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Stellantis, 22 milliards de pertes : quand la chasse aux coûts finit par tuer le produit


Rédigé par le Samedi 8 Août 2026

Il existe des catastrophes industrielles qui éclatent brutalement. D’autres se construisent lentement, trimestre après trimestre, derrière des résultats financiers apparemment brillants. L’histoire récente de Stellantis appartient à cette seconde catégorie.



PureTech, électrique, marques diluées : Stellantis paie-t-il aujourd’hui ses années de rentabilité record ?

Pendant quelques années, le groupe issu de la fusion entre PSA et Fiat Chrysler a semblé incarner le rêve absolu du capitalisme automobile moderne : quatorze marques, des volumes mondiaux considérables, des plateformes communes, des achats mutualisés, des usines rationalisées et des marges impressionnantes.

Puis la mécanique s’est grippée.

La perte annoncée de 22,3 milliards d’euros pour 2025 ne peut pas être comprise comme un simple accident comptable. Elle ressemble davantage au moment où remontent à la surface plusieurs contradictions accumulées : stratégie produit, qualité, transition électrique, rapport au client, positionnement des marques et obsession de la réduction des coûts.

Le problème fondamental de Stellantis tient peut-être dans une confusion classique : une automobile n’est pas seulement un assemblage de composants. Une marque n’est pas seulement un logo.

Peugeot n’est pas Fiat. Alfa Romeo n’est pas Citroën. Maserati n’est pas Opel. Jeep ne raconte pas la même histoire que DS.

Le principe industriel consistant à partager plateformes, moteurs, électronique et composants est parfaitement rationnel. Tous les grands constructeurs le font. Mais les économies d’échelle deviennent dangereuses lorsqu’elles commencent à effacer ce que le client croit acheter.

Car l’automobile reste un objet profondément irrationnel.

Personne n’achète uniquement quatre roues, cinq places et une consommation aux 100 kilomètres. On achète aussi une histoire, une image, une sensation, parfois même une certaine représentation de soi.

Un passionné d’Alfa Romeo veut sentir qu’il conduit une Alfa Romeo. Un client Jeep achète une partie de l’imaginaire Jeep. Celui qui met beaucoup plus d’argent dans une Maserati ne souhaite certainement pas découvrir, derrière certaines commandes ou architectures techniques, le parfum trop évident de modèles beaucoup moins prestigieux.

La mutualisation industrielle est invisible tant qu’elle fonctionne.

Elle devient destructrice lorsque le consommateur commence à la voir.

L’autre bombe est celle de la qualité.

Le dossier PureTech restera probablement comme l’un des épisodes les plus dommageables de cette période. Les problèmes associés à certaines versions du moteur, notamment autour de la courroie de distribution fonctionnant dans l’huile, ne représentent pas seulement un défaut mécanique.

Ils détruisent quelque chose de beaucoup plus précieux qu’un moteur : la confiance.

Dans l’automobile, une mauvaise réputation technique se propage extrêmement vite. Autrefois, elle circulait entre garagistes, familles et voisins. Aujourd’hui, elle se multiplie instantanément dans les groupes Facebook, forums, vidéos, plateformes d’avis et associations de consommateurs.

Et une réputation de fiabilité se construit pendant vingt ans mais peut se dégrader en vingt mois.

La réponse industrielle ne peut donc jamais être uniquement juridique : vérifier si tel client entre ou non dans les critères de prise en charge, discuter des factures d’entretien, multiplier les conditions de garantie.

Le client raisonne autrement.

Il se demande : est-ce que le constructeur assume son produit ?

Lorsqu’il commence à penser que la réponse est non, le problème devient commercial bien avant de devenir judiciaire.

À cela s’est ajoutée la transition électrique.

Stellantis n’est évidemment pas le seul constructeur européen à avoir parié massivement sur l’électrification. Toute l’industrie a été poussée simultanément par la réglementation européenne, les ambitions climatiques, la concurrence chinoise et la conviction que la voiture électrique allait remplacer rapidement le thermique.

Le problème n’était probablement pas de préparer l’électrique.

Il fallait le faire.

Le problème était de prévoir la vitesse exacte à laquelle le client accepterait de suivre.

L’industrie automobile découvre aujourd’hui une règle assez simple : on peut imposer une technologie à une entreprise beaucoup plus facilement qu’à plusieurs millions de consommateurs.

Le client regarde le prix.

L’autonomie.

La recharge.

La valeur de revente.

La fiabilité.

Et il compare.

Pendant ce temps, les constructeurs chinois ont avancé à une vitesse stupéfiante avec des batteries maîtrisées, une intégration technologique rapide, des cycles de développement raccourcis et, souvent, des prix extrêmement compétitifs.

L’Europe s’est parfois comportée comme si son patrimoine automobile constituait une protection naturelle.

Ce patrimoine devient au contraire une charge lorsqu’il n’est plus soutenu par des produits suffisamment désirables.

Maserati constitue à cet égard un avertissement. Une marque prestigieuse ne survit pas parce qu’elle possède un beau logo et un siècle d’histoire. Elle survit parce que chaque génération de produits recrée le désir.

Même problème pour DS : inventer artificiellement du premium est infiniment plus compliqué que monter les prix.

Le luxe automobile exige une cohérence totale : produit, design, matériaux, motorisation, réseau, expérience client, valeur résiduelle et surtout crédibilité.

On ne décrète pas le prestige.

On le mérite.

Et le Maroc dans tout cela ?

Le dossier Stellantis doit être observé de très près depuis le Maroc. Le Royaume est désormais profondément intégré aux chaînes de valeur automobiles européennes et mondiales, avec une industrie exportatrice devenue stratégique. Kénitra constitue précisément l’un des points importants du dispositif industriel du groupe.

Pour le Maroc, la leçon dépasse donc Stellantis.

Notre compétitivité automobile ne pourra pas reposer indéfiniment sur le seul différentiel de coûts de production. L’avenir se jouera sur l’ingénierie, l’électronique, les batteries, les logiciels embarqués, les équipementiers, la recherche et la capacité à attirer les futures générations de véhicules.

La crise des constructeurs européens représente simultanément un risque et une opportunité.

Un risque parce qu’un groupe qui réduit ses investissements finit toujours par réexaminer ses capacités industrielles.

Une opportunité parce que la restructuration de l’industrie européenne peut pousser davantage de production vers des plateformes marocaines compétitives.

Mais le Maroc devra éviter exactement le piège qui menace Stellantis : croire que produire moins cher suffit.

Dans l’automobile de demain, la valeur sera de plus en plus située dans ce que l’on conçoit, maîtrise et programme.

La véritable leçon de Stellantis est finalement assez brutale.

On peut fusionner des entreprises.

On peut mutualiser des plateformes.

On peut supprimer des coûts.

On peut augmenter les marges.

Mais on ne peut pas indéfiniment optimiser un produit jusqu’à oublier pourquoi le client l’aimait.

L’industrie automobile est une mécanique extrêmement sophistiquée dans laquelle trois acteurs doivent rester alignés : l’ingénieur, le financier et le conducteur.

Lorsque le financier prend durablement le volant, l’entreprise peut rouler très vite.

Jusqu’au premier virage.





Mohamed Ait Bellahcen
Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls l'auto... En savoir plus sur cet auteur
Samedi 8 Août 2026

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