne déclenche pas une fête structurée. Il ressemble davantage à une borne symbolique qu’à une célébration familiale.
Achoura, en revanche, arrive avec une densité religieuse et émotionnelle beaucoup plus forte. Dans la tradition sunnite, le dixième jour de Mouharram est associé au jeûne, à la piété, au souvenir du salut de Moïse face à Pharaon. Le Prophète aurait recommandé de jeûner ce jour, en y ajoutant idéalement le neuvième ou le onzième pour se distinguer d’autres traditions. Nous sommes donc bien dans un registre sunnite : celui de la gratitude, du jeûne, du rappel de la délivrance et de la foi.
Mais Achoura porte aussi, dans le monde chiite, une tout autre intensité : le martyre de Hussein à Karbala. Là, il ne s’agit plus seulement de jeûne ou de mémoire prophétique. Il s’agit d’une tragédie fondatrice, d’un deuil immense, d’une blessure politique et spirituelle qui a structuré une partie majeure de l’identité chiite. Karbala n’est pas un simple événement historique. C’est, pour les chiites, le symbole de la justice trahie, du pouvoir illégitime, du sacrifice face à l’oppression.
C’est cette visibilité spectaculaire du deuil chiite qui a parfois fait croire qu’Achoura était « chiite ». Or ce n’est pas exact. Achoura est présente dans les deux traditions, mais elle n’y signifie pas la même chose. Chez les sunnites, elle est plutôt jour de jeûne et de reconnaissance. Chez les chiites, elle est jour de deuil, de lamentation et de mémoire tragique. Le même jour, mais deux lectures. La même date, mais deux sensibilités historiques.
Au Maroc, une troisième couche s’est ajoutée : la couche populaire. Et elle est puissante. Achoura y est devenue une fête des enfants, des tambours, des jouets, parfois des pétards, des rassemblements familiaux, de la générosité, de la zakat informelle, des petites joies de quartier. On y retrouve aussi des pratiques locales comme l’aspersion d’eau, souvent appelée « Zemzem », et tout un folklore qui dépasse largement la stricte prescription religieuse.
C’est précisément cette dimension populaire qui explique pourquoi Achoura est plus visible que le premier Mouharram. Une société ne célèbre pas seulement ce qui est théologiquement important. Elle célèbre ce qui crée du lien. Ce qui fait sortir les enfants. Ce qui réunit les familles. Ce qui donne lieu à des gestes, à des achats, à des souvenirs. Le calendrier fixe les dates, mais ce sont les usages sociaux qui leur donnent du volume.
Le premier Mouharram est une idée forte, mais silencieuse. Achoura est une pratique vivante, parfois bruyante, parfois excessive, parfois même déformée. Entre les deux, il y a toute la différence entre une commémoration abstraite et une tradition incarnée.
Faut-il alors regretter que le Nouvel An hégirien soit si discret ? Peut-être un peu. Car l’Hégire mérite mieux qu’un simple jour férié administratif ou qu’un message convenu sur les réseaux sociaux. Elle parle d’exil, de courage, de rupture, de construction politique, de naissance d’une communauté. Elle pourrait être l’occasion d’une réflexion collective : que signifie commencer une année ? Que quitte-t-on ? Vers quoi migre-t-on ? Quelle Médine intérieure voulons-nous bâtir ?
Mais faut-il pour autant réduire Achoura à une survivance folklorique ou à une influence chiite ? Certainement pas. Achoura est un miroir. Elle montre comment une même date peut porter plusieurs mémoires, plusieurs émotions, plusieurs usages. Elle rappelle aussi que l’islam vécu n’est jamais uniquement un texte : il est aussi transmission, cuisine, enfance, quartier, chants, silences et parfois contradictions.
Le vrai enjeu n’est donc pas d’opposer premier Mouharram et Achoura. Le premier donne le sens du départ. La seconde donne l’épaisseur de la mémoire. L’un ouvre l’année. L’autre interroge ce que nous faisons de notre foi, de notre histoire et de nos traditions.
Et peut-être qu’au fond, le paradoxe est là : nous savons changer d’année, mais nous ne savons pas toujours changer de regard.












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