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Sebta ou la tragédie de la jeunesse marocaine




Par Monceyf Fadili Ancien Conseiller UN-Habitat

Monceyf Fadili Ancien Conseiller UN-Habitat
Monceyf Fadili Ancien Conseiller UN-Habitat
La tragédie qui vient de se dérouler sous nos yeux à Sebta, alors que le Maroc célébrait la Fête du Trône, vient rappeler avec force l’impasse que vit de la jeunesse marocaine ; une situation de crise pouvant conduire à la catastrophe humaine et à la centaine de victimes dont il faudra honorer la mémoire.
 
 
Cette catastrophe renvoie à des politiques publiques inaccomplies, qui ont failli dans leur mission à traiter la question de la jeunesse, ses ambitions, ses projections. L’un des grands défis du Maroc, qui figure pourtant en bonne place dans la Constitution de 2011.
 
Faut-il rappeler que la nouvelle Constitution s’inscrit dans le prolongement des manifestations de la jeunesse de février 2011, en proie à des revendications toujours actuelles. A Sebta, la vague des dizaines de milliers comptait dans ses rangs des jeunes en rupture et en quête d’autres horizons, des salariés aux conditions précaires, mais aussi des diplômés chômeurs, des jeunes pères, voire des mères de famille, et de nombreux mineurs.
 
Fait nouveau, ce large mouvement ralliait nombre de régions, signe d’un élan commun, et comprenait des filles qui bravaient les comportements culturels et les interdits sociaux.     
 
Plus que jamais, il faudra composer avec les attentes et les besoins d’un « bloc générationnel » représentant les 15 à 29 ans de la société ; 8,2 millions de jeunes soit 22% de la population, en majorité urbaine – 10,9 millions soit 30% de la population en incluant les 30 à 34 ans.
 
Une force vive et un capital d’avenir qui s’identifie à la GenZ – à l’instar des jeunesses du Sud global –, et dont les légitimes revendications de septembre 2025 portaient sur l’amélioration du système de santé et d’éducation, et l’accès à l’emploi.    
 
Les NEET : une génération laissée-pour-compte 
 
Il est utile de rappeler que ces vingt dernières années ont vu la publication de nombreuses études et documents officiels aux fins de conseiller les pouvoirs publics en matière de stratégies nationales, notamment en direction de la jeunesse. L’un des plus marquants est le Nouveau Modèle de Développement, dont l’un des choix stratégiques est de « Favoriser l’inclusion et l’épanouissement des jeunes en multipliant les opportunités et voies de participation ».
 
Plus récemment, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) publiait un rapport intitulé « Une nouvelle Initiative nationale intégrée pour la jeunesse marocaine » ; l’objectif général étant d’assurer un développement inclusif de la jeunesse sur la base de trois principes directeurs :
 
Participation des jeunes dans la prise de décision ;
Equité et égalité des chances entre les jeunes citoyennes et citoyens ;
Une gouvernance cohérente et intégrée aux niveaux national et territorial.

Pour mettre en action ce processus, il était prévu, dès 2018, de mettre en place le Conseil consultatif de la Jeunesse et de l’Action associative, figurant à l’article 33 de la Constitution et rappelé par le discours de Sa Majesté le Roi du 13 octobre 2017.
 
A ce jour, cette instance destinée à établir un dialogue institutionnel avec la jeunesse n’est toujours pas instaurée ; un manquement que vient de rappeler le CESE.
 
Fort de son statut consultatif, le même CESE publiait, sur la base des enquêtes du Haut-Commissariat au Plan (HCP) sur l’emploi, un rapport ciblé intitulé « Les jeunes NEET : Quelles perspectives d’inclusion socio-économique ? ».
 
Une façon d’interpeller les pouvoirs publics sur une catégorie sous-intégrée de la jeunesse. Produit d’un Maroc à deux vitesses, les jeunes « ni en éducation, ni en emploi, ni en formation » – not in education, employment or training, NEET – intègrent la tranche des 15 à 24 ans, soit 1,5 million sur 6 millions de jeunes – 6,3 millions en 2030.
 
En élargissant cette tranche d’âge aux 15-29 ans, ce sont 2,9 millions de jeunes marocains sur 8,2 millions qui sont en marge du système d’éducation, de formation et du marché du travail ; une classe d’âge représentant 22% de la population totale, qui constitue un véritable défi structurel pour le Maroc et obère la marche vers le développement.
 
