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Bizarre comme c’est bizarre (1) : Silence radio du patronat




Il y a des silences ordinaires. Et puis il y a ceux qui deviennent, à eux seuls, un sujet politique.

Depuis plusieurs semaines, le RNI et le PAM dévoilent leurs programmes économiques pour les législatives de 2026. Et plus on les lit, plus une évidence s’impose : le centre de gravité de la politique économique est en train de se déplacer.

Le mot d’ordre n’est plus seulement : investir, produire, exporter, améliorer le climat des affaires et attendre que la croissance améliore progressivement les revenus.

Désormais, on distribue.
On compense.
On protège.
On exonère.
On garantit.
On subventionne.
On augmente les pensions.
On soutient directement les familles.
On prend en charge une partie de leurs dépenses.
On améliore leur revenu disponible.

Bref, on arrose directement le pouvoir d’achat.

Et pendant que cette petite révolution doctrinale se déroule sous nos yeux, un acteur paraît étrangement discret.

Le patronat marocain. Bizarre. Comme c’est bizarre.

Il ne s’agit plus de quelques aides sociales

Prenons le PAM.

Son programme chiffre à 350 milliards de dirhams l’effort supplémentaire prévu sur cinq ans.

Sur ce total, 150 milliards vont au pouvoir d’achat, 100 milliards à ce que le parti appelle le pacte de citoyenneté et 50 milliards à l’intégration des jeunes. Le PAM revendique ainsi une architecture où l’essentiel de l’effort supplémentaire est directement ou indirectement tourné vers les ménages et les services qui leur sont destinés.

Et les mesures sont tout sauf anecdotiques.

Le PAM propose un minimum de 1.000 dirhams de soutien social direct.
Il veut qu’aucune pension ne soit inférieure à 3.000 dirhams.

Il annonce le versement de 100 % de la pension du défunt à la veuve, contre 50 % actuellement selon son propre diagnostic.

Il promet la gratuité de la facture d’électricité lorsqu’elle est inférieure à 100 dirhams, financée en partie par une contribution sur les consommations les plus élevées.

Il propose une spectaculaire réforme de l’impôt sur le revenu avec 0 % jusqu’à 15.000 dirhams bruts mensuels, puis des taux simplifiés de 10 % et 20 %.

Il prévoit encore des aides au logement, avec notamment un soutien aux ménages ruraux et la poursuite de l’aide directe à l’acquisition.

Nous ne sommes donc plus devant quelques correctifs sociaux autour d’une politique économique classique. Nous sommes devant un véritable arsenal redistributif.

Et le RNI n’est pas en reste

Le parti que l’on associe historiquement le plus facilement à l’entreprise, à l’investissement privé et à l’économie de marché a lui-même construit son programme autour de trois priorités : pouvoir d’achat, services publics et emploi.

Là encore, regardons les mesures.

Le RNI veut indexer les aides sociales sur l’inflation.

Il propose un système d’épargne soutenue par l’État pour les travailleurs de l’informel.
Il promet de relever les retraites.
Il crée un crédit d’impôt pouvant atteindre 5.000 dirhams par enfant scolarisé et par an pour soulager directement les dépenses éducatives des familles.
Il veut remplacer l’indemnité pour perte d’emploi par une allocation de retour à l’emploi pouvant durer douze mois, représentant 70 % du salaire de référence dans certaines limites.
Il prévoit un régime spécifique pour les travailleurs saisonniers avec assurance maladie, retraite, allocations familiales et mécanisme de retour à l’emploi.
Il annonce également un fonds de prêts productifs sans intérêt.
Il propose l’autoproduction solaire des ménages avec des équipements pouvant être installés sans apport initial et la possibilité de vendre l’excédent d’électricité au réseau.

Même Médias24, qu’on accusera difficilement de militantisme anticapitaliste, qualifie le programme du RNI de « programme social dense ».

