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1975–1995 : Immigration marocaine, l’histoire que l’Espagne n’avait pas prévue..


Rédigé par le Samedi 3 Janvier 2026

​Entre 1975 et 1995, l’immigration marocaine en Espagne n’a pas seulement raconté une histoire de travail, de papiers et de survie. Elle a été un miroir tendu à deux États qui changeaient de peau : un Maroc en quête de mobilité sociale et d’horizons, et une Espagne qui sortait du franquisme, entrait en démocratie, puis s’arrimait à l’Europe. Dans cet entre-deux, des trajectoires individuelles ont fabriqué, souvent sans bruit, une réalité géopolitique durable : une communauté, des liens humains, et un couloir migratoire devenu structurel.



De l’ombre aux papiers : la naissance d’une diaspora marocaine en Espagne

Le premier enseignement est méthodologique et politique à la fois : l’histoire de cette migration a d’abord été écrite par les marges. Avant que l’université ne s’en empare vraiment, les traces se trouvent dans les municipalités, les paroisses, les associations caritatives, les archives locales, la presse. Ce détail compte : il signifie que l’institution publique a longtemps été en retard sur le terrain. Quand l’État ne voit pas, la société civile documente, accueille, amortit. Et quand les chercheurs arrivent, ils découvrent souvent un fait accompli : des hommes et des femmes déjà installés, déjà au travail, déjà en tension avec la norme.

Deuxième point : les “premiers Marocains d’Espagne” ne sortent pas de nulle part. Les liens anciens pèsent lourd. L’Espagne n’est pas un pays exotique pour le nord du Maroc ; elle a laissé des empreintes dans la langue, les circuits commerciaux, l’imaginaire frontalier. Et l’histoire coloniale — protectorat espagnol au nord, présence à Ifni et au Sahara à certaines périodes — a produit des passerelles administratives et psychologiques : savoir où aller, comment entrer, à qui parler, quelle ville choisir. C’est l’un des grands pièges des lectures purement économiques : elles oublient que la géographie migratoire est souvent une géographie de la mémoire.

Troisièmement, la période 1975-1995 correspond au moment où l’Espagne passe d’un pays plutôt émetteur ou de transit à un pays d’accueil, tout en construisant ses outils de contrôle. D’où une mécanique classique : la migration précède la politique migratoire. Les arrivées s’organisent par réseaux, par opportunités, par bricolage légal. Puis l’État encadre, régularise, durcit, re-régularise. La loi de 1986 sur les étrangers joue ici un rôle de bascule : elle ne “crée” pas l’immigration marocaine, mais elle la rend visible administrativement, et donc politiquement. À partir de là, le migrant devient une catégorie de gestion : titres, renouvellements, conditions d’accès au travail, contrôles, et surtout l’angoisse permanente du statut.

L’histoire derrière les chiffres : l’Espagne découvre ses Marocains

Ce statut est le cœur du sujet : l’irrégularité n’est pas seulement une absence de papiers, c’est une vulnérabilité totale. Elle pèse sur le logement (bidonvilles, habitats précaires), sur le travail (agriculture, restauration, commerce informel), sur la santé, sur la mobilité. Elle fabrique aussi une perception : une partie de la presse des années 1980 parle “d’invasion”, de “déferlement”, en gonflant les chiffres, en mélangeant peur sociale et sensationnalisme. Là encore, le mécanisme est connu : quand un pays redéfinit sa frontière, il cherche une narration qui justifie l’effort de contrôle. Le migrant devient alors un symbole commode de l’insécurité, même quand il est d’abord une main-d’œuvre invisible.

Mais réduire cette histoire à une confrontation serait une erreur. Car en parallèle, l’Espagne a aussi été un laboratoire d’intégration par le bas : apprendre la langue, stabiliser un emploi, s’installer dans des quartiers populaires, envoyer de l’argent au pays, puis faire venir la famille ou se marier sur place. Le passage du “travailleur de saison” à la “communauté durable” n’est pas instantané ; c’est une transformation lente, faite de régularisations successives, d’écoles, de commerces, de pratiques religieuses qui s’organisent, et d’une insertion progressive dans l’économie locale.

Géopolitiquement, ces deux décennies transforment la relation Maroc–Espagne en profondeur. Elles ajoutent un acteur nouveau : la diaspora comme fait politique. Les flux humains deviennent un dossier bilatéral permanent, au même titre que la pêche, la sécurité, l’économie ou les contentieux territoriaux. Et c’est là que l’histoire rejoint notre présent : une communauté migrante n’est jamais seulement un “problème social”. C’est un pont, parfois fragile, entre deux souverainetés. Elle peut apaiser (par les échanges, l’économie, la connaissance mutuelle), mais aussi crisper (quand la frontière devient arme politique, quand l’opinion publique s’échauffe, quand la précarité s’installe).

Enfin, la carte des implantations (Madrid, Catalogne/Barcelone, Andalousie, Canaries) raconte une logique simple : là où il y a du travail, des réseaux, et une porte d’entrée historique, la migration s’ancre. Les Canaries, par exemple, ne sont pas un hasard : elles appartiennent à une histoire atlantique et saharienne qui rend la proximité plus dense qu’on ne le croit depuis une carte d’Europe. L’Andalousie, elle, combine agriculture, saisonnalité et imaginaire méditerranéen. Madrid attire comme capitale économique et administrative. La Catalogne attire par son dynamisme industriel et commercial.

Cette période 1975-1995 est donc un moment fondateur : elle explique pourquoi l’immigration marocaine en Espagne n’est pas un épisode, mais une structure. Une structure née de l’histoire, consolidée par l’économie, et politisée par l’État.
 





Mohamed Ait Bellahcen
Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls l'auto... En savoir plus sur cet auteur
Samedi 3 Janvier 2026


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