Barghawata, Maysara et les Amazighs : ce que nos récits simplifiés cachent du premier Maroc
Parce qu’elle se situe précisément à l’endroit où l’histoire devient politique : rapport entre Arabes et Amazighs, islamisation, autonomie du Maghreb occidental, usages de la religion pour légitimer le pouvoir et, aujourd’hui encore, tentation de transformer le passé en argument identitaire.
La première prudence consiste donc à ne pas faire de Barghawata ce que nos débats contemporains voudraient qu’elle ait été.
La grande révolte amazighe n’était pas une révolte contre l’islam
Tout commence autour de 740.
Maysara al-Matghari prend la tête d’une coalition amazighe qui se soulève dans la région de Tanger contre l’administration omeyyade. Les sources décrivent notamment des prélèvements fiscaux jugés abusifs et un traitement discriminatoire de populations amazighes pourtant converties à l’islam. Cette révolte s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus vaste qui ébranlera durablement l’autorité omeyyade au Maghreb occidental.
Il serait toutefois anachronique de présenter cet épisode comme une simple guerre ethnique entre « Arabes » et « Amazighs ».
La dimension identitaire existe. Mais elle se combine à des enjeux fiscaux, politiques et religieux.
Les doctrines kharijites, et particulièrement leurs courants égalitaires, trouvent alors au Maghreb un terrain favorable parce qu’elles remettent en cause l’idée selon laquelle l’autorité suprême devrait nécessairement revenir à une élite arabe ou qurayshite.
Le message est extraordinairement puissant pour des populations nouvellement islamisées : la valeur religieuse ne dépend pas de l’origine ethnique.
La révolte amazighe constitue donc moins un rejet de l’islam qu’une contestation de la manière dont certains pouvoirs musulmans prétendaient l’administrer.
Cette distinction est fondamentale.
Barghawata naît dans le vide laissé par l’empire
Après ces bouleversements apparaît sur la façade atlantique une construction politique particulièrement durable : Barghawata.
Son espace se situe approximativement dans la région de Tamesna, entre les zones correspondant aujourd’hui à Salé et aux plaines atlantiques plus méridionales. La confédération semble s’être consolidée dans la seconde moitié du VIIIᵉ siècle et aurait conservé une existence politique durant plusieurs siècles.
Et c’est ici que commencent les difficultés.
Nous connaissons Barghawata principalement à travers des auteurs extérieurs, souvent postérieurs, appartenant à des traditions politiques ou religieuses hostiles à cette expérience.
Autrement dit, nous entendons très rarement la voix des Barghawata eux-mêmes.
C’est un problème classique de l’histoire : lorsqu’un pouvoir disparaît et que ses adversaires écrivent ensuite son histoire, la frontière entre description et condamnation devient extrêmement fragile.
Les récits attribuent à Salih ibn Tarif, l’un des dirigeants de Barghawata, des prétentions prophétiques ou mahdistes ainsi qu’un système religieux spécifique. Plusieurs sources médiévales lui prêtent également l'élaboration de prescriptions et de pratiques très différentes de l'islam majoritaire. Des recherches contemporaines continuent d'examiner ces affirmations, tout en rappelant le caractère fragmentaire et tardif d'une partie de la documentation.
Il faut donc résister à deux tentations opposées.
La première serait d'accepter littéralement toutes les accusations des chroniqueurs médiévaux.
La seconde serait de les rejeter entièrement parce qu'elles dérangent une lecture identitaire moderne.
L'histoire sérieuse se trouve précisément entre les deux.
Avant les grandes dynasties, le Maroc était déjà un laboratoire politique et religieux
Le point le plus spectaculaire concerne l'existence supposée d'un corpus religieux en langue amazighe, parfois décrit comme un « Coran de Barghawata ».
Les sources rapportent effectivement des textes ou récitations attribués à cette communauté et diverses pratiques religieuses originales. Mais nous ne possédons pas aujourd'hui un manuscrit permettant de vérifier directement leur contenu, leur nature ou même le vocabulaire exact qu'utilisaient leurs pratiquants.
Qualifier automatiquement ce texte de simple « traduction du Coran » est donc aussi imprudent que d'affirmer avec certitude qu'il constituait un livre sacré entièrement concurrent.
La bonne formulation historique est moins spectaculaire mais plus rigoureuse :
les Barghawata semblent avoir développé une culture religieuse fortement localisée, influencée par l'islam et probablement par des traditions préexistantes, mais notre connaissance de cette culture dépend essentiellement de témoignages extérieurs.
Cette incertitude ne diminue pas l'intérêt de Barghawata.
Elle l'augmente.
Car elle nous rappelle que l'islamisation du Maghreb ne fut pas un bouton que l'on aurait actionné une fois pour toutes.
Elle fut un processus.
Lent.
Conflictuel.
Linguistique autant que religieux.
Politique autant que spirituel.
Le Maroc ne s'est pas construit en une génération
Voilà pourquoi cette histoire concerne directement le Maroc contemporain.
Notre identité nationale associe aujourd'hui naturellement dimensions amazighe, arabe, islamique, africaine, méditerranéenne et saharienne. Cette synthèse semble évidente parce que nous la regardons après plus de douze siècles d'histoire.
Mais elle ne l'était absolument pas au VIIIᵉ siècle.
L'histoire de Barghawata nous montre justement un Maroc avant la consolidation du Maroc : des populations locales négociant leur rapport à une religion nouvelle, contestant une domination politique lointaine, expérimentant des formes d'autorité et transformant progressivement les influences extérieures en réalités locales.
L'amazighité marocaine n'est donc pas une couche antérieure que l'islam aurait simplement effacée.
Et l'islam marocain n'est pas davantage une importation restée immobile depuis le Proche-Orient.
Le Maroc historique s'est constitué précisément par leur interaction.
Les Idrissides, les Almoravides puis les Almohades participeront chacun à leur manière à la construction d'espaces politiques plus intégrés. Mais les expériences qui les précèdent appartiennent également à notre histoire, y compris lorsqu'elles furent vaincues.
Le passé n'a pas besoin d'être innocent pour être marocain
C'est peut-être la leçon la plus importante.
Nous avons trop souvent envie de fabriquer des ancêtres parfaits.
Les uns voudraient transformer chaque résistance amazighe en lutte nationale avant l'heure. D'autres préfèrent considérer toute dissidence religieuse comme une parenthèse honteuse qu'il faudrait effacer.
Les deux démarches font violence à l'histoire.
Barghawata peut avoir été à la fois une affirmation d'autonomie, une expérience amazighe originale, une construction politique durable, un espace de syncrétisme religieux et un pouvoir capable lui-même de violence.
Ces réalités ne s'annulent pas.
Elles coexistent.
L'histoire marocaine devient justement passionnante lorsque nous cessons de demander aux hommes du VIIIᵉ siècle de penser comme des Marocains du XXIᵉ.
Maysara ne connaissait pas nos débats identitaires.
Salih ibn Tarif n'avait pas lu nos réseaux sociaux.
Et les populations de Tamesna ne cherchaient probablement ni à prouver une théorie panarabiste ni à défendre une idéologie amazighiste moderne.
Elles cherchaient, comme toutes les sociétés humaines, à organiser le pouvoir, la croyance, la justice et leur autonomie dans le monde qui était le leur.
C'est moins confortable qu'une légende.
Mais infiniment plus intéressant.












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