L'ODJ Média

lodj






Souveraineté alimentaire : le Maroc doit sécuriser son pain, pas seulement ses récoltes


Par Saâd FAOUZI.

Produire mieux, diversifier les approvisionnements et organiser des réserves réellement mobilisables : le Royaume gagnerait à bâtir un pacte céréalier associant l’État, les agriculteurs, les territoires et les opérateurs privés, avec des responsabilités précises et des résultats vérifiables.

Une récolte ne suffit pas à faire une souveraineté. Un silo ne suffit pas à garantir une réserve. Et un contrat d’importation ne protège pas, à lui seul, contre une rupture d’approvisionnement. La sécurité alimentaire se construit dans la continuité entre le champ, le stockage, le port, le moulin et le consommateur.

Pour le Maroc, cette continuité est stratégique. Dans son avis de mars 2025 consacré au marché meunier, le Conseil de la concurrence rappelle que les céréales occupent près de la moitié de la surface agricole utile, soit une superficie moyenne annuelle de 4,4 millions d’hectares. Elles représentent entre 10 et 20% du produit intérieur brut agricole, selon les conditions climatiques.

Leur importance dépasse donc largement le contenu de nos assiettes : elles touchent aux revenus ruraux, à l’élevage, à la transformation industrielle et aux équilibres territoriaux.
La question n’est pourtant pas de promettre que le Maroc produira tout, partout et à n’importe quel coût. Elle est plus exigeante : comment garantir l’accès aux produits essentiels lorsque surviennent simultanément une mauvaise campagne agricole, une hausse des prix internationaux et une perturbation logistique ?

La réponse tient dans un changement de méthode : passer d’une politique principalement appréciée à travers les volumes récoltés à une stratégie de résilience, jugée sur la capacité du pays à prévenir les ruptures, protéger ses ressources et assurer la continuité de l’approvisionnement.



Une orientation stratégique à traduire en dispositifs opérationnels

Cette exigence s’inscrit dans une orientation exprimée au plus haut niveau de l’État.

Dans son discours au Parlement du 8 octobre 2021, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a appelé à la création d’un dispositif national intégré consacré à la réserve stratégique des produits de première nécessité, notamment alimentaires, sanitaires et énergétiques, ainsi qu’à l’actualisation continue des besoins nationaux.

Le Conseil de la concurrence rappelle cette orientation dans son avis sur le marché meunier.

La portée de cette vision est claire : la sécurité stratégique ne peut relever d’une succession de réponses d’urgence. Elle appelle une organisation permanente de l’anticipation.

Il convient désormais de préciser, pour chaque produit prioritaire, les quantités à sécuriser, les responsabilités des acteurs, les modalités de financement, les conditions de conservation et les règles de mobilisation.

La souveraineté se construit lorsque l’ambition devient une procédure applicable, contrôlable et régulièrement éprouvée.

Le blé tendre constitue un point d’entrée pertinent pour engager ce travail. Mais cette démarche devrait ensuite être adaptée au blé dur, aux légumineuses, aux semences et aux matières premières essentielles à l’alimentation animale.

Tous ces produits ne présentent ni les mêmes risques ni les mêmes contraintes : leur sécurisation exige des réponses différenciées.

Choisir les productions stratégiques sans opposer agriculture et eau

Une politique alimentaire responsable doit établir ses priorités à partir de critères transparents : importance nutritionnelle, dépendance extérieure, coût hydrique, possibilités de substitution, capacité de conservation et contribution aux revenus des producteurs.

Cette approche permettrait de sortir d’un débat trop souvent enfermé dans l’alternative entre produire davantage et importer davantage. La bonne question est de savoir quelles productions supplémentaires sont économiquement soutenables, dans quels territoires et avec quelles ressources.

L’eau impose ici une discipline essentielle. La Banque mondiale souligne que les sécheresses accroissent la dépendance du Maroc aux importations céréalières et constituent une menace pour sa sécurité alimentaire. Elles exposent aussi l’économie nationale à une combinaison de risques agricoles et commerciaux.

Produire davantage ne peut donc signifier mobiliser sans limite une ressource hydrique rare. Il faut privilégier les investissements qui améliorent la stabilité de la production, la santé des sols et le revenu net des exploitants.

Cette évolution dispose déjà de points d’appui. Le Programme de transformation des systèmes agroalimentaires au Maroc bénéficie d’un financement initial de 250 millions de dollars approuvé par la Banque mondiale en décembre 2024.

