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Abderrazak Berrada : faire revivre les 200 grandes figures du monde arabo-musulman


Rédigé par La Rédaction le Jeudi 5 Novembre 2026

Longtemps méconnu ou réduit à des lectures partielles, l’héritage intellectuel du monde arabo-musulman mérite d’être redécouvert dans toute sa richesse. Avec Les 200 maîtres du monde arabo-musulman – 500 ans de gloire, Abderrazak Berrada rend hommage aux penseurs, savants et bâtisseurs qui ont contribué à façonner le patrimoine universel.

Au micro de L’ODJ Média, l’écrivain partage sa démarche, défend l’importance de la transmission historique et souligne l’actualité de cet héritage face aux défis contemporains, notamment ceux liés à l’intelligence artificielle.



Question 1 : Pourquoi avoir choisi de consacrer un ouvrage aux 200 grandes figures du monde Arabo-musulman ? Quel a été le déclic ?

Abderrazak Berrada
Abderrazak Berrada
J’ai choisi de consacrer cet ouvrage à ces 200 grandes figures du monde arabo-musulman parce qu’elles incarnent avant tout des destins singuliers, porteurs d’une ambition, d’une vision et d’un rapport exigeant au savoir.
 
Derrière chaque nom, il y a une trajectoire humaine, une quête, une œuvre qui a contribué, à sa manière, à éclairer son époque et à enrichir le patrimoine universel.
 
Le véritable déclic est né d’un double constat : d’une part, l’ampleur et la richesse de cette civilisation, vieille de plus de quinze siècles, souvent méconnue ou réduite à des clichés ; d’autre part, l’urgence de réhabiliter cet héritage dans toute sa profondeur et sa diversité.
 
L’ambition, peut-être discrète mais essentielle, de cet essai est ainsi de rappeler que cette civilisation fut une source majeure de savoir - scientifique, philosophique, littéraire et spirituel - et qu’elle a largement contribué à façonner le monde moderne.
 
Il s’agit, au fond, de transmettre un héritage précieux et inestimable, non pas dans une posture nostalgique, mais comme une invitation à s’en inspirer pour mieux penser et construire l’avenir.

Question 2 : Comment avez-vous sélectionné ces 200 personnalités parmi plusieurs siècles d’histoire et des milliers de savants, penseurs et bâtisseurs ? Quels critères ont guides vos choix ?

Honnêtement, le choix a été particulièrement difficile. L’histoire du monde arabo-musulman regorge de figures majeures, et aucune ne mériterait d’être oubliée ou négligée.
 
Il a pourtant fallu opérer une sélection, nécessairement imparfaite. J’aurais tout aussi bien pu me limiter à un nombre plus restreint - ou, au contraire, élargir davantage ce corpus.
 
Les critères qui ont guidé mes choix reposent principalement sur l’empreinte laissée dans la mémoire collective et sur la portée des œuvres produites.
Pour les penseurs et philosophes, c’est la profondeur des idées et la richesse des doctrines qui ont été déterminantes ; pour les scientifiques, c’est davantage l’universalité et l’impact durable de leurs travaux.
 
Au-delà de ces critères, une ligne directrice s’est imposée presque naturellement : la quête de sagesse.
 
Elle traverse, sous des formes diverses, la plupart de ces figures.
 
Qu’elle soit philosophique, spirituelle ou scientifique, cette recherche de sens et d’élévation constitue sans doute le fil invisible qui relie ces 200 destins.

Question 3 : Votre livre couvre des domaines très variés : sciences, médecine, philosophie, théologie, littérature, spiritualité… quel message souhaitez-vous transmettre à travers cette diversité ?

L’histoire retient souvent les rois, leurs batailles, les citadelles et les temples.
 
Mais les civilisations, dans leur profondeur, se construisent et se perpétuent grâce à celles et ceux qui produisent, préservent et transmettent le savoir.
 
À travers la diversité des domaines abordés - sciences, médecine, philosophie, théologie, littérature ou spiritualité - j’ai voulu rappeler que cette civilisation s’est distinguée par une vision unifiée du savoir, où les disciplines ne s’opposent pas mais se complètent.
 
Le message essentiel est que ce savoir n’était pas cloisonné ni destiné à un seul peuple : il portait une vocation universelle. Il s’adressait à l’humanité tout entière, dans une quête commune de compréhension, de progrès et de sagesse.
 

C’est cette universalité, profondément ancrée dans l’héritage arabomusulman, que j’ai souhaité mettre en lumière.

Question 4 : En préparant votre ouvrage, quelle personnalité vous a le plus surpris ou impressionné, et pourquoi ? Existe-t-il un maître inconnu qui mériterait aujourd’hui une reconnaissance plus large ?

En réalité, il m’est difficile de désigner une préférence particulière. Chacune de ces figures trouve naturellement sa place dans ce vaste panorama qui traverse les siècles, et chacune apporte une contribution singulière à l’édifice du savoir.
 