Un tel déficit révèle de fortes disparités internes : 72,8% des NEET sont des femmes, les trois quarts d’entre elles n’ayant aucune formation qualifiante et vivant essentiellement en milieu rural, dans un contexte d’abandon scolaire, de mariage précoce et d’astreinte au travail domestique. Des disparités également territoriales où il ressort une corrélation entre les taux d’exclusion des jeunes et les espaces de pauvreté et enclavés.
 
Trois tendances participent de ce déficit structurel :
 
Le décrochage scolaire entre le primaire et le collège, en particulier en milieu rural ; plus de 330.000 élèves abandonnent l’école annuellement, sans alternative de formation professionnelle ;
Le passage du système scolaire au milieu du travail, dans un marché de l’emploi saturé, marqué par l’inadéquation entre formation et emploi ; alors que 300.000 jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail ;
Les contraintes suite à une perte d’emploi ou à une césure, dans un contexte de conditions de travail et de rémunération précaires. Les jeunes connaissent un taux de chômage de 31,2%, le double de la moyenne nationale.
 
Un plan d’urgence prioritaire pour la jeunesse
  
Les évènements de Sebta constituent un avertissement fort à l’attention de la société marocaine et de ses dirigeants. En moins d’une année, la jeunesse sera passée d’un mouvement pacifique appelant à l’amélioration de l’éducation et de la santé, sur fond de justice sociale et de promotion de la méritocratie, à un élan d’exode vers une hypothétique porte de salut, au péril de nombreuses vie. Entre-temps, la seule réponse aura été l’augmentation, par la Loi de finances 2026, de 19% affectés aux secteurs de l’éducation et de la santé ; un geste symbolique, loin des préoccupations légitimes exprimées par la GenZ.
 
A ce stade, le drame de Sebta est plus que l’expression d’un constant d’échec ; c’est une alerte dont la classe politique se doit de prendre en charge et de traiter, en urgence.
A l’échelle internationale, des expériences ont été conduites pour affronter des situations économiques et sociales d’urgence, qui peuvent inspirer ce que doit être, au Maroc, la réponse à une crise nationale. Le Brésil s’est fait connaître à travers la Bolsa Familia (Bourse familiale), un système de soutien financier destiné aux familles pauvres pour aider à maintenir, entre autres, les enfants dans le système scolaire jusqu’à 16 ans. Initié en 2003 par le président Lula da Silva, il a couvert la période 2003-2011, pour reprendre en 2023 sous son dernier mandat.
 
Ce qui est considéré comme un revenu social complémentaire, a bénéficié en 2010 à 11 millions de familles sur 54 millions, 20% de la population ; sur la base d’une carte de débit prépayée attribuée aux femmes à 93%, contribuant au renforcement de leur pouvoir décisionnel.
 
Représentant 0,4% du PIB, la Bolsa Familia mobilisait 8 milliards d’euros en 2018 et 26 milliards d’euros en 2026, pour 14 millions de familles sur 50 millions.
 
Ce dont a aujourd’hui besoin une jeunesse marocaine en manque de repères, d’opportunités et d’insertion, est un plan d’urgence qui lui soit exclusivement dédié, qui transcende les agendas politiques et soit l’expression d’une mobilisation collective nationale. Le Maroc en a les moyens et les compétences, qui a su faire face à des problématiques sévères telles que l’habitat insalubre ou la gestion de la crise du Covid. 
 
Un Fonds national de solidarité de la jeunesse, qui dépasserait le strict cadre consultatif, est une option tout aussi plausible que viable, pour imprimer une nouvelle direction et redonner espoir à une frange importante de la société.
 
Doté de l’autonomie administrative et financière, financé sur le budget de l’Etat, les fonds des collectivités locales et l’emprunt, il devrait bénéficier du pouvoir décisionnel, nécessaire à la mise en œuvre de ses missions, sur la base d’une planification et de programmes préétablis, en concertation avec l’ensemble des parties prenantes au développement et la société civile.
Un signal fort et un point de rupture que le Royaume du Maroc a les moyens de mettre en place, pour rendre justice et espoir à sa jeunesse, et honorer la mémoire des victimes de Sebta.  



Vendredi 7 Août 2026


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