Un don supplémentaire de 4 millions de dollars, approuvé en décembre 2025, vise notamment à accélérer le passage de la céréaliculture pluviale à l’agriculture de conservation.

Selon la FAO, le programme soutient notamment une meilleure gestion de l’eau et des sols, ainsi que des rotations avec des légumineuses et des cultures fourragères. Il doit bénéficier à 120 000 agriculteurs, dont 18 000 jeunes et 6 000 femmes. Ce sont des objectifs de programme, non des résultats déjà acquis.

L’enjeu serait de relier ces interventions à des contrats territoriaux : accompagnement technique, accès aux équipements, débouchés commerciaux et évaluation sur plusieurs campagnes.

Une innovation agronomique ne doit pas être jugée sur une parcelle de démonstration seulement, mais sur sa viabilité dans les conditions réelles de l’exploitation.

Un stock annoncé n’est pas encore une réserve garantie

La réflexion sur les réserves doit commencer par une distinction simple : la capacité de stockage, le stock commercial et la réserve stratégique ne sont pas équivalents.

La première décrit ce que les installations peuvent contenir.
Le deuxième permet aux entreprises de faire fonctionner leur activité.
La troisième suppose une obligation particulière de disponibilité, de qualité et de mobilisation au service d’un objectif national.

Cette distinction devrait structurer le pilotage public. Avant de décider de nouveaux investissements, il faudrait disposer d’un inventaire consolidé précisant où se trouvent les produits, à qui ils appartiennent, dans quel état ils sont conservés et sous quel délai ils peuvent être livrés.

Le Conseil de la concurrence consacre précisément une partie de son analyse aux organismes stockeurs, aux capacités de stockage, à leur répartition régionale et à l’articulation entre les acteurs de la chaîne céréalière. Son examen montre l’importance de traiter ces questions dans leur ensemble, plutôt que de limiter le débat au seul maillon agricole ou industriel.

La proposition serait de contractualiser les obligations de réserve avec des opérateurs sélectionnés selon des règles transparentes. Chaque contrat fixerait le volume requis, les normes sanitaires, la rotation des lots, les conditions de contrôle, la rémunération du service et les sanctions en cas de manquement.

L’État financerait ainsi une disponibilité vérifiable, non une capacité théorique.
Le niveau de réserve ne devrait pas être fixé par un chiffre politiquement séduisant.

Il devrait résulter de simulations : quelle couverture faut-il prévoir si une mauvaise récolte coïncide avec plusieurs semaines de retard maritime ? Quels volumes doivent être disponibles près des bassins de consommation ? Quelles installations peuvent prendre le relais si un site devient indisponible ?

Importer sans subir : diversifier les dépendances

Le Maroc est un importateur net de céréales. Cette réalité doit être assumée avec lucidité, sans devenir une fatalité ni un procès permanent de l’agriculture nationale.
Importer peut contribuer à la sécurité alimentaire, à condition de maîtriser les risques associés. Le prix d’achat ne devrait pas être le seul critère de décision.

Il faut aussi intégrer la fiabilité du fournisseur, les conditions de paiement, la qualité des produits, les délais de livraison et les possibilités de réacheminement.

Une stratégie de diversification devrait porter simultanément sur les origines géographiques, les échéances contractuelles et les circuits logistiques. Multiplier les fournisseurs sans vérifier les routes empruntées ou les capacités de déchargement ne suffirait pas à réduire la vulnérabilité.

Il serait également pertinent d’organiser un exercice annuel de continuité de l’approvisionnement associant l’ONICL, les importateurs, les autorités portuaires, les transporteurs et les organismes financiers.

Son objet serait concret : tester la réponse collective à une rupture et identifier les décisions qui ralentissent inutilement la mobilisation des solutions.

Fès-Meknès : un territoire pilote pour relier le champ au moulin

La souveraineté alimentaire ne se décrète pas uniquement au niveau national. Elle doit se vérifier dans les territoires.

Fès-Meknès pourrait accueillir un projet pilote de collecte, de stockage et de commercialisation contractualisée. Cette proposition ne constitue pas le bilan d’une expérimentation déjà conduite ; elle décrit un dispositif à construire et à évaluer.

Le principe serait de réunir, autour d’un bassin de production volontaire, des agriculteurs, une ou plusieurs coopératives, un organisme stockeur, un minotier, les services de conseil agricole et une équipe de recherche.

