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Quand le ciel écrivait l’histoire du Maroc


Par Rachid Boufous

Bien avant que le Maroc ne porte ce nom, bien avant que les dynasties ne dressent leurs capitales et ne gravent leurs filiations dans la pierre, le territoire vivait déjà sous une autorité plus ancienne que toutes les autres : celle du ciel. Le climat, les intempéries, la terre qui tremble, les fléaux venus du vent ou des insectes ont, siècle après siècle, rythmé la vie des hommes, façonné les économies, déplacé les populations et souvent décidé du sort des pouvoirs.

L’histoire du Maroc est inséparable de cette longue confrontation entre les sociétés et une nature instable, parfois généreuse, souvent impitoyable.



À l’époque des royaumes numides, entre le IIIᵉ et le Ier siècle avant notre ère, les auteurs antiques décrivent un Maghreb occidental plus verdoyant qu’aujourd’hui, notamment dans ses plaines du Nord et ses zones de piémont.

Cette relative abondance n’exclut ni les sécheresses ni les crises : elle impose au contraire une organisation rigoureuse de la vie pastorale et agricole.

Les Numides structurent leurs territoires selon les saisons, pratiquent la transhumance en fonction des pluies, stockent les céréales dans des greniers collectifs fortifiés pour faire face aux années maigres.

Déjà, la famine est redoutée comme un facteur de désordre politique, et la maîtrise du calendrier agricole est une condition de la stabilité des royaumes.
 
Avec l’intégration de la Maurétanie tingitane dans l’orbite romaine à partir du Ier siècle avant notre ère, le rapport au climat change de nature. Rome apporte une réponse technique et urbaine aux aléas naturels.

À Volubilis, Banasa, Sala ou Lixus, les aqueducs captent des sources parfois lointaines, les bassins régulent les crues, les égouts maçonnés évacuent les pluies violentes, et les rues sont conçues pour éviter l’accumulation des eaux.

Les IIᵉ et IIIᵉ siècles de notre ère correspondent à une phase de prospérité agricole, soutenue par une ingénierie hydraulique remarquable et par un climat relativement clément. Mais cette prospérité est fragile.

À partir du IIIᵉ siècle, une variabilité climatique accrue, conjuguée aux crises de l’Empire, entraîne l’abandon progressif des infrastructures. Les villes déclinent, l’agriculture se contracte, et les populations se replient vers des formes d’occupation plus dispersées, plus prudentes face à l’incertitude du ciel.

Après plusieurs siècles de recomposition, l’arrivée des Idrissides à la fin du VIIIᵉ siècle inscrit le Maroc islamique naissant dans une nouvelle relation à l’eau.

Quand le ciel écrivait l’histoire du Maroc
La fondation de Fès en 789, puis son essor sous Idriss II au début du IXᵉ siècle, reposent sur l’oued Fès et sur un réseau de canaux qui irriguent jardins, moulins et ateliers. La ville devient un centre politique et religieux, mais aussi un espace où l’eau est régulée, partagée, protégée.

Les chroniques médiévales évoquent cependant des périodes de disette dès le IXᵉ siècle, liées à des sécheresses prolongées ou à des pluies insuffisantes. Ces crises provoquent des tensions sociales, des migrations internes et rappellent que l’équilibre urbain reste suspendu aux caprices du climat.
 
Les Almoravides, au XIᵉ siècle, apportent avec eux une connaissance aiguë des milieux arides. Issus des marges sahariennes, ils savent que le pouvoir ne survit pas sans une maîtrise rigoureuse de l’eau.

Lorsque Youssef Ibn Tachfine fonde Marrakech vers 1070, il choisit un site pauvre en ressources de surface, exposé à la sécheresse et aux vents chauds. La réponse almoravide est technique et collective : creusement de khettaras drainant les nappes du Haouz, bassins de stockage, jardins irrigués capables de survivre aux étés les plus rudes.

Cette organisation soutient l’expansion de l’empire, mais les chroniques de la fin du XIᵉ siècle et du début du XIIᵉ siècle évoquent déjà des disettes consécutives à des déficits pluviométriques répétés.

Ces pénuries fragilisent l’économie rurale et nourrissent les contestations religieuses et politiques qui ouvrent la voie à l’avènement almohade.

Les Almohades, au XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, héritent d’un territoire immense et d’un climat de plus en plus instable.

Les sources médiévales mentionnent des famines sévères dans les années 1190, puis au début du XIIIᵉ siècle, touchant à la fois le Maroc et Al-Andalus.

Les intempéries alternent avec de longues périodes sèches, ruinant les récoltes et affaiblissant les finances de l’État. Malgré de grands travaux urbains et hydrauliques à Marrakech et Rabat, le pouvoir peine à amortir ces chocs répétés.

