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Dimitri de Ouarzazate...


Un personnage hors du commun que ce petit garçon grec, né un 23 octobre 1914, qui émigre seul au Maroc dans les années 20 à l’âge de 14 ans.



Dimitri de Ouarzazate...
Un jour, un adolescent du nom de Dimitrios Katrakazos, immigré grec venant de son île natale, Lemnos , et en route vers les Etats-Unis, n’avait que quatorze ans quand son bateau fit escale à Casablanca. En fait,  c’est de ce port que partaient les bateaux transatlantiques pour les Etats-Unis. 
 
Lors du changement de navire, c’est Mr Vanvakeros, un sheapchandler grec sur le port de Casa, débarqué en 1904, qui le décida à tenter sa chance au Maroc.
Venant de Oued Zem, où il avait passé quelques mois, Dimitri, on l'appelait ainsi, arriva à pied par une journée froide de novembre 1928, à Ouarzazate, où il n’existait alors que la kasbah de Taourirt, demeure du khalifa du Glaoui (les troupes françaises logeaient encore sous la  tente).
 
A 19 ans, en tant que cantinier, il suit les troupes makhzen en opération dans le jebel Saghro contre les tribus Aït Atta, commandées par le chef berbère Asso ou Baslam.
Après une résistance de plusieurs mois, le chef incontesté de la résistance, se rend au général Huré. Les Français l’ enferment avec les siens sous une tente gardée par des tirailleurs sénégalais.

Il fait très chaud, le caïd et sa famille ont soif et faim, et de peur d’être empoisonnés refusent de boire l’eau mise à disposition par les militaires. Dimitri, à l’insu de tous, leur fait passer des bouteilles de Vichy capsulées et des boites de sardines. 

 

​Libéré plus tard avec les honneurs, Assou Ou Baslam n’oubliera jamais ce geste du jeune Grec et vouera à Dimitri jusqu’à sa mort, une grande amitié et dans les tribus on intégrera cette histoire dans les récits de la bataille du Bou Gafer que l’on contait aux enfants le soir dans les veillées.
 
Parrainé par un autre Grec déjà établi sur place, quelque temps plus tard, au pied de la colline où se construisait le bordj de la Légion, Dimitri créa sa première entreprise où se trouve l’actuel restaurant "Chez Dimitri", probablement le plus ancien restaurant au Sud de l’Atlas encore en activité avec le même propriétaire.
 
A l’époque, le Protectorat donnait de larges facilités à ceux qui voulaient ouvrir un commerce dans cette région.
 
En usant d’un prête-nom, compte tenu de son âge, il a ouvert son premier commerce avec pour nom “Au rendez-vous des mineurs”, ce qui indiquait bien de quoi pouvait vivre le lieu. La solde des légionnaires, les prospecteurs du manganèse, puis les mines, allaient assurer la prospérité de la ville et de Dimitri.
 
Situé sur “l’avenue” principale de la ville naissante, son établissement fût la première halte, le rendez-vous des transporteurs et des voyageurs, le premier arrêt des cars, la première station d’essence, la première poste, la première cabine téléphonique, la première salle de bal.
 
Les soirs d’affluence dans son restaurant, on raconte qu'il faisait cuire les spaghettis dans une lessiveuse. Il fut aussi le premier éleveur de porc au Sud de l’Atlas. Sa production était réservée autant à sa clientèle civile que militaire, sans compter pendant la guerre, les quelques centaines de prisonniers allemands.
 
Dimitri a également eu l’occasion de côtoyer Saint - Exupéry, quand des vols de l’Aéropostale pour Dakar était détournés sur Ouarzazate pour cause de brouillard sur Agadir. “Chez Dimitri, tout est permis, même faire pipi sur les tapis”. C'était le slogan du restaurant à l'époque.
 
Après quelques années de labeur, Dimitri acquiert, de l’autre côte de la route, un local pour y installer une épicerie (l’actuel supermarché) et un hôtel. Il est alors chargé pour le Sud de la Régie des tabacs , il ravitaille les chantiers de la route et les mineurs, consent même des crédits et des avances d’argent...
 
Dimitri, le Grec, devint une figure de Ouarzazate et de la région en se mettant au service de tous, militaires, civils européens ou marocains.
 
Dimitri fut la pièce maîtresse de la mutation de Ouarzazate, d’une kasbah en un gros village accueillant et hospitalier envers les “étrangers”. 
 
Dimitri réussit à les convaincre à s’installer dans ce coin perdu du Maroc, à commercer et à professer pour un meilleur être et devenir. 
 
La vie de Dimitri fut une aventure, ses rencontres des passions et son rêve la réalité d’aujourd’hui, puisque arrivé à pied, il put voir, soixante ans plus tard, en 1988, le premier vol commercial direct Ouarzazate-Paris. 
 
