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Schizophrénie linguistique


Quelle langue parler, et quelles langues utilisons-nous pour nos échanges ? Telles sont les deux questions qui continuent, de temps en temps, de loin en loin, d’animer nos conversations, menées dans une quelconque langue… Arabe, français, amazigh, et depuis récemment, anglais ? Le débat n’est pas encore tranché, en dépit des lois et autres grandes envolées oratoires des uns et des autres.



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Par Aziz Boucetta

Selon la constitution, nous sommes un peu de tout, ce qui est vrai, considérant la position géographique du royaume qui brasse et embrasse tellement de cultures ; ainsi, nous sommes arabes, imazighen, africains, andalous, hébraïques, hassanis... Soit, mais ce sont les deux premières cultures qui nous donnent nos deux langues officielles.
 
Et c’est là que le trouble commence… la langue amazigh, très riche, doit encore être « travaillée », peut-être plus codifiée, enrichie des mots et désignations des technologies nouvelles, sans doute unifiée à travers toutes ses déclinaisons… Quant à l’arabe, et si on suppose que nous parlons ici d’arabe littéraire, et bien personne ne le parle au quotidien. L’arabe est une langue plutôt écrite puisque, supposée être utilisée dans une vingtaine de pays (qui forment, forcément, la Ligue arabe), elle ne l’est qu’à l’écrit car chacun de ces pays a développé un dialecte, certes plus ou moins approchant de l’arabe, mais un dialecte.

Au Maroc, tout le monde s’exprime en darija, et chaque région a « sa » darija, Oujda, Casablanca, Tanger, Marrakech, Dakhla… Et même, parmi nos politiques, les chantres les plus farouches de l’arabe emploient souvent la darija pour solliciter les votes des populations.  L’un des défenseurs les plus acharnés de cette belle langue arabe, en l’occurrence Abdelilah Benkirane, ne doit ses succès électoraux qu’à sa puissance verbale, laquelle se fonde sur l’usage très maîtrisé qu’il fait de la darija… Et même chose pour cet ancien cacique de l’Istiqlal, Moulay Mhamed el Khalifa, qui doit sa riche carrière politique à son bagout en darija.

Et cette même darija gagne du terrain car pour l’écrasante majorité des campagnes de sensibilisation contre les fléaux de la société, c’est elle qui prime… pour la sécurité routière, pour la lutte contre la violence faite aux femmes, ou encore contre la corruption, les messages sont souvent, très souvent, de plus en plus souvent émis en darija. Mieux encore, depuis qu’Aziz Akhannouch est chef du gouvernement, lui qui n'est pas spécialement connu pour son polyglottisme, nous avons droit à des messages sur les réseaux sociaux mêlant la darija à l’arabe littéraire, et même à des responsables ignorant tout ou presque de l’arabe littéraire et de l’amazigh, langues nationales s’il en est !...

Résumons : Nous avons deux langues officielles qui ne sont pas utilisées, soit par confort soit en raison d’une inadaptation. Cela offusquera plus d’un, mais c’est ainsi. Il reste alors les langues étrangères… Français ou anglais ? Le français appartient à notre histoire, mais l’anglais est notre avenir. Et là aussi, les mauvaises décisions sont prises, puisque quand il était question d’introduire les langues étrangères dans nos cursus éducatifs, que pensez-vous qu’il arriva ? Ce fut le français qui prima, alors même que le français est de moins en moins employé dans les grandes écoles et les universités françaises.

Alors voilà à quoi ressemblerait dans vingt ans un enfant marocain né aujourd’hui. Bébé, il écoutera de la darija, du hassani, du rifain ou autre, langues en usage dans nos maisonnées, avant d’aller à l’école, où il sera reçu en arabe littéraire, certes mâtiné de darija, mais de l’arabe littéraire quand même. Prévisible complication : si cet enfant a un enseignant venant d’une autre région que la sienne, il devra apprendre d’autres mots, la darija étant en effet très riche ! Quelques années plus tard, cette jeune personne arrive au collège et, à supposer qu’elle appartienne aux 30% sachant lire et écrire à ce niveau, et elle commencera ses balbutiements en français, cette splendide mais très complexe langue qui, une fois au lycée, sera progressivement remplacée par l’anglais, langue internationale pour à peu près tout.

Enfin, à l’âge adulte, cet ex-enfant exposé à tant de langues et de déclinaisons dans son dialecte sera confronté à des administrations fonctionnant en arabe littéraire (justice, services communaux de proximité…), en français (organismes économiques publics ou privés. …), en anglais dans un nombre croissant d’entreprises et dans certains ministères… Et dans tous les cas, les contacts et échanges se feront en darija.

On dit les Marocains, de par leur histoire et leur géographie, ouverts sur les cultures et donc les langues. Et c’est probablement exact. Mais cette richesse ne doit pas être laissée en jachère, comme tant d’autres, en négligeant le facteur linguistique dans l’éducation.

On y pense et on en discute toujours… en plusieurs langues !!

Rédigé par Aziz Boucetta sur Panora Post 



Vendredi 15 Juillet 2022


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