L’affaiblissement progressif de l’empire almohade coïncide avec cette accumulation de crises agricoles, où la pénurie de grain devient pénurie d’hommes et de ressources militaires.
Avec les Mérinides, à partir de 1244, l’histoire climatique du Maroc prend une tonalité plus sombre encore.

Le XIVᵉ siècle est marqué par une succession de famines, d’intempéries et d’épidémies. Les chroniques signalent des hausses brutales du prix des céréales à Fès dès les premières décennies du siècle.

En 1348, la peste noire atteint le Maroc, portée par les routes commerciales méditerranéennes, et trouve un terrain favorable dans une population affaiblie par plusieurs années de mauvaises récoltes.

Des villes se vident, des campagnes sont abandonnées, et l’État tente de contenir le chaos par des distributions exceptionnelles de grains. Ce choc démographique et économique s’inscrit dans un contexte de refroidissement relatif du climat méditerranéen, aggravant la vulnérabilité d’un royaume déjà déstabilisé par les luttes internes.

À la fin du XVᵉ siècle, les Wattassides héritent d’un pays épuisé.

Leur règne coïncide avec une série de sécheresses récurrentes à la charnière des XVe et XVIe siècles.

Les chroniques évoquent des famines locales, des troubles dans les campagnes et des difficultés chroniques d’approvisionnement des villes. À ces crises climatiques s’ajoutent les pressions portugaises sur le littoral, qui perturbent les échanges et réduisent les capacités de l’État à constituer des réserves.

Le climat n’est pas l’unique cause de la chute wattasside, mais il agit comme un accélérateur silencieux de l’effondrement politique.

Les Saadiens, à partir de 1549, parviennent à restaurer temporairement la puissance du Maroc. Sous Ahmed al-Mansour, le royaume connaît une période de prospérité et d’ouverture internationale. Mais la fin du XVIᵉ siècle bascule dans l’une des plus grandes catastrophes naturelles de l’histoire marocaine.

Entre 1597 et 1608, une longue séquence de sécheresses, de famines et de pestes ravage le pays. Les récoltes échouent, les prix flambent, des régions entières se dépeuplent. La peste se propage dans un contexte de malnutrition généralisée, et la population chute brutalement.

La mort d’Ahmed al-Mansour en 1603 survient au cœur de cette crise majeure, qui précipite la désagrégation de l’État saadien et ouvre une période de troubles prolongés.

Les Alaouites, à partir du milieu du XVIIᵉ siècle, tirent les leçons de ce traumatisme.

Moulay Ismaïl, régnant de 1672 à 1727, fonde à Meknès un système étatique reposant sur l’anticipation des crises : greniers monumentaux, bassins d’eau, contrôle strict des routes d’approvisionnement.

Le stockage devient une politique publique. Au XVIIIᵉ siècle, sous Sidi Mohammed ben Abdallah, la fondation d’Essaouira en 1765 et l’ouverture commerciale servent aussi de réponse aux crises alimentaires. En 1777, face à une pénurie de céréales, le sultan autorise l’importation de blé, faisant du commerce international un outil de gestion des famines.
 
Le XIXᵉ siècle est marqué par une succession de sécheresses et de fléaux. Les années 1867-1869 connaissent une grave crise agricole, suivie en 1878 d’une invasion massive de criquets qui ravage les cultures, combinée à une nouvelle sécheresse.

Sous Mohammed IV puis Hassan I, l’État lutte pour maintenir un équilibre précaire entre fiscalité et survie des campagnes.

La famine devient un facteur politique central, affaiblissant le royaume face aux pressions européennes et aux bouleversements économiques.

Le XXᵉ siècle, malgré la modernisation et la construction de grands barrages, n’échappe pas à cette histoire longue.

Les sécheresses de 1945, de 1981-1985 et de 1999-2002 marquent profondément l’agriculture et accélèrent l’exode rural. Les séismes, comme celui d’Agadir en 1960, rappellent brutalement la vulnérabilité du territoire.

Le début du XXIᵉ siècle voit s’installer une nouvelle réalité climatique : une succession d’années exceptionnellement chaudes et sèches, culminant en 2020 et 2023 avec des records de température et des déficits pluviométriques généralisés. Le climat marocain ne se contente plus de varier ; il bascule vers un régime plus chaud, plus aride et plus extrême.

De l’époque numide à aujourd’hui, une constante s’impose avec une force presque cruelle : au Maroc, le pouvoir a toujours été jugé à sa capacité à protéger la société lorsque le ciel se dérobe, lorsque la terre tremble, lorsque les fléaux s’abattent. Les royaumes se sont élevés dans l’abondance relative et ont vacillé dans la pénurie. Le climat a précédé les dynasties, les a mises à l’épreuve et leur survivra.

L’oublier, c’est ignorer la leçon la plus ancienne et la plus sévère de notre histoire.

PAR RACHID BOUFOUS/FACEBOOK.COM



Lundi 9 Février 2026

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