Certaines demeurent toutefois profondément ancrées dans notre mémoire collective, comme Imrou’ Al Qays ou ‘Antar Ibn Chaddad pour la période préislamique, ou encore Omar Al Khayyam, dont les poèmes ont traversé le temps jusqu’à être magnifiquement repris et interprétés par Oum Keltoum.
 
Mais s’il est une figure qui continue de me fasciner, c’est sans doute Ibn Khaldoun.
 
Avec sa « Mouqaddima », il a produit une œuvre fondatrice, d’une modernité saisissante, qui embrasse à la fois la sociologie, l’histoire et l’économie. Il y développe une lecture des dynamiques des sociétés humaines qui reste, aujourd’hui encore, d’une étonnante actualité.
 
Quant aux figures moins connues, elles sont nombreuses et mériteraient sans doute une reconnaissance plus large.

 
C’est aussi l’un des objectifs de cet ouvrage : remettre en lumière ces voix parfois oubliées, mais dont l’apport demeure essentiel.

Question 5 : Vous évoquez des figures universelles comme Al Khawarizmi, Ibn Sina, Ibn Rochd ou Ibn Khaldoun. Selon vous, en quoi leurs idées restent-elles d’une étonnante modernité au XXIe siècle ?

Ces figures ne sont pas seulement des héritages du passé, elles demeurent d’une étonnante modernité.
 
- Al Khawarizmi a posé les bases de l’algèbre, au cœur même des sciences contemporaines.

- Ibn Sina a développé une réflexion métaphysique d’une profondeur exceptionnelle, toujours discutée aujourd’hui.

- Ibn Rochd incarne une pensée ouverte, cherchant à concilier raison et foi avec une rigueur remarquable.

- Quant à Ibn Khaldoun, il a proposé une analyse novatrice des sociétés et du pouvoir, souvent considérée comme une préfiguration de la sociologie moderne.
 
Ce qui les rend actuels, c’est leur capacité à poser des questions universelles avec une méthode et une vision qui dépassent leur époque.

Leurs idées continuent, aujourd’hui encore, d’éclairer notre compréhension du monde.

Question 6 : Le monde arabo-musulman est souvent réduit, dans les médias internationaux, à l’actualité géopolitique. Votre livre cherche-t-il aussi à rééquilibrer ce regard en rappelant son immense contribution à la civilisation universelle ?

Oui, très clairement. L’un des objectifs de cet ouvrage est de contribuer à rééquilibrer le regard porté sur le monde arabo-musulman, trop souvent réduit à l’actualité géopolitique et à ses tensions.
 
Sans nier les réalités du présent, il me paraît essentiel de rappeler que cette civilisation a été, durant des siècles, l’un des grands foyers de production et de transmission du savoir.
 
Elle a joué un rôle déterminant dans les domaines des sciences, de la médecine, de la philosophie, de la littérature ou encore de la spiritualité, en irriguant largement la civilisation universelle.
 
Mon livre s’inscrit ainsi dans une démarche de mémoire et de transmission : il s’agit de redonner toute sa place à cet héritage, non pas pour s’y réfugier, mais pour mieux comprendre d’où nous venons et, peut-être, éclairer autrement notre présent.

Question 7 : Quel rôle l’école, les i-universités et les médias devraient-ils jouer pour mieux transmettre cet héritage aux jeunes générations, notamment au Maroc et dans le monde arabe ?

Assurément, et c’est sans doute l’une des ambitions, peut-être inavouée, de cet essai. L’école, les universités et les médias ont un rôle fondamental à jouer dans la transmission de cet héritage.
 
L’école doit d’abord éveiller la curiosité, en réinscrivant ces grandes figures dans les programmes, non comme des vestiges du passé, mais comme des sources vivantes de réflexion et d’inspiration.
 
Les universités, quant à elles, ont la responsabilité d’approfondir, de questionner et de renouveler la lecture de cet héritage, en le confrontant aux enjeux contemporains.
 
Enfin, les médias ont un rôle décisif de diffusion et de rééquilibrage du regard. Ils peuvent contribuer à faire connaître ces figures, à valoriser leur apport et à sortir d’une vision réductrice souvent limitée à l’actualité immédiate.
 
Au fond, il s’agit de transmettre bien plus qu’un savoir : une conscience historique, une fierté éclairée et, surtout, une capacité à se projeter dans l’avenir en s’appuyant sur des racines solides.

Question 8 : Pensez-vous que la redécouverte de ces grands maîtres puisse contribuer à renouer avec une culture de l’innovation, de la recherche scientifique et de la pensée critique dans nos sociétés ?

Pourquoi pas ? Bien au contraire. La redécouverte de ces grands maîtres peut être un puissant levier pour renouer avec une culture de l’innovation, de la recherche et de la pensée critique.
 
