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G7+ numérique : pourquoi le Maroc aurait dû être autour de la table


Par Azzedine Bennani



G7+ numérique : pourquoi le Maroc aurait dû être autour de la table

Wald Maâlam ne revendique pas une présence symbolique, mais une participation stratégique : le Maroc dispose de talents, d'une expérience numérique réelle et d'une relation forte avec l'écosystème technologique français.

L'intervention d'Anne Le Hénanff autour du G7 numérique attire l'attention sur un fait essentiel : l'intelligence artificielle, le numérique, la cybersécurité, les plateformes, les données et la protection de nos sociétés ne sont plus des sujets secondaires. Ils sont devenus des sujets de souveraineté, de démocratie, d'économie, de diplomatie et d'avenir.

Le G7 numérique réuni à Bercy le 29 mai 2026 confirme cette évolution. Les grandes puissances ne discutent plus seulement d'industrie, de finance ou de commerce. Elles discutent désormais des architectures numériques qui structureront les sociétés, les administrations, les entreprises, les systèmes éducatifs, les services publics, les plateformes et les rapports de force internationaux.

Autour du G7 proprement dit apparaît désormais un format G7+, associant plusieurs pays partenaires aux discussions stratégiques. Les pays cités dans ce format élargi sont notamment le Brésil, l'Inde, la Corée du Sud et le Kenya. La présence du Kenya est importante pour l'Afrique. Elle reconnaît le dynamisme numérique de l'Afrique de l'Est, la place prise par Nairobi dans les écosystèmes technologiques du continent et l'importance croissante de l'Afrique dans les débats mondiaux sur l'intelligence artificielle.

Mais l'Afrique ne se résume pas à un seul pays.

Le Maroc, par sa position méditerranéenne, africaine, atlantique, arabe et francophone, aurait pleinement eu sa place dans cette discussion. Wald Maâlam aurait souhaité que le Maroc soit présent aussi.

Il ne s'agit pas de formuler une critique facile, ni de transformer une absence diplomatique en polémique. Il s'agit de poser une question stratégique simple : comment un pays engagé dans la transformation numérique, la souveraineté digitale, l'intelligence artificielle, la cybersécurité, les données, les infrastructures et la formation des talents peut-il rester en marge d'un espace où se discutent les architectures futures du numérique mondial ?

Le Maroc n'est pas un simple consommateur de technologies. Il est un pays de compétences, de plateformes, d'ingénieurs, d'entreprises numériques, de centres de services, de finance digitale, de cybersécurité, de recherche, de formation et d'innovation. Il est aussi un pays charnière entre l'Europe, l'Afrique, la Méditerranée et le monde arabe. Cette position devrait naturellement l'inscrire dans les discussions numériques internationales, au moins comme partenaire africain et méditerranéen.

Cette question devient encore plus importante depuis l'accord conclu entre le gouvernement marocain et Mistral AI. Mistral AI n'est pas une entreprise quelconque. Elle est devenue l'un des symboles de l'ambition française et européenne en matière d'intelligence artificielle. Lorsque le Maroc s'associe à un acteur français aussi stratégique, il ne s'agit pas seulement d'un contrat technologique ou d'une coopération ponctuelle. Il s'agit potentiellement d'un signal diplomatique, industriel, scientifique et stratégique.

Justement, cet accord aurait pu favoriser une présence plus visible du Maroc dans le G7+ numérique.

Un partenariat avec Mistral AI aurait pu être mobilisé comme argument pour faire du Maroc un partenaire naturel des discussions sur l'intelligence artificielle, les données, les talents, les modèles ouverts, les usages publics, les langues, la formation et la souveraineté numérique. Mais un accord ne suffit pas. Une signature ne crée pas automatiquement une présence. Un partenariat doit être transformé en stratégie, une stratégie en diplomatie, une diplomatie en influence, et une influence en capacité réelle de participer aux espaces où se construisent les normes et les orientations internationales.

C'est précisément là que Wald Maâlam intervient, non comme donneur de leçon, mais comme témoin d'un demi-siècle de transformation numérique. Connaissant parfaitement bien le développement du numérique depuis près de cinquante ans, depuis les premiers systèmes informatiques, le Minitel, les réseaux, les systèmes d'information, Internet, le e-business, les plateformes, puis aujourd'hui l'intelligence artificielle générative, j'aurais souhaité que le Maroc participe à ce type de rencontre.