Autrement dit : RNI et PAM ne proposent pas une mesure sociale ici ou là. Ils changent la grammaire économique de la campagne.

Et le patronat regarde passer le train. Voilà pourquoi son silence étonne car chacune de ces mesures aura des effets sur l’entreprise.

Quand on soutient fortement la consommation, cela peut évidemment bénéficier aux entreprises. Mais quand on modifie la fiscalité, les salaires, les pensions, les cotisations, les politiques d’emploi, l’accès au logement, le prix de l’énergie ou les dispositifs d’aide, on modifie aussi l’environnement économique dans lequel elles travaillent.

Et surtout, tous ces programmes doivent être financés.

Le PAM lui-même explique qu’une grande partie de ses 350 milliards devra venir des recettes générées par une croissance plus forte. Il mise notamment sur 300 milliards de dirhams de ressources supplémentaires issues de la croissance.

Or qui devra produire cette croissance ? Les entreprises.
Qui devra investir ? Les entreprises.
Qui devra créer les emplois ? Encore les entreprises.
Qui devra générer la valeur ajoutée et une partie des recettes fiscales destinées à financer ce nouvel État redistributeur ? Toujours les entreprises.

C’est donc assez extraordinaire. Le patron a pratiquement disparu du premier plan du programme électoral, mais on compte toujours sur lui pour remplir la caisse.

Où est le débat patronal ?

On aurait pu imaginer une grande réaction. Pas nécessairement une opposition. Mais au moins des questions.

Que pensent les entreprises de ce passage massif d’une politique de l’offre vers une politique de soutien direct à la demande ?
Quelles conséquences sur l’investissement privé ?
Comment financer durablement cette nouvelle architecture sociale ?
Quel équilibre entre redistribution et compétitivité ?
Quel risque que la hausse de la consommation bénéficie davantage aux importations qu’à la production nationale ?
Comment les TPE et PME absorberont-elles les nouvelles exigences sociales ?
Quelle contrepartie en matière de productivité ?
Quel contrat entre l’État et l’entreprise ?

Pour l’instant, aucune réaction patronale d’ampleur comparable à l’importance du virage programmatique ne s’est imposée publiquement.

Ce silence peut être tactique. Nous sommes en pleine campagne.

Le patronat n’a probablement aucune envie d’apparaître comme l’adversaire du pouvoir d’achat.

Qui voudrait se retrouver avec ce titre : « Les patrons contre les aides aux familles »  Personne.

Mieux vaut attendre le 24 septembre. Peut-être. Mais alors le silence devient lui-même politique.

Et puis est arrivée la cerise sur le gâteau

Comme si l’empilement des aides et des transferts ne suffisait pas, le RNI est allé plus loin : il promet désormais un SMIG à 5.000 dirhams.

Et le PAM a aussitôt répondu par la voix de Fouzi Lekjaa : pourquoi attendre le prochain mandat ? Appliquons-le maintenant.

À ce moment-là, le débat ne concerne plus seulement le budget de l’État.

La facture arrive directement chez l’employeur. Et pourtant… Toujours pas de grand coup de tonnerre patronal.

L’organisation patronale a pourtant renouvelé ses instances cette année et affirme vouloir être pleinement mobilisée au service du développement économique.

C’est précisément maintenant que l’on aimerait l’entendre. Parce qu’un débat économique sérieux ne consiste pas à choisir entre les salariés et les entreprises.

Il consiste à expliquer comment on améliore durablement les revenus sans casser la machine qui les produit.

Pendant cinq ans, on nous a expliqué que l’entreprise devait être au centre de la création de richesse. À trois semaines des élections, on découvre que le citoyen doit être au centre de sa redistribution. Pourquoi pas.

Mais il faudrait peut-être inviter à la conversation celui qui doit continuer à créer cette richesse. Pour l’instant, il semble avoir oublié son micro.

Silence radio. Bizarre. Comme c’est bizarre.



Dimanche 6 Septembre 2026

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