L’ambition est avant tout un état d’esprit - et elle ne coûte rien.
L’histoire nous en offre des exemples éclairants : au IXe siècle, le calife Al Ma’moun a su rassembler autour de lui un panel d’érudits d’origines et de disciplines diverses.
 
À cet instant, il n’imaginait sans doute pas encore que cette initiative donnerait naissance à un formidable mouvement de traduction, de recherche et de production du savoir, qui allait profondément transformer le cours de l’histoire intellectuelle.
 
Ce précédent nous enseigne une chose essentielle :
lorsque l’on crée les conditions favorables - ouverture, curiosité, dialogue entre les savoirs - l’innovation devient possible.
 
Redécouvrir ces figures, ce n’est pas seulement célébrer un passé, c’est raviver un état d’esprit fondé sur l’audace intellectuelle, la rigueur et la quête de sens, dont nos sociétés ont aujourd’hui plus que jamais besoin.

Question 9 : Si un jeune lecteur ne devait retenir qu’une seule leçon après avoir refermé votre livre, laquelle aimeriez-vous qu‘il garde en mémoire ?

Si un jeune lecteur ne devait retenir qu’une seule leçon, j’aimerais qu’il comprenne que cette histoire est la sienne. Elle lui appartient pleinement.
 
Je pense d’abord à mes propres enfants : je leur dirais que cet héritage n’est pas une simple page du passé, mais une source vivante, capable d’éclairer leur présent et d’orienter leur avenir. Il leur offre un chemin vers une identité séculaire, riche et féconde, qu’il leur revient de préserver.
 
Mais au-delà de la mémoire, l’essentiel est sans doute ailleurs :
puiser dans cet héritage une sagesse, une exigence et une confiance en leur capacité à penser, à créer et à contribuer, à leur tour, à l’histoire qui s’écrit.

Question 10 : Après les 200 maîtres du monde arabo-musulman, avezvous déjà d’autres projets éditoriaux ? Peut-on s’attendre à une suite ou à un nouvel ouvrage consacré à une autre facette de notre patrimoine intellectuel ?

Je ne sais pas encore si je suis en mesure de dévoiler précisément mes travaux en cours. Une suite directe à cet ouvrage me paraît peu probable : le sujet est d’une telle densité qu’il appelle avant tout une forme de décantation, de maturation, afin de lui laisser déployer pleinement sa portée.
 
En revanche, plusieurs pistes de réflexion sont en gestation.
 
Elles s’inscrivent davantage dans une démarche personnelle, faite d’élucubrations, de divagations et de méditations issues d’une vie riche d’expériences.
 
J’envisage également des incursions plus approfondies dans la pensée philosophique, ainsi que des explorations autour de figures singulières - notamment les prophètes - et d’autres thèmes qui, pour l’heure, restent à l’état d’idées en devenir.
 
Ce sont des projets encore en germination, appelés à mûrir avant de prendre, peut-être, la forme de nouveaux ouvrages.

Question bonus - l’ODJ Média : Nous sommes à l’aube d’une révolution portée par l’intelligence artificielle. Si les grands maîtres que vous présentez étaient parmi nous aujourd’hui, selon vous, quel regard porteraient-ils sur cette nouvelle étape de l’histoire de la connaissance ? La considéreraient-ils comme une menace, un formidable outil de progrès ou un défi éthique à encadrer ?

Cette dernière question ouvre le débat entre l’héritage des grands penseurs et les enjeux contemporains, tout en donnant à l’entretien une portée prospective. 

A.B : Je pense que les grands maîtres que j’évoque auraient accueilli l’intelligence artificielle avec curiosité et exigence.

Ils y auraient sans doute vu un outil exceptionnel, capable d’accélérer l’accès au savoir, d’en faciliter la synthèse et, d’une certaine manière, de libérer l’esprit des tâches les plus répétitives.
 
Mais, fidèles à leur héritage, ils nous auraient également mis en garde. Car un outil, aussi puissant soit-il, ne doit jamais devenir un prétexte à la paresse intellectuelle ou à l’abandon de l’effort critique.
 
La connaissance ne se résume pas à l’accumulation d’informations : elle exige discernement, réflexion et profondeur.
 
Je crois qu’ils auraient surtout posé la question essentielle : quel usage faisons-nous de cet outil ?
 
L’intelligence artificielle peut être un formidable levier de progrès si elle s’inscrit dans une éthique du savoir, au service de l’humain.
 
À défaut, elle pourrait devenir une facilité trompeuse.
 
En somme, plus qu’une menace ou une promesse absolue, l’intelligence artificielle représente un défi : celui de rester fidèles à l’esprit de curiosité, de rigueur et de sagesse qui animait ces grands penseurs, tout en embrassant les possibilités de notre temps.





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