L'ODJ Média

lodj






Tahar Ben Jelloun : parler des deux rives


Lorsqu’on connaît depuis plus d’un demi-siècle les deux rives de la Méditerranée, notre responsabilité n’est-elle pas aussi de porter le regard là où les étrangers, les immigrés et ceux venus du Sud sont quotidiennement désignés ?



Par Dr Az-Eddine Bennani

J’ai lu avec attention l’article publié par L’ODJ Média sous le titre « Tahar Ben Jelloun : savoir se taire, même depuis Tanger ».
Pour ma part, je ne demanderai pas à Tahar Ben Jelloun de se taire.

Je voudrais, au contraire, qu’il parle davantage.

Mais qu’il parle des deux rives.

Nous autres, qui vivons tantôt sur une rive, tantôt sur l’autre, avons peut-être une responsabilité particulière. Nous connaissons ces deux espaces de l’intérieur, leurs transformations, leurs contradictions, leurs réussites et leurs blessures.

Depuis plus d’un demi-siècle, je connais l’Europe. J’y ai étudié, travaillé, enseigné et vécu. Je connais également l’Espagne depuis bien avant son intégration européenne et les transformations considérables qu’elle a connues depuis.

Je ne souhaite pas refaire ici l’histoire de l’Espagne, de l’Europe ou de leurs relations avec le Maroc.

Ce n’est pas mon propos.

Je veux seulement rappeler que ceux d’entre nous qui ont construit une grande partie de leur vie sur la rive européenne ne sont pas de simples observateurs.

Nous y avons travaillé.
Nous y avons entrepris.
Nous y avons enseigné.
Nous y avons élevé nos familles.
Nous y payons depuis des décennies des impôts souvent conséquents.

Nous contribuons ainsi, comme des millions d’autres citoyens et résidents, au financement des infrastructures, des services publics, des systèmes de solidarité et des politiques européennes.

Nous connaissons donc cette Europe de l’intérieur.
Et nous connaissons également notre Maroc.

C’est précisément cette double expérience qui rend certaines prises de position difficiles à recevoir avec indifférence.
Depuis plusieurs décennies, l’immigration et l’accueil des étrangers, en particulier de celles et ceux qui viennent du Sud, sont devenus en Europe des thèmes politiques permanents.

La question traverse désormais presque toutes les familles politiques.

Elle nourrit des campagnes électorales, occupe les plateaux de télévision et structure une partie croissante du débat public.
Jour après jour, les immigrés, les Maghrébins, les Africains et les étrangers sont régulièrement désignés comme problèmes, comme menaces ou comme responsables de difficultés dont les causes sont pourtant infiniment plus complexes.
Sur certaines chaînes, les mêmes thèmes reviennent pendant des heures.

Immigration.
Insécurité.
Identité.
Frontières.
Étrangers.

Des généralisations finissent ainsi par devenir ordinaires.

Des populations entières sont parfois enfermées dans quelques mots, quelques faits divers ou quelques statistiques.
Et certaines paroles dépassent largement le débat politique pour atteindre directement la dignité de femmes et d’hommes qui vivent, travaillent et contribuent depuis des années, parfois depuis plusieurs générations, aux sociétés européennes.

Face à cela, une question me poursuit.

Où sommes-nous, nous autres intellectuels des deux rives ?
Où sont nos voix ?
Où est notre indignation lorsque des Marocains, des Maghrébins, des Africains ou plus largement des populations venues du Sud deviennent les sujets permanents de discours de suspicion ?
Pourquoi entend-on si peu ceux qui possèdent pourtant la légitimité, l’expérience et la notoriété nécessaires pour rappeler ce que ces femmes et ces hommes apportent aussi aux sociétés européennes ?

C’est cette parole-là que j’aurais aimé entendre davantage de Tahar Ben Jelloun.
Une parole forte.
Une parole libre.
Une parole capable de regarder également vers le Nord.

