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Trump sur la route d’un Maroc global


Par Saïd Temsamani.

Il y a des infrastructures que l’on construit pour réduire les distances. Et il y en a d’autres qui, en réduisant les distances, redessinent les horizons.

L’autoroute qui relie Tiznit à Dakhla appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Sur plus d’un millier de kilomètres, elle ne se contente pas de prolonger un axe routier vers le Sud du Royaume.

Elle matérialise une vision de l’État, une conception du territoire et, plus largement, une ambition géopolitique : faire de la continuité territoriale un instrument d’intégration, de la façade atlantique un espace de projection et des infrastructures un levier de transformation stratégique.



C’est dans cette perspective qu’il faut lire le message publié par le président américain Donald Trump, remerciant le Roi Mohammed VI pour l’honneur qui lui a été fait de donner son nom à cet axe majeur.

« Un grand honneur », écrit-il, en exprimant le souhait de parcourir un jour l’intégralité de cette route. Au-delà de la dimension personnelle du geste, l’épisode révèle une réalité plus profonde. Il met en scène une relation qui ne relève ni de la conjoncture ni de la simple diplomatie protocolaire.

Le Maroc et les États-Unis entretiennent une relation qui plonge ses racines dans les origines mêmes de l’histoire américaine. En 1777, le Maroc fut le premier pays à reconnaître l’indépendance des États-Unis.

La signature, quelques années plus tard, du Traité de paix et d’amitié consacra une relation diplomatique appelée à devenir la plus ancienne encore en vigueur dans l’histoire américaine. Ce passé n’est pas une pièce de musée diplomatique. Il constitue un capital politique.

Dans un monde où les puissances cherchent à consolider leurs partenariats par des intérêts concrets, des corridors commerciaux et des infrastructures stratégiques, le Maroc démontre une nouvelle fois sa capacité à inscrire la mémoire historique dans une vision d’avenir.

La relation maroco-américaine n’est pas seulement commémorée : elle se projette. Car la véritable portée de cette route réside précisément dans ce qu’elle dépasse.

Reliant le Nord au Sud, elle contribue à renforcer l’unité fonctionnelle du territoire, à réduire les coûts de mobilité et de transport, à fluidifier les échanges et à créer les conditions d’un développement économique plus intégré.

Mais son importance ne peut être appréhendée uniquement à travers les kilomètres parcourus ou les gains de temps réalisés. Une grande infrastructure est toujours davantage qu’un ouvrage technique. Elle révèle une stratégie.

L’axe Tiznit-Dakhla s’inscrit ainsi dans une transformation plus vaste du Sud marocain, appelé à devenir un espace de connexion entre le Royaume, l’Afrique atlantique et les grands marchés internationaux.

Dakhla n’est plus pensée comme une extrémité. Elle est appelée à devenir un point de départ. C’est là que se trouve l’un des changements les plus significatifs dans la vision marocaine du territoire : le Sud n’est plus un espace à rejoindre, mais un espace à partir duquel le Maroc se projette. Vers l’Afrique. Vers l’Atlantique. Vers les nouvelles routes du commerce mondial.

Cette évolution prend une dimension particulière à la lumière de l’initiative royale visant à offrir aux pays du Sahel un accès à la façade atlantique. Là encore, l’approche marocaine se distingue par une conception du partenariat africain qui refuse de séparer la solidarité du développement et la géopolitique de l’économie.

L’accès à la mer n’est pas seulement une question géographique. Il est une question de souveraineté économique, de désenclavement, de compétitivité et d’avenir. En proposant aux pays du Sahel de bénéficier de ses infrastructures et de son ouverture atlantique, le Maroc ne formule pas une simple offre de transit.

Il esquisse une architecture régionale fondée sur les corridors, les ports, la logistique, les échanges et les interdépendances. Une architecture dans laquelle la coopération ne se proclame pas : elle se construit. Avec des routes. Avec des ports. Avec des plateformes logistiques. Avec des intérêts partagés.

