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Arabie saoudite–Oman : derrière le contournement d’Ormuz, Riyad contourne aussi Dubaï


Le nouveau corridor terrestre reliant l’est saoudien au port omanais de Sohar répond d’abord à une urgence stratégique : disposer d’une sortie vers l’océan Indien moins vulnérable aux crises du détroit d’Ormuz. Mais il raconte aussi autre chose. Riyad construit progressivement une architecture logistique qui réduit sa dépendance à l’égard des Émirats arabes unis. Derrière les routes et les ports se dessine une compétition beaucoup plus durable : celle qui oppose deux modèles de puissance économique du Golfe



Il serait tentant de ne voir dans le nouveau corridor logistique entre l’Arabie saoudite et Oman qu’une conséquence supplémentaire des tensions autour du détroit d’Ormuz. Ce serait probablement sous-estimer la portée du projet.

Le rapprochement entre SPARK Logistics, opérateur du port sec et de la zone logistique du King Salman Energy Park dans l’est saoudien, et l’omanais Arkan Logistics, implanté notamment près du port de Sohar, crée une continuité logistique particulièrement intéressante entre le cœur industriel et énergétique saoudien et la mer d’Oman. SPARK présente d’ailleurs explicitement son infrastructure comme une composante du plan logistique de Vision 2030, tandis qu’Arkan dispose à Sohar d'installations de traitement, stockage et consolidation de conteneurs.

Sur la carte, le raisonnement est limpide : rejoindre directement Oman par la route ouverte entre les deux pays en 2021, puis accéder aux installations de Sohar.

Mais sur la carte géoéconomique du Golfe, une autre réalité apparaît : les Émirats arabes unis ne sont plus indispensables.

Ormuz explique l’urgence, pas toute la stratégie

Les événements de 2026 ont brutalement rappelé aux monarchies du Golfe une évidence géographique : une économie extrêmement intégrée au commerce mondial ne peut pas dépendre d'un seul passage maritime vulnérable.

Les perturbations autour d’Ormuz ont accéléré la recherche d’itinéraires alternatifs. L’Arabie saoudite développe simultanément ses infrastructures sur la mer Rouge et différents corridors multimodaux. Le repositionnement du port de Neom participe notamment de cette recherche de redondance logistique entre Golfe, mer Rouge et marchés internationaux.

Riyad n'est d'ailleurs pas seul dans cette logique. Les Émirats possèdent eux-mêmes des infrastructures donnant directement sur le golfe d'Oman, tandis que l'ensemble des États de la région cherche désormais à multiplier ports, pipelines et routes terrestres capables de fonctionner lorsque l'un des grands axes maritimes est perturbé.

Le corridor saoudo-omanais doit donc d'abord être compris comme une assurance géographique*

Mais une bonne assurance peut également devenir une arme économique.

Le véritable enjeu : ne plus avoir besoin de Dubaï

Depuis plusieurs décennies, les Émirats ont construit une formidable machine logistique, financière et commerciale autour de Dubaï et d'Abou Dhabi.

Ports, zones franches, aviation, entrepôts, sièges régionaux, services financiers et connexions internationales ont transformé le pays en porte d’entrée privilégiée vers une grande partie du Golfe.

L’Arabie saoudite veut désormais récupérer une partie de cette valeur.

Avec Vision 2030, Riyad ne cherche plus seulement à attirer des investissements sur son immense marché intérieur. Le Royaume veut devenir lui-même un **hub régional**.

C’est une différence fondamentale.

Lorsqu’un pays veut simplement importer davantage, les infrastructures de ses voisins peuvent être complémentaires. Lorsqu’il ambitionne de devenir une plateforme mondiale de commerce, de finance, de tourisme, d’aviation et de logistique, ces mêmes infrastructures deviennent concurrentes.

C'est précisément ce qui se produit entre Riyad et les Émirats.

L'Arabie saoudite a déjà utilisé sa politique des sièges régionaux pour inciter les multinationales souhaitant accéder aux marchés publics saoudiens à renforcer leur implantation dans le Royaume. Cette politique est largement interprétée comme une remise en cause de la domination historique de Dubaï comme quartier général régional des entreprises internationales.

Les ports constituent désormais un deuxième front.

Une mésentente qui devient structurelle

Il serait cependant excessif de présenter Riyad et Abou Dhabi comme deux ennemis.

Les économies restent profondément imbriquées. Le commerce non pétrolier bilatéral atteignait encore 41,3 milliards de dollars en 2024 et les investissements croisés demeurent considérables. Une rupture brutale coûterait cher aux deux partenaires.

C'est justement ce qui rend leur relation actuelle intéressante.

Nous ne sommes probablement pas devant un divorce économique, mais devant une désintermédiation progressive

Riyad semble vouloir conserver tout ce qui lui est utile dans la relation avec les Émirats tout en supprimant progressivement ce qui pourrait constituer une dépendance stratégique.

