1990 : quand Rabat applique les sanctions contre l’Irak malgré le coût économique
La crise du Golfe éclate après l’accumulation de tensions politiques et économiques entre l’Irak et le Koweït, au lendemain de la guerre irako-iranienne. L’Irak, lourdement endetté et confronté à une situation économique difficile, accusait le Koweït de dépasser ses quotas de production pétrolière et de nuire à son économie. À cela s’ajoutaient d’anciens différends frontaliers autour de certains champs pétroliers. Le 2 août 1990, le régime de Saddam Hussein envahit le Koweït, provoquant une condamnation internationale rapide et la formation d’une coalition menée par les États-Unis, qui aboutira à la libération du Koweït en 1991.
Pour le Maroc, cette crise n’était pas un événement lointain. Elle le plaçait face à un dilemme régional complexe : rester fidèle à ses engagements arabes et internationaux, tout en tenant compte d’une opinion publique intérieure marquée par une forte sympathie pour l’Irak. Officiellement, Rabat adopte une position claire : rejet de l’occupation du Koweït, soutien à la légalité internationale et engagement dans l’application des résolutions du Conseil de sécurité.
Dans ce cadre, le Maroc participe à l’effort international en envoyant une force militaire à vocation défensive dans la région du Golfe. Cette décision est justifiée par la nécessité de contribuer à la sécurité régionale et à la stabilité de la zone. Elle contribue également à renforcer les relations du Royaume avec les États-Unis et avec plusieurs pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, ouvrant la voie à une coopération plus étroite sur les plans économique, militaire et politique.
Mais cette position officielle n’a pas été sans tensions internes. Le soutien du Maroc à la coalition internationale a suscité de vives réactions populaires et partisanes. Plusieurs villes marocaines ont connu des manifestations et des mouvements de protestation en solidarité avec l’Irak et contre l’intervention militaire occidentale. La grande marche organisée à Rabat en 1991 en faveur de l’Irak reste l’un des moments les plus marquants de cette mobilisation. Certaines villes, notamment Fès, ont également connu des troubles sociaux liés à la dégradation du contexte économique et aux retombées de la crise du Golfe.
Face à cette situation, le Maroc a adopté une gestion politique prudente. Il a laissé exister une marge d’expression et de contestation, tout en veillant au maintien de la stabilité de l’État. Rabat a aussi tenté, avant le déclenchement de la guerre, de jouer un rôle diplomatique pour rapprocher les points de vue arabes et favoriser une issue pacifique à la crise. Ces efforts n’ont toutefois pas permis d’éviter le conflit, dans un monde arabe profondément divisé.
Le document officiel adressé aux Nations unies révèle que le Maroc ne s’est pas limité à une déclaration politique. Il s’est engagé concrètement dans l’application de la résolution 661 du Conseil de sécurité, adoptée après l’invasion du Koweït par l’Irak. Le Royaume y condamne l’occupation irakienne, considérée comme une violation manifeste du droit international, de la Charte des Nations unies et des principes de la Ligue arabe. Le texte souligne également que cette position a été arrêtée après une réunion exceptionnelle du Conseil des ministres présidée par le Roi Hassan II.
L’un des aspects les plus importants de cette archive concerne le coût économique assumé par le Maroc. En 1989, l’Irak était le premier partenaire commercial du Royaume dans le monde arabe, avec un volume d’échanges d’environ 6,3 milliards de dirhams. Malgré cette importance, les autorités marocaines ont décidé d’appliquer les sanctions économiques décidées par le Conseil de sécurité. Ce choix illustre la primauté donnée aux considérations politiques et juridiques sur les intérêts commerciaux immédiats.
Sur le plan commercial, le Maroc a imposé un embargo sur les exportations vers l’Irak et le Koweït, une mesure qui a affecté plusieurs entreprises marocaines dépendantes du marché irakien, notamment dans les secteurs du textile, de la chaussure et des produits alimentaires. Les importations en provenance d’Irak et du Koweït ont également été suspendues, ce qui a créé des difficultés supplémentaires pour l’économie nationale, en particulier dans le domaine énergétique.
Le Maroc et la guerre du Golfe : une archive révèle le prix du choix onusien
Le secteur de l’énergie a été l’un des plus directement touchés. Le Maroc dépendait partiellement du pétrole irakien et koweïtien. Le pétrole irakien était fourni dans des conditions préférentielles, avec des facilités de financement. L’arrêt de ces approvisionnements a obligé le Royaume à rechercher d’autres sources d’énergie, avec des répercussions sur la balance des paiements et sur les finances extérieures.
Sur le plan financier et des investissements, Rabat a également adopté des mesures strictes : interdiction pour les institutions économiques marocaines de nouer de nouvelles relations avec l’Irak et le Koweït jusqu’à la levée des sanctions, gel des avoirs irakiens et koweïtiens, arrêt des transferts financiers vers l’Irak. Ces décisions n’étaient pas seulement symboliques. Elles ont eu des effets concrets sur certains projets de développement au Maroc, qui bénéficiaient de financements d’institutions arabes et koweïtiennes, notamment le Fonds koweïtien pour le développement économique arabe et le Fonds arabe de développement économique et social.
Dans le secteur du transport, le Maroc s’est également inscrit dans le dispositif international de sanctions. Les transactions liées aux documents de transport émis par Iraqi Airways ont été gelées. Les autorités marocaines ont aussi pris des dispositions pour empêcher les navires battant pavillon marocain, qu’ils appartiennent à l’État ou au secteur privé, de transporter des marchandises à destination ou en provenance d’Irak et du Koweït.
L’intérêt de cette archive tient à ce qu’elle éclaire un moment complexe de la politique étrangère marocaine. Le Maroc a choisi de se ranger du côté de la légalité internationale et d’appliquer les décisions des Nations unies, même au prix de pertes économiques, commerciales et énergétiques. Dans le même temps, il a dû gérer un équilibre interne délicat, dans un contexte de sympathie populaire forte envers l’Irak et de rejet d’une partie de l’opinion publique à l’égard de l’intervention militaire occidentale.
Ainsi, la deuxième guerre du Golfe n’a pas seulement été une crise régionale pour le Maroc. Elle a constitué un test de décision diplomatique, révélant la tension permanente entre principes, intérêts, engagements internationaux et sensibilités populaires. C’est précisément là que réside la valeur de l’archive : non pas dans la simple conservation du passé, mais dans sa capacité à éclairer les choix difficiles des États lorsque le droit, l’économie, la rue et la géopolitique se croisent.












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