Les grandes idées ont ceci de précieux qu'elles ouvrent le débat : cinq propositions à l'épreuve du réel
Mais une proposition publique ne se juge pas seulement à sa noblesse. Elle doit aussi résister à trois questions : est-elle réalisable ? Est-elle finançable ? Produira-t-elle réellement les effets attendus ?
C'est dans cet esprit de débat que cette chronique examine, une à une, les cinq propositions avancées.
1. Réhabiliter les valeurs, la famille et l'école : une évidence… mais comment ?
Qui pourrait être contre ? Le problème n'est pas l'objectif mais le levier.
On ne décrète pas le retour des valeurs par une loi, pas plus qu'on ne répare une famille ou une école par une circulaire administrative.
La famille évolue sous l'effet des mutations économiques, de l'urbanisation, des réseaux sociaux et des nouvelles formes de travail. Quant à l'école publique, chacun reconnaît son rôle fondamental, mais ses difficultés sont connues : qualité des apprentissages, formation des enseignants, gouvernance, décrochage scolaire, attractivité.
Le risque est donc de transformer une ambition sociétale en slogan politique faute de définir des réformes concrètes, mesurables et évaluables.
2. Un Fonds de solidarité intergénérationnelle : une idée séduisante… mais qui paie ?
Créer un fonds paraît toujours simple sur le papier. Mais derrière chaque fonds se cachent plusieurs milliards de dirhams.
Stages rémunérés pendant deux ans, accompagnement, deuxième chance, intégration de l'économie informelle, financement des droits sociaux...
Le coût potentiel est considérable. La première question devient alors incontournable : quelle sera la source de financement ?
Augmenter les impôts ?
Créer une nouvelle contribution ?
Réduire d'autres dépenses publiques ?
Ou accroître l'endettement ?
Une seconde difficulté apparaît : les stages publics de longue durée risquent de remplacer de véritables emplois privés plutôt que d'en créer.
Enfin, une plateforme nationale d'offres et de demandes d'emploi constitue un progrès numérique intéressant, mais elle ne crée pas d'emplois. Elle facilite seulement la rencontre entre une offre existante et une demande existante.
3. L'économie sociale : un potentiel immense… qui ne peut remplacer l'industrie
Le développement de l'économie sociale est probablement l'une des propositions les plus intéressantes. Mais elle ne peut devenir le principal moteur de croissance.
Toutes les grandes puissances économiques reposent d'abord sur une industrie compétitive, des exportations, l'innovation technologique et la productivité.
L'agriculture familiale est essentielle pour maintenir les territoires ruraux. Elle ne suffira cependant pas à absorber les centaines de milliers de jeunes diplômés qui recherchent des emplois qualifiés.
Quant aux Centres de Collecte et de Valorisation, ils supposent des investissements importants, une logistique performante, des débouchés commerciaux internationaux et une gouvernance irréprochable. Sans ces conditions, beaucoup risqueraient de devenir des infrastructures sous-utilisées.
4. Dix millions d'hectares de forêt : une ambition écologique… face aux réalités climatiques
L'objectif est spectaculaire. Peut-être même trop spectaculaire.
Le Maroc est confronté à un stress hydrique historique.
Reboiser dix millions d'hectares suppose des ressources en eau considérables, un choix extrêmement rigoureux des essences, un entretien pendant plusieurs années et une protection permanente contre les incendies, le pâturage et la désertification.
L'expérience internationale montre que planter des arbres est souvent la partie la plus facile.
Les maintenir en vie constitue le véritable défi.
La réussite dépendra davantage de la qualité des plantations que du nombre d'hectares annoncés.
5. Gouverner comme pendant le Covid : attention aux limites de l'exception
La gestion de la pandémie a démontré que l'État marocain pouvait agir rapidement lorsqu'une urgence nationale l'exigeait. Mais gouverner durablement un pays ne relève pas du même exercice.
L'état d'urgence autorise une centralisation exceptionnelle des décisions.
Le développement territorial exige au contraire concertation, participation locale, débats budgétaires, arbitrages politiques et temps long.
Transformer un mode de gouvernance exceptionnel en modèle permanent pourrait affaiblir la qualité démocratique de la décision publique.
La vraie question : créer de la richesse avant de la redistribuer
Le point qui mérite probablement le plus grand débat concerne la philosophie économique sous-jacente.
Les politiques d'inclusion sont indispensables. Mais elles ne peuvent fonctionner durablement que si l'économie produit suffisamment de richesse.
Le véritable défi du Maroc est peut-être moins de mieux répartir une richesse existante que d'en créer davantage.
L'investissement privé, l'industrie, les services à forte valeur ajoutée, les exportations, la recherche, l'intelligence artificielle, la robotique, l'énergie, les PME innovantes et la montée en compétences de la jeunesse demeurent les véritables moteurs d'un État social solide.
L'inclusion est une conséquence d'une économie performante ; elle ne peut durablement s'y substituer.
Le débat plutôt que l'opposition
Les propositions de Ssi Najib Mikou ont le mérite de remettre le social au cœur du débat public. Elles rappellent que la croissance n'a de sens que si elle bénéficie au plus grand nombre.
Mais elles gagneraient à être complétées par une réflexion approfondie sur leur financement, leur gouvernance, leurs indicateurs de performance et leur articulation avec les grandes politiques industrielles du Royaume.
