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Élections 2026 : le buzz, nouveau bulletin de vote ?


Rédigé par le Mercredi 9 Septembre 2026

Il fut un temps où une campagne électorale se mesurait au nombre de meetings organisés, aux caravanes sillonnant les quartiers, aux affiches placardées sur les murs et à la poignée de main échangée sur un marché. Aujourd’hui, une autre bataille se joue ailleurs : dans le fil d’actualité, entre deux vidéos TikTok, une story Instagram et une publication Facebook.



À l’approche des législatives du 23 septembre, les partis politiques marocains investissent massivement l’espace numérique. Facebook, Instagram et TikTok sont devenus des instruments à part entière de communication politique, au point que les réseaux sociaux apparaissent désormais comme l’un des principaux terrains de conquête de l’électorat.


La mutation n’est pas seulement technologique. Elle est aussi politique.


Car passer d’une tribune à un écran, c’est accepter de changer de langage. Sur les réseaux sociaux, le discours politique doit être plus court, plus visuel, plus immédiat. Une intervention de plusieurs minutes peut être découpée en quelques secondes. Une proposition complexe peut devenir une phrase. Une vision politique peut se transformer en slogan. Et un programme de plusieurs dizaines de pages peut finir résumé en une punchline.

C’est là que commence toute l’ambivalence de la communication politique numérique.


De la proposition à la punchline

Les réseaux sociaux ont incontestablement démocratisé l’accès à la parole politique. Ils permettent à un candidat de s'adresser directement aux citoyen.nes, sans nécessairement passer par les médias traditionnels. Ils offrent aussi la possibilité de réagir rapidement à l’actualité, de répondre aux internautes et de construire une relation plus personnalisée avec son électorat. Des observateurs soulignent d’ailleurs cette capacité des plateformes à rapprocher candidats et citoyens et à adapter les messages aux différents publics.


Mais cette immédiateté a un prix. Le réseau social récompense rarement la complexité. Il récompense ce qui retient l’attention.


Une phrase choc sera davantage partagée qu'une explication de cinq minutes. Une vidéo émotionnelle pourra susciter davantage de réactions qu'une démonstration chiffrée. Une attaque contre un adversaire pourra générer davantage de commentaires qu'une proposition sur la réforme administrative.


Le risque est alors de voir la politique se transformer en compétition de visibilité.


Qui a fait le meilleur discours ? 

Qui a fait la vidéo la plus virale ?

Qui a trouvé la meilleure formule ?

Qui a obtenu le plus de vues ?

Qui a réussi à provoquer le plus de réactions ?

À force de vouloir être visible, le politique peut finir par confondre popularité numérique et adhésion politique.


L’électeur ou l’audience ?

C’est peut-être l’une des grandes questions de cette campagne : lorsqu’un candidat communique sur Instagram ou TikTok, s’adresse-t-il encore à un électeur ou à une audience ?


La nuance est fondamentale. Un électeur cherche théoriquement à comprendre, comparer et décider. Une audience, elle, doit d’abord être captée.


Or les plateformes numériques fonctionnent selon une logique particulière : celle de l’attention. Le contenu qui suscite une réaction — admiration, colère, indignation, amusement — a davantage de chances de circuler.


La politique entre ainsi dans une économie de l’engagement. Et cela peut modifier le contenu même du discours. Le candidat ne parle plus seulement pour exposer ce qu’il fera. Il parle aussi pour être vu.


Le règne de la personnalisation

Cette transformation favorise également la personnalisation de la politique, parce que sur les réseaux sociaux, le parti peut parfois passer au second plan derrière la personne du candidat.


On découvre son visage, sa voix, ses déplacements, ses rencontres, ses réactions, parfois même des fragments de sa vie quotidienne. Le candidat devient une marque personnelle. Cette évolution n'est pas nécessairement négative. Elle peut rendre la politique plus accessible et permettre aux citoyens de mieux connaître ceux qui sollicitent leur suffrage.

Mais elle pose aussi une question : que reste-t-il du collectif lorsque la politique devient essentiellement une affaire d'image ?

Le programme risque alors de devenir un décor derrière lequel s'affirme une personnalité.


Et les influenceurs entrent dans la campagne

Autre nouveauté majeure : la frontière entre communication politique et influence numérique devient de plus en plus difficile à tracer.


Les influenceurs disposent parfois d'une capacité de mobilisation supérieure à celle de certaines figures politiques traditionnelles. Leur audience leur fait confiance, leur parle directement et suit leurs recommandations. Mais doit-on pour autant considérer leur intervention dans le débat politique comme neutre ?


La question devient particulièrement importante lorsqu'un influenceur intervient dans un contenu politique sans que le public sache clairement s'il s'agit d'une opinion personnelle, d'une collaboration ou d'une communication rémunérée.


La HACA a d'ailleurs intégré cette problématique dans son dispositif relatif au pluralisme politique, en insistant notamment sur la transparence concernant les éventuels conflits d'intérêts des experts, universitaires ou influenceurs intervenant dans les programmes électoraux.