Tahar Ben Jelloun est binational.
Il connaît le Maroc.
Il connaît la France.
Il connaît cette Europe dans laquelle des millions de personnes venues d’ailleurs ont construit leur existence et contribuent quotidiennement à la société qui les accueille.

Sa voix porte.
C’est précisément pour cela que j’aurais aimé l’entendre davantage lorsque l’étranger devient une cible commode.
Lorsque l’immigré devient une catégorie politique.
Lorsque le migrant du Sud n’est plus présenté comme une personne, mais comme un problème à gérer.
Lorsque des discours répétés jour après jour finissent par fabriquer dans les imaginaires une frontière entre « eux » et « nous ».
Nous savons pourtant, lui comme moi, que la réalité européenne est beaucoup plus complexe.
Nous savons également combien l’Espagne a changé.

Ceux qui l’ont connue avant son adhésion à la Communauté économique européenne en 1986 peuvent mesurer l’ampleur de sa transformation.

L’Europe a joué dans cette évolution un rôle considérable.

Et cette Europe, nous contribuons aussi à la financer par notre travail, nos entreprises, nos activités et nos impôts.

Le rappeler n’est pas réclamer une reconnaissance particulière.

C’est simplement rappeler que nous faisons nous aussi partie de cette histoire.

Voilà pourquoi je ne souhaite pas que Tahar Ben Jelloun se taise.

Bien au contraire.

Cher Tahar, parlez.
Mais parlez aussi de ce que nous entendons depuis des années sur certains plateaux européens.
Parlez de ceux que l’on réduit à leur origine.
Parlez de ceux qui travaillent mais que l’on continue parfois à présenter comme des étrangers éternels.
Parlez de ceux qui contribuent aux sociétés européennes tout en entendant régulièrement mettre en doute leur appartenance à ces mêmes sociétés.
Parlez de ces femmes et de ces hommes venus du Sud dont la présence est trop souvent décrite uniquement en termes de flux, de coûts, de risques ou de frontières.
Parlez lorsque des mots blessent.
Parlez lorsque des généralisations deviennent des habitudes.
Parlez lorsque l’étranger devient un argument électoral.

C’est cette parole des deux rives que j’attends d’un intellectuel des deux rives.

Car vivre entre deux mondes pendant des décennies nous donne peut-être une responsabilité supplémentaire : celle de ne jamais regarder dans une seule direction.

J’ai passé une grande partie de ma vie en Europe.

Elle m’a beaucoup apporté.

Je lui ai également beaucoup donné par mon travail, mon enseignement, mes activités et ma contribution de citoyen.

Mais cinquante années passées ailleurs n’effacent pas le lieu d’où l’on vient.

Elles permettent peut-être, au contraire, de mieux comprendre ce qui demeure.

Pour moi, ce qui demeure, c’est le Maroc.

Notre Maroc.

Celui de nos parents, de notre enfance, de notre mémoire et d’une partie essentielle de ce que nous sommes devenus.

Vous et moi avons parcouru des chemins différents.

Nous avons vécu sur plusieurs rives.

Nous avons reçu de plusieurs pays.

Mais il existe une dette qui n’est ni financière ni administrative.

Une dette de mémoire, de filiation et d’appartenance.

Et malgré les années, malgré les distances et malgré les parcours accomplis ailleurs, vous comme moi restons redevables à notre cher
Maroc.



Vendredi 14 Août 2026


Dans la même rubrique :
< >

Mardi 27 Octobre 2026 - 15:00 Maroc IA 2030 : douze régions pour agir

Mardi 27 Octobre 2026 - 13:22 Conseil et IA : passer à l’action

Billet | Billet 2026 | Chroniqueurs invités | Experts invités | Deep Think | Quartier libre | Chroniques Vidéo | Replay vidéo & podcast outdoor | Documentaires IA


Les chroniqueurs et experts invités de L’ODJ

L’ODJ Média

Les chroniqueurs et experts invités de L’ODJ

Par ordre alphabétique. Retrouvez les articles de chaque auteur : FR en français, AR en arabe.