Le contrat précisera les critères de qualité, les modalités de livraison, les frais de stockage, les conditions de paiement et les mécanismes de règlement des différends. Un financement adapté pourrait permettre aux producteurs participants de ne pas être contraints de vendre immédiatement pour couvrir leurs besoins de trésorerie.

L’intérêt économique ne résiderait pas dans la promesse d’un prix automatiquement supérieur. Il faudrait mesurer si une meilleure organisation permet effectivement de réduire les pertes, de valoriser la qualité, de limiter les coûts de transaction et d’améliorer le revenu net après stockage et financement.

Cette expérimentation produirait aussi un retour de terrain documenté : quelles difficultés rencontrent les petits producteurs ? Quelles exigences de qualité sont réellement accessibles ? Qui capte la valeur créée ? À quelles conditions le modèle peut-il être reproduit ailleurs ?

Mesurer la valeur créée, pas seulement les dépenses engagées

Toute proposition sérieuse doit rendre compte de son coût. Une réserve implique l’achat ou l’immobilisation des produits, leur financement, leur conservation, leur assurance, leur contrôle et leur rotation.

Ces charges doivent être comparées au coût potentiel des achats d’urgence et des perturbations évitées.

L’évaluation économique devrait distinguer trois niveaux.
  • Le premier est national : exposition aux chocs, continuité de l’approvisionnement et coût budgétaire du dispositif.
  • Le deuxième concerne la filière : pertes évitées, qualité conservée, utilisation des équipements et fiabilité des livraisons.
  • Le troisième porte sur les territoires : revenu net des producteurs, activité des coopératives, prestations de transport, maintenance, contrôle qualité et services techniques.
 
La création d’emplois doit également être appréciée avec précision. Il serait imprudent d’annoncer des milliers de postes sans étude préalable. En revanche, chaque projet pourrait suivre les emplois permanents créés ou consolidés, les journées de travail saisonnières et les qualifications acquises.

Une politique publique crédible n’est pas celle qui présente le montant d’investissement le plus spectaculaire. C’est celle qui démontre la valeur obtenue pour chaque dirham engagé.

Une feuille de route sur deux campagnes agricoles : pour rendre cette démarche applicable, six actions pourraient être engagées à compter d’une décision de lancement.

Ces échéances sont des propositions, non l’annonce de décisions publiques existantes. Les  objectifs chiffrés devraient être arrêtés après le diagnostic initial, puis rendus publics avec leur méthode de calcul.  La transparence devrait rester compatible avec la protection des informations commerciales et stratégiques. Il est possible de publier des indicateurs agrégés sans révéler les positions  individuelles des entreprises ni les détails sensibles du dispositif.
Ces échéances sont des propositions, non l’annonce de décisions publiques existantes. Les objectifs chiffrés devraient être arrêtés après le diagnostic initial, puis rendus publics avec leur méthode de calcul. La transparence devrait rester compatible avec la protection des informations commerciales et stratégiques. Il est possible de publier des indicateurs agrégés sans révéler les positions individuelles des entreprises ni les détails sensibles du dispositif.

Faire de l’anticipation une responsabilité collective

La souveraineté alimentaire n’est ni le repli commercial ni la promesse de tout produire sur notre sol. Elle est la capacité de choisir ses dépendances, d’en limiter les risques et de garantir aux citoyens un approvisionnement accessible et continu.

Elle exige des producteurs accompagnés, des opérateurs responsabilisés, des réserves vérifiables et une puissance publique capable de coordonner l’ensemble.

Elle suppose aussi d’accepter le débat sur les coûts, les priorités et les arbitrages entre eau, production, importation et soutien au pouvoir d’achat.

Le Maroc gagnerait ainsi à faire du blé tendre le premier chantier d’un pacte alimentaire opérationnel, avant d’en adapter les enseignements à d’autres produits stratégiques.

Non pour multiplier les annonces, mais pour apporter une réponse vérifiable à une question essentielle : lorsque la prochaine crise surviendra, qui fera quoi, avec quels moyens et dans quels délais ?

C’est à cette capacité d’exécution que se mesurera notre souveraineté.