Le problème n'est donc plus seulement de savoir qui parle, mais également pour qui, pourquoi et avec quels intérêts.


Quand l’intelligence artificielle entre dans l’isoloir

Et puis il y a l’IA. La campagne de 2026 se déroule dans un environnement où une image, une voix ou une vidéo peuvent être fabriquées ou manipulées avec une facilité inédite.


Un candidat peut être représenté dans une situation dans laquelle il n'a jamais été. Une voix peut être imitée. Une déclaration peut être fabriquée. Une vidéo peut sembler authentique sans jamais l'avoir été.


Le législateur marocain a justement renforcé le dispositif contre les fausses informations et les contenus falsifiés susceptibles de porter atteinte aux candidats, aux électeurs ou à la crédibilité du processus électoral. L’article 51-bis introduit notamment des sanctions concernant certaines formes de diffusion de fausses informations, de documents falsifiés ou de contenus portant atteinte à la vie privée dans un objectif de nuisance ou d'influence sur le processus électoral.


La HACA a également adopté en juin 2026 de nouvelles dispositions concernant les contenus électoraux générés par intelligence artificielle, notamment l’interdiction des contenus falsifiés ou générés par IA lorsqu’ils sont susceptibles de tromper le public ou de porter atteinte à l’intégrité du débat démocratique.


La question n'est donc plus théorique. Dans une campagne où la vitesse de diffusion dépasse parfois la vitesse de vérification, qui aura le temps de distinguer le vrai du faux ?


Les réseaux sociaux convainquent-ils vraiment ?

C’est ici que se trouve peut-être le paradoxe. On présente souvent les réseaux sociaux comme des outils permettant de convaincre de nouveaux électeurs. Mais convainquent-ils réellement ? ou renforcent-ils surtout les convictions existantes ?


Un.e internaute qui suit déjà un parti verra davantage les contenus de ce parti. Celui qui apprécie un candidat interagira davantage avec ses publications. Celui qui rejette une formation politique sera davantage exposé aux contenus qui confortent son rejet. À force de personnaliser nos fils d'actualité, les plateformes peuvent créer des espaces politiques parallèles. Chacun reçoit une version différente de la campagne.

Le même scrutin peut ainsi être vécu simultanément comme une campagne sur le pouvoir d'achat, une campagne sur l'identité, une campagne sur la jeunesse, une campagne sur les attaques personnelles ou simplement une succession de vidéos virales.


Alors, les réseaux sociaux élargissent-ils le débat démocratique ? Oui, mais ils peuvent aussi le fragmenter.


Le danger d’une démocratie gouvernée par l’algorithme

C'est finalement la question qui dépasse les élections de 2026.


Nous avons longtemps considéré que la télévision, la radio et la presse avaient le pouvoir de sélectionner les sujets dont la société allait parler. Aujourd'hui, cette fonction est en partie partagée avec des algorithmes dont les critères de visibilité ne sont pas nécessairement démocratiques.


Ce qui est important n'est pas toujours ce qui est visible, ce qui est vrai n'est pas toujours ce qui est viral, et ce qui fait le plus de bruit n'est pas forcément ce qui mérite le plus de débat. La campagne numérique nous oblige donc à réapprendre une distinction essentielle : faire du buzz n'est pas faire de la politique. Une vidéo qui fait un million de vues ne constitue pas un programme. Une punchline ne remplace pas une politique publique. Un nombre de likes ne mesure pas nécessairement une intention de vote. Et une communauté numérique ne représente pas automatiquement l'ensemble de la société.


Le véritable défi : faire du numérique un espace de débat

Il serait pourtant injuste de présenter les réseaux sociaux uniquement comme une menace, au contraire, ils peuvent être un formidable outil démocratique. Ils peuvent permettre à un jeune de découvrir un programme qu'il n'aurait jamais lu. À une candidate de prendre la parole sans attendre une invitation sur un plateau. À un.e citoyen.ne d'interpeller directement un.e responsable politique. À un parti de présenter ses propositions de manière pédagogique.


Tout dépend finalement de ce que nous voulons faire de cet espace. Faire des réseaux sociaux une gigantesque scène de punchlines ? Ou en faire un véritable espace de débat public ? La réponse ne dépend pas uniquement des partis. Elle dépend aussi des médias, des plateformes, des candidats, des influenceurs et surtout des citoyens.


Car au bout du compte, l’élection ne se gagnera pas uniquement dans les meetings ni sur les écrans. Elle se gagnera dans la capacité à convaincre un.e citoyen.ne que derrière une vidéo de quelques secondes, il existe une vision politique suffisamment solide pour mériter son bulletin.

En 2026, la campagne a changé de terrain. Reste à savoir si le débat, lui, changera aussi de niveau.






Salma Labtar
Journaliste sportive et militante féministe, lauréate de l'ISIC. Dompteuse de mots, je jongle avec... En savoir plus sur cet auteur
Mercredi 9 Septembre 2026

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