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RENSEIGNEMENT : QUI SURVEILLE QUI ?


Les services échangent des informations, confrontent leurs analyses ou coordonnent parfois leurs opérations. Ces mêmes services peuvent, dans le même temps, mobiliser leurs moyens de collecte pour obtenir du renseignement sur les États avec lesquels ils coopèrent.



Par Mustapha Sehimi : Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue

Dans cette chronique, Mustapha Sehimi explore un paradoxe au cœur du renseignement contemporain : les États coopèrent étroitement avec des partenaires qu’ils continuent pourtant à surveiller. Échanges d’informations, lutte antiterroriste, asymétries technologiques, rivalités stratégiques et protection des intérêts nationaux dessinent un univers où l’alliance n’efface jamais totalement la méfiance.

L’opposition ami-ennemi ? Elle est trop simplificatrice. Dans la réalité, les services de renseignement coopèrent souvent avec ceux d’autres États, sans renoncer à les espionner. L’indépendance n’efface ni les rivalités ni les rapports de force.

La plupart des États disposent de services de renseignement. Leur rôle consiste à collecter des informations destinées à éclairer les décideurs sur les réalités auxquelles ils font face. Cette collecte repose d'abord sur des moyens propres : renseignement humain, interceptions de communications, capacités satellitaires, renseignement cyber ou encore exploitation de sources ouvertes. Ces capteurs spécifiques d'informations permettent aux États de produire une connaissance autonome sur les menaces, les intentions et les capacités des acteurs qui les entourent. Mais les services de renseignement ne se limitent pas à ces capteurs. Ils s'appuient également sur un dense réseau de coopérations bilatérales et multilatérales avec d'autres services de renseignement, avec lesquels ils échangent des informations, confrontent leurs analyses ou coordonnent parfois leurs opérations. Or, ces mêmes services peuvent, dans le même temps, mobiliser leurs moyens de collecte pour obtenir du renseignement sur les États avec lesquels ils coopèrent. Comment comprendre que des services peuvent échanger des informations sensibles tout en cherchant à s'espionner ?

La compréhension de ce paradoxe suppose d'abord de prendre la mesure du rôle essentiel des coopérations entre services de renseignement. Aucun État, même doté de moyens considérables, ne peut prétendre couvrir seul l'ensemble des menaces et des zones géographiques qui composent le paysage sécuritaire contemporain. Les services de renseignement sont confrontés à des phénomènes transnationaux et souvent délibérément opaques : terrorisme, prolifération nucléaire et balistique, criminalité organisée, trafics de drogues et d'êtres humains ou encore espionnage industriel. Pour identifier un individu, suivre un flux financier, comprendre une organisation clandestine ou anticiper une menace étatique, un service de renseignement dépend souvent d'informations détenues par d'autres. Les coopérations de renseignement ne relèvent donc pas juste d'une logique diplomatique ou d'une solidarité entre alliés. Elles constituent une condition pratique et opérationnelle de l'efficacité du renseignement.

Asymétries
Cette interdépendance est toutefois inégale. Les relations entre services sont marquées par de fortes asymétries de capacités et d'accès. Certains services disposent de moyens techniques très avancés, notamment en matière d'interception et de déchiffrement de communications, de surveillance satellitaire ou de traitement massif de données. D'autres bénéficient d'une présence ancienne dans certaines régions, d'une connaissance linguistique rare, d'un accès privilégié à des réseaux locaux ou d'une expertise fine d'un théâtre particulier. Un service puissant peut donc dépendre d'un partenaire plus modeste pour comprendre une situation locale ; inversement, un service de taille moyenne peut dépendre d'un allié mieux doté pour accéder à des informations techniques qu'il n'a pas la capacité de collecter seul.