Le débat démocratique ne consiste pas à opposer les idées ; il consiste à les confronter à la réalité. C'est à cette condition que les meilleures intentions peuvent devenir des politiques publiques efficaces.
Créer la richesse avant de mieux la partager : ce que nous enseignent les autres pays
L'histoire économique récente apporte un enseignement presque universel. Les pays qui disposent aujourd'hui des systèmes de protection sociale les plus performants ne les ont pas bâtis en premier. Ils les ont consolidés après avoir créé une économie suffisamment productive pour les financer durablement.
La Corée du Sud est souvent citée comme un exemple emblématique. Dans les années 1960, le pays était plus pauvre que nombre d'États africains. Le choix stratégique a d'abord consisté à investir massivement dans l'éducation, l'industrie manufacturière, la technologie et les exportations. Ce n'est qu'une fois cette base productive solidement installée que la protection sociale s'est progressivement renforcée. Aujourd'hui, la Corée peut financer un système social beaucoup plus développé précisément parce que son économie produit une forte valeur ajoutée.
Singapour a suivi une logique comparable, mais avec une approche différente. L'État y joue un rôle central, non pas en distribuant massivement des aides permanentes, mais en créant un environnement favorable à l'investissement, à l'innovation, à la stabilité juridique et à l'emploi. La politique sociale existe, mais elle repose largement sur la responsabilisation, l'accès au logement, l'épargne et la montée en compétences des citoyens. Là encore, la richesse précède sa redistribution.
L'Irlande offre une autre leçon. Pendant longtemps confrontée au chômage et à l'émigration, elle est devenue en quelques décennies l'un des principaux pôles européens des industries technologiques et pharmaceutiques. L'attractivité fiscale n'explique pas tout. Le pays a également investi dans l'enseignement supérieur, la recherche et la qualification de sa main-d'œuvre. Cette dynamique économique lui permet aujourd'hui de financer davantage de services publics sans compromettre sa compétitivité.
Même les pays nordiques, souvent présentés comme le modèle ultime de l'État social, sont parfois mal compris. La Suède, le Danemark ou la Finlande ne redistribuent pas une richesse qu'ils n'auraient pas créée ; ils redistribuent une richesse produite par des économies extrêmement compétitives, innovantes, ouvertes au commerce international et caractérisées par une forte productivité du travail. Leur générosité sociale repose sur une discipline budgétaire exigeante, un haut niveau de confiance dans les institutions et une fiscalité acceptée parce qu'elle finance des services publics performants.
À une autre échelle, le Rwanda mérite également l'attention. Malgré des ressources limitées, le pays a fait de la gouvernance, de la numérisation administrative, de l'amélioration du climat des affaires et de la modernisation agricole des priorités nationales. Les résultats restent modestes au regard des grandes économies mondiales, mais ils montrent qu'un État social crédible commence souvent par une administration efficace, capable de créer les conditions de l'investissement et de l'emploi.
Ces expériences ne sont évidemment pas transposables telles quelles au Maroc. Chaque pays possède son histoire, sa géographie, sa culture, son modèle institutionnel et ses contraintes. Elles convergent cependant vers une même idée : il est difficile de redistribuer durablement une richesse qui n'a pas été créée.
Le Maroc dispose aujourd'hui d'atouts considérables. Des infrastructures modernes, une stabilité institutionnelle, une position géographique stratégique, une montée en puissance industrielle dans l'automobile, l'aéronautique et les énergies renouvelables, ainsi que des investissements importants dans les ports, la logistique et le numérique. Ces acquis constituent une base solide.
Le véritable défi consiste désormais à transformer cette dynamique en création massive d'emplois qualifiés. C'est sans doute là que se joue l'avenir de l'État social marocain. Chaque usine qui ouvre, chaque start-up qui réussit, chaque PME qui grandit, chaque brevet déposé, chaque exportation supplémentaire génère des recettes fiscales, des cotisations sociales et des emplois. Ce sont ces ressources qui permettent ensuite de financer les écoles, les hôpitaux, les retraites, la protection sociale et les politiques de solidarité.
À l'inverse, un État qui multiplierait les dispositifs d'assistance sans accroître simultanément la richesse nationale s'exposerait à un risque bien connu : celui d'une protection sociale de plus en plus coûteuse, financée par un nombre insuffisant de créateurs de valeur. À terme, cela conduit soit à une pression fiscale excessive, soit à un endettement croissant, soit à une réduction des prestations promises.
La véritable équation marocaine n'oppose donc pas l'économie au social. Elle invite à les réconcilier. Le social ne doit pas être considéré comme une dépense, mais comme un investissement dans le capital humain. L'économie, de son côté, ne peut être réduite à une accumulation de chiffres ; elle doit être mise au service du progrès collectif.
Le débat ouvert par Najib Mikou est donc utile, car il rappelle que la croissance n'a de sens que si elle profite au plus grand nombre. Mais l'expérience internationale suggère une nuance essentielle : les sociétés les plus solidaires ne sont pas celles qui choisissent entre création de richesse et redistribution.
Ce sont celles qui organisent méthodiquement leur complémentarité. Pour le Maroc, à l'aube d'un nouveau cycle de développement, l'ambition ne devrait pas être de choisir entre l'État social et l'économie productive. Elle devrait être de construire un modèle où une économie plus innovante, plus compétitive et plus inclusive finance durablement un État social plus juste, plus efficace et plus protecteur.












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