  • Abdallah BenzekriFR
  • Abdelaziz KoukasFRAR
  • Abdelfettah EssadikiAR
  • Abdelghani El ArrasseFR
  • Abdeslam SeddikiFRAR
  • Abdessamad AlhyanFRAR
  • Adel GhallabFR
  • Adil BenhamzaFRAR
  • Adnan DebbarhFR
  • Ali BouallouFRAR
  • Ali TounsiAR
  • Anissa Mekouar SenhadjiFR
  • Ayoub MechmoumAR
  • Aziz BoucettaFRAR
  • Aziz DaoudaFRAR
  • Aziz RabbahFRAR
  • Aziza BenkiraneFRAR
  • Badr Ben AllachAR
  • Badreddine AitlekhouiAR
  • Bargach LarbiFR
  • Dr Anwar CherkaouiFRAR
  • Dr Az-Eddine BennaniFR
  • Dr Hassan BennaniFR
  • Dr Idriss QorichAR
  • Dr Khalid FathiFRAR
  • Dr Mustapha BelaouniAR
  • Dr Zakaria Benomar FarèsFR
  • El Montacir BensaidFRAR
  • Fawzia Talout MeknassiFR
  • Hassan AbdelkhalekFRAR
  • Hicham El AadnaniFRAR
  • Lahcen HaddadFRAR
  • Marwane El BouzdainiFR
  • Mohamed El OuardiFRAR
  • Mohamed Yasser MoulineFRAR
  • Mustapha SehimiFRAR
  • Naïm KamalFRAR
  • Najib MikouFRAR
  • Omar HasnaouiFR
  • Rachid BoufousFRAR
  • Saâd FaouziFR
  • Saïd TemsamaniFRAR
  • Souad MekkaouiFR
  • Taoufiq BoudchicheFRAR
  • Yasser DerkouliFR
  • Younes AmimiAR
  • Zakaria BeralaFR


Bannière Lodj DJ

Avertissement éditorial — L’ODJ

Avertissement éditorial

Les textes publiés dans les rubriques « Quartier libre », « Chroniqueurs invités », « Coup de cœur » et « Communiqué de presse » doivent respecter la charte de L’ODJ ainsi que les règles suivantes.

  1. Un espace de libre expression. L’ODJ ouvre cet espace aux internautes et aux confrères invités, avec leur accord, afin qu’ils puissent s’exprimer sur les sujets de leur choix, dans le respect de sa charte éditoriale.
  2. Une publication soumise à modération. La rédaction de lodj.ma examine les contributions avant leur publication et veille à leur conformité avec la charte de L’ODJ.
  3. Des opinions qui engagent leurs auteurs. Les auteurs assument la responsabilité des propos et des informations contenus dans leurs contributions. Leur publication ne signifie pas que la rédaction de lodj.ma adhère aux opinions exprimées. Cette règle s’applique sans préjudice des responsabilités prévues par la législation applicable.
  4. Aucun contenu illicite ou abusif. Les propos diffamatoires, menaçants, abusifs ou obscènes, ainsi que tout contenu contraire à la loi, sont refusés.
  5. Aucune discrimination. Les propos racistes, sexistes ou portant atteinte à une personne ou à un groupe en raison de sa religion, de son origine, de son genre ou de son orientation sexuelle ne sont pas admis.
  6. Le respect du travail d’autrui. Toute forme de plagiat est proscrite. Les contributions doivent respecter les droits d’auteur et mentionner les sources des citations ou des contenus repris.
  7. Une rédaction à votre écoute. Vous pouvez nous signaler tout manquement éventuel à la charte éditoriale de L’ODJ Média en écrivant à radio.lodj@gmail.com. Merci de préciser le texte concerné et les raisons de votre signalement afin de permettre à la rédaction de l’examiner.







LODJ24 TV
آخر الأخبار
جاري تحميل الأخبار...
BREAKING NEWS
📰 Chargement des actualités...

Inscription à la newsletter

Plus d'informations sur cette page : https://www.lodj.ma/CGU_a46.html









Vos contributions
LODJ Vidéo