C’est précisément cette dimension qui donne à la route Tiznit-Dakhla une portée dépassant largement le cadre national. Elle s’insère dans une nouvelle géographie de la puissance, où l’influence des États se mesure de plus en plus à leur capacité à connecter les territoires, à sécuriser les flux et à organiser les échanges.

Dans cette nouvelle compétition mondiale, les infrastructures ne sont plus neutres.

Elles sont devenues des instruments de souveraineté, de résilience et d’influence. Les grands corridors commerciaux ne relient pas uniquement des villes. Ils relient des économies, créent des dépendances mutuelles, attirent les investissements et reconfigurent les rapports de force.

Le Maroc semble avoir parfaitement intégré cette mutation. La route qui s’étend de Tiznit à Dakhla participe ainsi d’une stratégie qui associe la consolidation de l’espace national à l’ouverture internationale.

Elle renforce la cohésion territoriale tout en ouvrant de nouvelles voies vers le continent africain. Elle accompagne le développement du Sud tout en préparant l’intégration de celui-ci dans des réseaux économiques plus larges. Cette double logique — intégration interne et projection externe — constitue sans doute l’une des clés de lecture les plus importantes du projet.

Car le Maroc ne construit pas seulement vers le Sud. Il construit à travers le Sud. Et c’est cette nuance qui change tout. Le choix de donner à cette infrastructure le nom du président Donald Trump ajoute à cette dynamique une dimension symbolique particulière.

Il rappelle que la relation entre Rabat et Washington possède une profondeur historique exceptionnelle, mais aussi qu’elle peut continuer à se renouveler à travers des projets porteurs de sens.

Le symbole est d’autant plus fort que la route traverse un espace qui se trouve au cœur de la projection africaine et atlantique du Royaume. L’histoire américaine et l’avenir africain du Maroc se trouvent ainsi réunis dans un même geste.

Ce n’est pas un hasard si le récit qui accompagne le projet insiste sur la longue histoire des relations entre les deux pays. Les nations qui savent où elles viennent savent généralement mieux où elles veulent aller.

Le Maroc a fait de son histoire diplomatique un élément de sa stratégie d’avenir.

Le premier pays à reconnaître les États-Unis en 1777 entend aujourd’hui renforcer sa position comme l’un des principaux points de connexion entre l’Europe, l’Afrique et l’espace atlantique.

Le fil historique est subtil, mais puissant : hier, le Maroc reconnaissait une puissance émergente ; aujourd’hui, il construit les infrastructures d’un monde où de nouvelles puissances, de nouveaux marchés et de nouvelles routes sont en train d’émerger.

La route Tiznit-Dakhla est donc bien davantage qu’un projet d’aménagement. Elle est une déclaration stratégique. Elle affirme que le développement du territoire ne doit pas être dissocié de la projection internationale. Elle montre que l’intégration africaine ne peut être durable sans infrastructures. Elle rappelle enfin que la diplomatie du XXIᵉ siècle se construit autant par les réseaux que par les discours.

À l’heure où les grandes puissances se disputent les chaînes d’approvisionnement, les ports, les corridors énergétiques et les voies d’accès aux marchés, la question n’est plus seulement de savoir qui contrôle les territoires. Elle est aussi de savoir qui sait les relier. Sur ce terrain, le Maroc avance avec une vision de plus en plus lisible.

La route qui porte désormais le nom de Donald Trump n’est pas seulement un hommage à un président américain. Elle devient le symbole d’une relation ancienne qui se projette vers l’avenir, d’un Royaume qui transforme sa géographie en avantage stratégique et d’un continent africain appelé à occuper une place croissante dans la recomposition du monde.

De Tiznit à Dakhla, une route est en train de se construire.

Mais derrière cette route, c’est une autre carte qui se dessine. Une carte où le Sud n’est plus une périphérie. Où l’Atlantique devient une plateforme.

Où l’Afrique cesse d’être un horizon lointain pour devenir un espace de partenariats concrets. Et où les infrastructures, loin d’être de simples ouvrages de béton et d’asphalte, deviennent les lignes de force d’une nouvelle géopolitique.

Certaines routes relient des villes. Les grandes routes, elles, relient des époques, des continents et des ambitions.



Lundi 27 Juillet 2026

La rédaction

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