Lundi 2 Novembre 2026

La Rédaction

Dans la même rubrique :
< >

Billet | Billet 2026 | Chroniqueurs invités | Experts invités | Deep Think | Quartier libre | Chroniques Vidéo | Replay vidéo & podcast outdoor | Documentaires IA


Les chroniqueurs et experts invités de L’ODJ

L’ODJ Média

Les chroniqueurs et experts invités de L’ODJ

Par ordre alphabétique. Retrouvez les articles de chaque auteur : FR en français, AR en arabe.

  • Abdallah BenzekriFR
  • Abdelaziz KoukasFRAR
  • Abdelfettah EssadikiAR
  • Abdelghani El ArrasseFR
  • Abdeslam SeddikiFRAR
  • Abdessamad AlhyanFRAR
  • Adel GhallabFR
  • Adil BenhamzaFRAR
  • Adnan DebbarhFR
  • Ali BouallouFRAR
  • Ali TounsiAR
  • Anissa Mekouar SenhadjiFR
  • Ayoub MechmoumAR
  • Aziz BoucettaFRAR
  • Aziz DaoudaFRAR
  • Aziz RabbahFRAR
  • Aziza BenkiraneFRAR
  • Badr Ben AllachAR
  • Badreddine AitlekhouiAR
  • Bargach LarbiFR
  • Dr Anwar CherkaouiFRAR
  • Dr Az-Eddine BennaniFR
  • Dr Hassan BennaniFR
  • Dr Idriss QorichAR
  • Dr Khalid FathiFRAR
  • Dr Mustapha BelaouniAR
  • Dr Zakaria Benomar FarèsFR
  • El Montacir BensaidFRAR
  • Fawzia Talout MeknassiFR
  • Hassan AbdelkhalekFRAR
  • Hicham El AadnaniFRAR
  • Lahcen HaddadFRAR
  • Marwane El BouzdainiFR
  • Mohamed El OuardiFRAR
  • Mohamed Yasser MoulineFRAR
  • Mustapha SehimiFRAR
  • Naïm KamalFRAR
  • Najib MikouFRAR
  • Omar HasnaouiFR
  • Rachid BoufousFRAR
  • Saâd FaouziFR
  • Saïd TemsamaniFRAR
  • Souad MekkaouiFR
  • Taoufiq BoudchicheFRAR
  • Yasser DerkouliFR
  • Younes AmimiAR
  • Zakaria BeralaFR


Bannière Lodj DJ

Avertissement éditorial — L’ODJ

Avertissement éditorial

Les textes publiés dans les rubriques « Quartier libre », « Chroniqueurs invités », « Coup de cœur » et « Communiqué de presse » doivent respecter la charte de L’ODJ ainsi que les règles suivantes.

  1. Un espace de libre expression. L’ODJ ouvre cet espace aux internautes et aux confrères invités, avec leur accord, afin qu’ils puissent s’exprimer sur les sujets de leur choix, dans le respect de sa charte éditoriale.
  2. Une publication soumise à modération. La rédaction de lodj.ma examine les contributions avant leur publication et veille à leur conformité avec la charte de L’ODJ.
  3. Des opinions qui engagent leurs auteurs. Les auteurs assument la responsabilité des propos et des informations contenus dans leurs contributions. Leur publication ne signifie pas que la rédaction de lodj.ma adhère aux opinions exprimées. Cette règle s’applique sans préjudice des responsabilités prévues par la législation applicable.
  4. Aucun contenu illicite ou abusif. Les propos diffamatoires, menaçants, abusifs ou obscènes, ainsi que tout contenu contraire à la loi, sont refusés.
  5. Aucune discrimination. Les propos racistes, sexistes ou portant atteinte à une personne ou à un groupe en raison de sa religion, de son origine, de son genre ou de son orientation sexuelle ne sont pas admis.
  6. Le respect du travail d’autrui. Toute forme de plagiat est proscrite. Les contributions doivent respecter les droits d’auteur et mentionner les sources des citations ou des contenus repris.
  7. Une rédaction à votre écoute. Vous pouvez nous signaler tout manquement éventuel à la charte éditoriale de L’ODJ Média en écrivant à radio.lodj@gmail.com. Merci de préciser le texte concerné et les raisons de votre signalement afin de permettre à la rédaction de l’examiner.







LODJ24 TV
آخر الأخبار
جاري تحميل الأخبار...
BREAKING NEWS
📰 Chargement des actualités...

Inscription à la newsletter

Plus d'informations sur cette page : https://www.lodj.ma/CGU_a46.html



Agenda Culturel






Vos contributions
LODJ Vidéo