La nuance est essentielle.

Et plusieurs signaux apparus en 2026 donnent du poids à cette lecture. Les relations se sont tendues sur le Yémen, le Soudan, la politique pétrolière et la compétition économique. Le retrait des Émirats de l'OPEP en mai 2026 a ajouté un désaccord majeur dans un domaine historiquement dominé par Riyad.

Même le commerce terrestre a commencé à ressentir ces tensions : des entreprises ont signalé cet été des délais plus importants pour certaines marchandises franchissant la frontière entre les Émirats et l'Arabie saoudite.

Pris isolément, chacun de ces événements pourrait rester conjoncturel.

Additionnés, ils commencent à dessiner une tendance.

Oman devient le troisième joueur

Le grand gagnant potentiel de cette recomposition pourrait être Oman.

Le Sultanat possède exactement ce que recherchent aujourd'hui les chaînes logistiques du Golfe : une profondeur stratégique ouverte sur l'océan Indien.

Sohar et Duqm peuvent offrir des alternatives aux circuits traditionnels du Golfe. Oman dispose également d'une frontière terrestre directe avec l'Arabie saoudite depuis l'ouverture de la liaison routière en 2021.

Pour Mascate, accueillir davantage de flux saoudiens signifie attirer entrepôts, services logistiques, investissements industriels, transport routier et activités portuaires.

Oman peut ainsi monétiser sa géographie.

Et surtout, il peut le faire sans nécessairement choisir politiquement entre Riyad et Abou Dhabi.

C'est probablement l'une des forces du modèle omanais : transformer sa prudence diplomatique en avantage économique.

La bataille des investissements commence par les infrastructures

L'enjeu dépasse largement le transport de marchandises.
Un corridor logistique n'est jamais seulement une route.

Autour d'un corridor apparaissent progressivement des entrepôts, zones industrielles, centres de distribution, services douaniers, assurances, banques, data centers, plateformes numériques, immobilier professionnel et sièges d'entreprises.

Les marchandises attirent les services. Les services attirent les entreprises. Et les entreprises attirent les capitaux.

Voilà pourquoi la compétition logistique entre Riyad et les Émirats est indissociable de la bataille pour l'investissement international.

L’Arabie saoudite veut faire passer la contribution des transports et de la logistique d'environ 6 % à 10 % de son PIB et transformer le secteur en moteur de diversification.

Derrière ces objectifs se trouve une conviction : avec sa population, son marché intérieur, ses ressources énergétiques, ses investissements publics et sa position géographique entre mer Rouge, Golfe et péninsule Arabique, le Royaume estime qu'il n'a aucune raison de laisser durablement à Dubaï le rôle de principal carrefour économique régional.

Les Émirats, naturellement, ne resteront pas immobiles.

Ils disposent d'une avance considérable dans les infrastructures, la qualité des services, la finance, l'aviation, les ports et l'attractivité internationale. Leur économie est également beaucoup plus avancée dans sa diversification : selon une synthèse publiée cette année par la Chambre des communes britannique, les activités non pétrolières représentent environ 77 % du PIB émirati contre 55 % en Arabie saoudite.

Riyad possède la taille.
Dubaï possède l'avance.
La bataille sera donc longue.

Coopérer quand il le faut, contourner quand c'est possible

Il existe enfin un paradoxe révélateur.

Au printemps 2026, lorsque la crise d'Ormuz perturbait fortement les chaînes d'approvisionnement, Saoudiens et Émiratis ont également renforcé certaines connexions communes, notamment entre Sharjah et Dammam. La nécessité économique peut donc imposer la coopération même lorsque la rivalité politique s'intensifie.

C'est probablement ainsi qu'il faut lire la nouvelle relation entre les deux puissances.

Ni alliance fusionnelle. Ni rupture.

Mais une forme de coopétition stratégique : coopérer lorsque les intérêts convergent, se concurrencer lorsque les marchés sont en jeu et construire des alternatives lorsque la dépendance devient excessive.

Le corridor vers Sohar correspond parfaitement à cette doctrine.

Officiellement, il contourne Ormuz.
Économiquement, il diversifie les chaînes d'approvisionnement.
Stratégiquement, il rapproche Riyad de l'océan Indien.

Mais géopolitiquement, il envoie aussi un message beaucoup plus discret à son voisin émirati :

l'Arabie saoudite veut pouvoir commercer avec le monde avec les Émirats, mais aussi sans eux.

C'est peut-être là que réside le véritable tournant. La mésentente saoudo-émiratie n'a plus besoin de déclarations hostiles pour devenir durable. Elle se matérialise désormais dans les ports, les routes, les sièges sociaux, les zones franches et les milliards d'investissements.

Dans le Golfe de l'après-pétrole, les nouvelles frontières de la puissance ne se dessinent plus seulement avec des alliances militaires.

Elles se dessinent avec des corridors logistiques.



Vendredi 14 Août 2026

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