La coopération n'est donc jamais un simple échange horizontal entre partenaires équivalents. Elle est aussi un rapport de pouvoir, chacun cherche à maximiser ce qu'il reçoit tout en contrôlant ce qu'il donne. Cette asymétrie nourrit à la fois la coopération et la méfiance. Elle rend l'échange indispensable, mais elle rappelle aussi à chaque État les risques d'une dépendance excessive. Recevoir du renseignement d'un partenaire - surtout lorsque celui-ci dispose de capacités supérieures - c'est aussi s'exposer à des influences potentielles dans la perception des menaces. L'information transmise est toujours sélectionnée, hiérarchisée, parfois contextualisée en fonction des priorités de celui qui la partage. Les services de renseignement protègent naturellement leurs sources, leurs méthodes et leurs accès. Ils peuvent partager une information utile avec un autre partenaire sans révéler comment celle-ci a été obtenue ; ils peuvent partager une alerte sans livrer l'ensemble de l'analyse qui la sous-tend ; ils peuvent coopérer sur un dossier tout en conservant pour eux-mêmes les éléments les plus sensibles. Cette logique de filtrage est consubstantielle à la nature secrète du renseignement.

Antiterrorisme
Il faut ajouter à ces éléments une distinction essentielle entre les domaines traités par les services de renseignement. Tous les sujets de renseignement ne produisent pas le même degré de convergence entre États. Le contre-terrorisme, par exemple, est un domaine relativement consensuel : tous les États ont intérêt à identifier les réseaux, à prévenir les attentats. Dans ce type de domaine, l'échange d'informations est souvent direct, opérationnel et justifié par l'urgence. Mais d'autres secteurs relèvent davantage de la rivalité. Les capacités militaires, la compétition technologique, les négociations commerciales ou la protection des industries stratégiques touchent plus directement aux intérêts nationaux. Un même État peut donc être un partenaire indispensable dans la lutte contre le terrorisme et un concurrent dans le domaine militaire, technologique ou industriel. Les coopérations de renseignement sont donc, dans la grande majorité des cas, segmentées par thématiques, voire par types de sources : les services de renseignement coopèrent dans un domaine, mais se surveillent dans un autre.

Coopérer avec un service étranger dans un domaine donné ne dispense donc en aucun cas de collecter du renseignement sur l'État dont il relève, surtout lorsque les intérêts nationaux divergent sur d'autres dossiers. Pour appréhender et anticiper le comportement d'un partenaire, il faut connaître bien davantage que les informations qu'il accepte de transmettre. Il faut comprendre son fonctionnement interne : ses priorités politiques, ses contraintes bureaucratiques, ses rivalités administratives, ses circuits de décision et les rapports de force entre ses institutions.

Coopération et espionnage
Ce faisant, il importe de replacer au centre du paradoxe la relation entre États. Celui-ci apparaît alors sous un jour différent. Le paradoxe existe uniquement si on imagine les relations internationales à partir d'une opposition simple entre amis et ennemis. Mais cette opposition ne rend pas compte de la complexité de la réalité. Les États peuvent être alliés sans avoir des intérêts identiques. Ils peuvent coopérer face à certaines menaces tout en rivalisant dans d'autres domaines. Ils peuvent échanger du renseignement tout en cherchant à vérifier ce qu'ils reçoivent et à comprendre ce qui ne leur est pas dit. Le renseignement n'est pas un espace séparé des relations internationales ; il en reflète au contraire les tensions constitutives. Coopération et espionnage ne sont donc pas deux pratiques contradictoires. Elles sont les deux expressions d'une même réalité : les États ont besoin les uns des autres, mais ils ne cessent pas pour autant de défendre leurs intérêts propres. Les services de renseignement opèrent dans cet entre-deux, fait d'échanges, de dépendances et de rivalités. L'allié n'est pas un adversaire, mais il n'est jamais totalement un ami. La coopération ne supprime pas la méfiance, et l'espionnage entre partenaires, loin d'être une anomalie, révèle la complexité ordinaire des relations entre États. Les alliances coexistent toujours avec des formes plus ou moins explicites de compétition…



Jeudi 27 Août 2026

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