Par Dr Anwar Cherkaoui Expert en communication médicale et journalisme de santé
L’installation effective de médecins spécialistes dans des hôpitaux provinciaux longtemps marginalisés marque un tournant. L’anesthésie-réanimation à Demnate et Midelt, la pédiatrie à Sidi Slimane et Imintanout, la gynécologie-obstétrique à Guercif, la chirurgie générale à Aït Ourir et Safi : ces spécialités ne sont plus promises, elles fonctionnent. Pour des milliers de citoyens, c’est la première rencontre avec une médecine spécialisée à proximité, dans un cadre public, sans l’obligation de l’exil sanitaire vers les grandes villes.
Ce mouvement s’inscrit dans le programme national de répartition des médecins spécialistes présenté par le ministère de la Santé et de la Protection sociale devant le Parlement. L’objectif est clair et difficilement contestable : corriger les déséquilibres territoriaux, combler les carences chroniques et redonner corps à l’hôpital public régional. Mais au-delà de l’objectif, c’est la méthode qui mérite attention.
Les affectations n’ont pas été pensées comme une opération cosmétique. Elles répondent à des besoins fonctionnels précis : ouverture de services inexistants, mise en service d’hôpitaux récemment construits, continuité des soins, organisation des gardes, remplacement des départs et stabilisation des équipes. Une logique de service avant la logique de vitrine. En santé publique, c’est loin d’être anodin.
Les effets concrets se lisent déjà dans le quotidien. Une grossesse suivie localement, un enfant pris en charge sans transfert, une intervention chirurgicale réalisée sans déracinement médical : autant de situations qui traduisent un gain immédiat en équité, en sécurité et en dignité. La spécialité médicale cesse d’être un privilège géographique pour redevenir un service public.
Mais cette avancée pose, en creux, une question décisive : comment transformer l’essai ? À ce stade, la gouvernance devient centrale. L’idée de mettre en place un observatoire dédié à l’impact des nouvelles affectations mérite d’être sérieusement examinée. Non comme un instrument bureaucratique supplémentaire, mais comme un outil scientifique de pilotage : analyser l’activité réelle des services, mesurer les délais de prise en charge, suivre l’évolution des transferts interrégionaux, évaluer la satisfaction des patients et comprendre les conditions d’intégration des spécialistes dans les équipes locales.
La prudence reste toutefois de mise. L’expérience passée montre que l’observation, aussi fine soit-elle, ne corrige pas mécaniquement les déséquilibres. Comme le rappellent plusieurs experts du système de santé, notamment Barkia Aziz, certains territoires ont vu leurs fragilités s’aggraver malgré des dispositifs de suivi, sous l’effet des démissions, des abandons de postes et de la fuite des compétences.
Le cœur du problème demeure donc l’attractivité réelle du service public hospitalier. Rémunération, conditions d’exercice, perspectives de carrière, qualité de la gouvernance, reconnaissance professionnelle, environnement de vie : ces facteurs pèsent lourdement dans la décision des médecins spécialistes de s’installer durablement en région. Sans réponses structurelles à ces enjeux, aucune répartition, aucun observatoire ne pourra garantir, à lui seul, un accès équitable et pérenne aux soins spécialisés.
La réforme sanitaire entre ainsi dans sa phase la plus exigeante : celle où les annonces doivent résister à l’épreuve du temps. Rééquilibrer la carte des spécialistes est une étape indispensable, mais elle reste insuffisante si elle n’est pas accompagnée d’une vision globale, articulant suivi rigoureux, réformes profondes et attractivité assumée du secteur public.
Rapprocher la médecine spécialisée des citoyens éloignés n’est pas qu’un choix administratif. C’est un choix politique au sens noble : celui de considérer l’équité sanitaire non comme un slogan, mais comme un engagement durable envers l’avenir du système de santé marocain.












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