Je considère même cette participation plus que nécessaire. Elle devient indispensable.

Pourquoi ? Parce que le numérique ne se décide pas seulement dans les laboratoires, les ministères ou les entreprises. Il se décide dans les standards, les infrastructures, les protocoles, les clouds, les plateformes, les données, les compétences, les logiciels, les modèles économiques, les règles de concurrence et les rapports de force internationaux.

Le Maroc est déjà présent dans cette économie numérique, même lorsqu'il n'est pas toujours officiellement représenté dans les grands espaces de décision. Ses ingénieurs contribuent depuis longtemps à l'économie numérique française et européenne. Ils travaillent dans les grandes entreprises, les cabinets de conseil, les ESN, les banques, les télécommunications, les startups, les laboratoires, les plateformes et les projets d'intelligence artificielle. Beaucoup ont été formés au Maroc, puis valorisés en France, en Europe, au Canada ou ailleurs. Ils participent à la production de valeur numérique, parfois sans que cette contribution soit suffisamment reconnue comme une force stratégique marocaine.

Inversement, les sociétés françaises et européennes du numérique sont souvent sollicitées par l'administration marocaine, les grandes entreprises marocaines, les banques, les télécommunications, les assurances, les opérateurs publics et les institutions. Elles interviennent dans les systèmes d'information, la cybersécurité, la dématérialisation, le cloud, l'analyse de données, les plateformes, les services numériques et désormais l'intelligence artificielle.

Il existe donc déjà une interdépendance numérique franco-marocaine. Elle est humaine, économique, technique, institutionnelle et stratégique. Mais cette interdépendance reste trop souvent traitée comme une relation commerciale ou de prestation. Elle devrait être pensée comme une relation de souveraineté partagée, de codéveloppement, de reconnaissance mutuelle et de diplomatie numérique.

La vraie question n'est donc pas seulement : pourquoi le Maroc n'était-il pas présent ? La vraie question est : comment construire les conditions pour que le Maroc soit naturellement présent demain ?

Pour cela, il faut documenter les compétences marocaines, cartographier les contributions des ingénieurs marocains aux écosystèmes numériques français et européens, mesurer la place des entreprises numériques étrangères dans les projets marocains, structurer une stratégie nationale des données, renforcer la recherche appliquée, soutenir les startups, former massivement les décideurs publics et privés, et surtout construire une diplomatie IA claire, visible et crédible.

Le Maroc ne doit pas attendre d'être invité par hasard. Il doit construire les arguments, les alliances, les preuves et les dispositifs qui rendent sa présence incontournable.

Wald Maâlam aurait souhaité que le Maroc soit présent au G7+ numérique non par orgueil national, mais parce que le pays a des choses à dire. Il a une expérience de terrain. Il connaît les défis de la transformation administrative. Il connaît les tensions entre souveraineté et dépendance technologique. Il connaît les enjeux de formation, de langues, d'inclusion, de jeunesse, d'emploi, de données publiques, de confiance numérique et de coopération Sud-Sud.

Le Maroc peut parler à l'Europe. Il peut parler à l'Afrique. Il peut parler au monde arabe. Il peut parler aux pays du Sud global. Il peut aussi parler à la France, non comme simple marché, mais comme partenaire stratégique.

Dans ce contexte, la discussion portée autour du G7 numérique doit nous conduire à dépasser la logique de la simple réaction. Il ne suffit pas de regretter une absence. Il faut en tirer une leçon. La souveraineté numérique ne consiste pas seulement à signer des accords, à annoncer des stratégies ou à adopter des plateformes. Elle consiste aussi à être présent là où se définissent les cadres, les règles, les priorités, les standards et les imaginaires technologiques.

L'accord avec Mistral AI aurait pu être une porte d'entrée. Il peut encore le devenir. Mais à condition que le Maroc ne se contente pas d'être utilisateur de modèles, terrain d'expérimentation ou réservoir de compétences. Il doit devenir producteur de vision, de normes, de données maîtrisées, de talents reconnus, de solutions adaptées et de diplomatie numérique.

Dans le monde qui vient, les pays absents des discussions numériques ne seront pas seulement absents des photos officielles. Ils risquent d'être absents des architectures qui décideront de leur avenir.

C'est pourquoi la présence du Maroc dans ces espaces n'est pas une question de prestige. C'est une question de souveraineté, de lucidité et de responsabilité stratégique.




Samedi 30 Mai 2026


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