Aziz Daouda
Le Maroc, école militaire de Franco
Franco avait fait carrière dans les campagnes du Protectorat au nord du Royaume chérifien. Il y avait appris à commander les troupes marocaines, à comprendre leur organisation et à mesurer leur efficacité militaire. Le Maroc fut ainsi déterminant dans sa formation de chef de guerre.
Il ne faut toutefois pas raconter l’histoire à l’envers : Franco n’a pas créé les soldats marocains. Il a appris à les recruter, à les commander et à exploiter leur valeur stratégique.
En 1936, le principal obstacle des généraux espagnols insurgés est géographique : leurs troupes d’élite se trouvent de l’autre côté du détroit de Gibraltar. Avec le soutien de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, Franco met en place un pont aérien et maritime pour les transférer vers la péninsule.
Derrière les avions et les navires, il y a surtout les hommes. Les Marocains des *Regulares* et les autres unités de l’armée d’Afrique deviennent les troupes de choc de l’avancée nationaliste. Des dizaines de milliers d’entre eux serviront dans les forces franquistes.
Le paradoxe est saisissant : pour sauver « l’Espagne catholique », Franco s’appuie massivement sur des soldats musulmans.
Une alliance militaire et religieuse
Pourquoi ces Marocains ont-ils combattu pour Franco ? Il serait faux de les présenter comme une armée spontanément acquise au fascisme. Leur engagement répondait à des motivations diverses : la solde, le statut social, la loyauté envers certains chefs, les contraintes du système colonial ou encore les perspectives de carrière.
Franco et son entourage comprennent cependant rapidement que la guerre doit aussi être présentée comme un affrontement religieux. La propagande nationaliste dépeint les insurgés comme les défenseurs de l’islam marocain face aux « athées », aux
communistes et aux anticléricaux de la République.
Les franquistes multiplient les références à Al-Andalus et à une prétendue fraternité historique entre Espagnols et musulmans marocains. L’objectif est clair : transformer une relation coloniale en relation de proximité et de solidarité.
En 1937, Franco organise et finance le départ de pèlerins marocains vers La Mecque. Présenté comme un geste de respect envers l’islam, ce pèlerinage possède explicitement une dimension politique. Il s’inscrit dans une stratégie destinée à faire de l’Espagne franquiste une puissance « amie de l’islam » et protectrice de l’héritage d’Al-Andalus.
Pour obtenir la fidélité des musulmans marocains, Franco avait compris qu’il fallait leur parler comme à des musulmans.
Le mythe du « Hajj Franco »
C’est probablement de cette politique que vient le surnom de « El Hajj Franco », ou « Franco le pèlerin », que certains Marocains auraient attribué au généralissime. La mémoire populaire a également conservé différentes variantes de ce récit, allant jusqu’à lui prêter des noms arabes ou musulmans.
Il faut toutefois distinguer l’histoire de la légende. Rien ne permet d’établir que Franco se serait converti à l’islam, qu’il aurait personnellement accompli le pèlerinage à La Mecque ou qu’il aurait officiellement porté le nom de « Haj Abdeslam ». Mais cette légende persiste bien chez les anciens du Rif marocain.
Le fait historique est néanmoins spectaculaire : un dictateur catholique espagnol a utilisé le pèlerinage à La Mecque comme instrument de propagande et de diplomatie religieuse afin de renforcer son autorité au Maroc et partant recruter des combattants.
La « Guardia Mora », symbole du paradoxe
Cette alliance trouve son expression la plus visible dans la garde chargée de protéger Franco. Dès la fin de 1936, un escadron des Regulares de Tetuán est affecté à son escorte et aux cérémonies officielles. Après la guerre, cette formation devient la « Guardia Mora », une unité permanente de protection du chef de l’État.
À Burgos comme à Madrid, des soldats marocains musulmans, drapés dans un burnous, turban sur la tête, tenue traditionnelle marocaine et sabre au côté, entourent ainsi le Caudillo qui se présente comme le défenseur de la civilisation catholique espagnole. Leur présence devient l’une des images les plus reconnaissables du régime.
Franco n’était certainement pas un islamophile romantique. Il était un homme de pouvoir, dont le rapport à l’islam répondait à des nécessités militaires, coloniales et diplomatiques. Son expérience marocaine lui avait appris qu’un soldat qui croit défendre son honneur, sa religion et ses chefs ne combat pas comme un simple mercenaire. Il se donne sans compter.
Le paradoxe du franquisme est là : pour gouverner des musulmans et obtenir leur soutien, Franco n’a pas eu besoin de devenir musulman. Il lui a suffi d’apprendre à parler leur langage.
Une étrange ironie de l'histoire
Il reste quelque chose de profondément ironique dans cette histoire. Le franquisme construira par la suite son identité politique autour du catholicisme, de la défense de la tradition chrétienne et d'une conception extrêmement conservatrice de l'identité espagnole. Pourtant, au moment où Franco avait le plus besoin de soldats, ce sont des milliers de musulmans marocains qui vont donc contribuer à sa victoire. Et au moment où il veut consolider son pouvoir, ce sont encore des Marocains musulmans qui constituent sa garde personnelle.
L'histoire officielle espagnole a longtemps préféré présenter la guerre civile comme un affrontement strictement espagnol. Elle ne l'était pas.
Elle fut aussi une guerre dans laquelle le Maroc occupa une place considérable.
Des Marocains combattirent et moururent sur le sol espagnol pour une cause qui n'était pas la leur. Franco, qui allait devenir l'incarnation même de l'Espagne national-catholique, avait parfaitement compris une chose que beaucoup de ses contemporains avaient sous-estimée : le Maroc était la clé militaire de son pouvoir. Le plus étonnant n'est donc peut-être pas que Franco ait eu une « Guardia Mora ». Le plus étonnant est qu'au moment où il cherchait à conquérir l'Espagne au nom de la croix, il avait besoin du croissant pour y parvenir.
Et c'est probablement l'un des paradoxes les plus extraordinaires de l'histoire espagnole du XXe siècle.
Les Espagnols d’aujourd’hui, comme leurs prédécesseurs, semblent avoir oublié cet épisode, ô combien déterminant, de leur histoire. Le Maroc et l’Espagne sont si proches : leurs histoires, ancienne comme récente, sont profondément imbriquées.












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