Comme tout insulaire, Dimitri avait une certaine prédilection pour le poisson, souvenir de son île natale. Ses amis de l’Aéropostale, pour le remercier de l’accueil qu’ils recevaient dans ses établissements, se débrouillaient, quand l’occasion les obligeait à passer par Ouarzazate et qu’ils n’avaient pas le temps de se poser, pour le livrer d’une façon assez originale.
 
A Agadir, ils faisaient emballer le poisson dans une caisse en bois; le voyage en altitude ne nécessitait pas de le protéger de la chaleur avec trop de glace. Arrivés au-dessus des quelques maisons de la ville naissante, ils larguaient la caisse du cockpit lors d’un passage à basse altitude. Avec un peu de chance, la caisse atterrissait intact, mais parfois elle explosait en touchant le sol, ou les toits, avec les poissons répandus souvent sur une bonne distance.
 
Le restaurant Dimitri, eut aussi ses heures de gloires. 
 
Dans les années 50, il s'appelait au début «Au rendez-vous des mineurs», car la région est connue pour sa richesse minière et géologique, tous les soirs, c'était le bal, le samedi et dimanche, les officiers venaient avec leurs familles s'amuser et danser, au moment du tournage de «Sodome et Ghomore», de «Lawrence d'Arabie» et de petit films comme le style de Scheherazade, «Attentat aux trois grands», le «Grand Alexandre»..., tout le monde venait manger au restaurant qui offre une gastronomie marocaine, italienne et grecque». Son cadre agrémenté de photos de l'ancienne Ouarzazate, de l'écrivain- aviateur français Saint-Exupéry qui faisait à l'époque l'aéropostal, de Farnouse, l'Espagnol et Chayne le Suisse, chercheurs dans le secteur minier, des tableaux de peinture de Charjane Bouali, dont un portrait du propriétaire peint par ce peintre local.

Le dit restaurant a conservé un aspect quelque peu «occidental d'antan» qui tient sans doute pour une part aux vénérables ventilateurs, aux mobiliers, et aux accessoires. C'est le vieux restaurant du Maroc qui est resté à l'état d'origine, avec une réfrigération à base d'eau due à un réfrigérateur américain, des années 40 et qui marche encore merveilleusement.
 
On a l'impression de se retrouver dans un restaurant texan. Sur le mur du restaurant, sont accrochées des dizaines de photos de stars dont plusieurs sont dédicacées : Anthony Quinn, abdellah Ghit, Omar Charif, Jamil Ratib, Michael Douglas, Nastassia Kinski, Isabelle Adjani, Warren Beatty, John Malkovich, Jean Paul Belmondo, Van Damme, Martin Scorcesse, Gérard Depardieu etc...
 
Toutes et tous, en plus d'une pléiade d'autres acteurs et réalisateurs de moindre renommée sont passés par là. Nombreux sont donc les stars, les peintres, les écrivains, les cinéastes et les intellectuels qui ont élu domicile à Ouarzazate afin de profiter au maximum de sa beauté et ses atouts humains et naturels. La liste est en effet longue, mais on peut citer les noms de quelques sommités qui ont puisé leur inspiration dans cette région et son passé au restaurant.

Orson Wells, qui séjournait à Ouarzazate, prenait ses rendez-vous au restaurant, mais également de Majorelle qui venait contempler et s'inspirer de la nature et les kasbahs de la région. D'autres personnalités, ont marqué ce temps : l'acteur Peter Otool , l'ex-roi de Bulgarie, Simeon et son épouse, Maurice Druand l'académicien français, Lionel Jospin l'ex-Premier ministre français, Martine Aubry ex-ministre français, Mazarine, la fille de l'ex-Président français François Mitterrand et la mère de Mazarine, Anne Pingeot, Jacques Berque et Paul Pascon, et l'Hongrois Arens, ophtalmologue, qui exerçait à Ouarzazate du 1955 à 1961. De petites anecdotes s'y sont produites, comme le mariage de Cécile Aubry avec le fils du Glaoui, qui se sont connus lors du tournage d'un film à Ouarzazate et se sont mariés après...
 
Dimitri a quitté ce monde en novembre 1991 mais son fils Pierre respecte sa mémoire en continuant à participer au présent et au futur de Ouarzazate.
 
Hommage à cette petite communauté grecque qui s'était établie depuis fort longtemps et à qui revient le mérite d'avoir "crée " la ville de Ouarzazate... 
 
Mais qui le sait ? Peu de gens sans doute...!





Hafid Fassi fihri
Hafid Fassi Fihri est un journaliste atypique , un personnage hors-normes . Ce qu'il affectionne,... En savoir plus sur cet auteur
Jeudi 29 Juillet 2021

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