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Gestion des boues d'épuration

Passer de l'ère du "déchet" à celle de la "ressource"


Par Mohammed BENAHMED, CEO CBN Développement, expert international en stratégies de développement durable et financement. Il est lauréat du Prix de l’Économiste pour la recherche en économie, gestion et droit, 1e édition 2005.

Le Maroc a remporté une victoire silencieuse mais décisive ces deux dernières décennies : celle de l'accès à l'assainissement.

Grâce au Plan National d'Assainissement (PNA), le taux de raccordement a bondi, contribuant à la protection de nos ressources hydriques et de notre littoral. Mais ce succès technique a généré une externalité négative massique, longtemps ignorée, qui menace aujourd'hui l'équilibre financier des nouvelles Sociétés Régionales Multiservices (SRM) : l'explosion exponentielle des volumes de boues d'épuration.



Alors que la réforme des Sociétés Régionales Multiservices (SRM) redessine la carte de l'investissement public, il est urgent de briser un tabou :

Continuer à gérer les boues résiduaires comme un déchet ultime est une hérésie économique et environnementale, un non-sens thermodynamique.

L’heure est venue de passer de l'ère du "traitement" à celle de la "ressource", et de faire évoluer le statut réglementaire de la boue pour qu'elle ne soit plus classée comme un "déchet" mais comme un "produit", dès lors qu'elle atteint des standards de qualité stricts (siccité, pouvoir calorifique élevé).

Cependant, cette mutation industrielle ne pourra s'opérer sans une mise à niveau urgente du cadre institutionnel et réglementaire.

L'État doit combler le vide juridique actuel qui freine les initiatives et bâtir un environnement incitatif. A même d'offrir une visibilité claire aux investisseurs privés et aux bailleurs de fonds internationaux, souvent réticents face à l'incertitude normative.

Seule une régulation audaieuse, sécurisant les débouchés et normalisant les usages, permettra de déverrouiller véritablement la valorisation commerciale de ces co-produits et de pérenniser les modèles économiques des SRM.

Le mur de la boue : Diagnostic d’une bombe à retardement

L'équation massique est implacable : plus nous épurons d'eau pour répondre au stress hydrique, plus nous produisons de boues. Les stations d'épuration (STEP) marocaines, majoritairement conçues sur des procédés à boues activées, génèrent des sous-produits à forte siccité résiduelle (souvent 80% d'eau en sortie de déshydratation mécanique).

À l'échelle nationale, nous parlons de centaines de milliers de tonnes de boues produites annuellement, un chiffre en croissance constante. L'impasse du modèle actuel :

- L'aberration logistique : La majorité des Stations d'Épuration (STEP) du Royaume ont été conçues sur une logique "filière eau", reléguant la "filière boue" au second plan (souvent une simple déshydratation mécanique atteignant péniblement 20 à 25 % de siccité).

Résultat : Les opérateurs transportent quotidiennement des milliers de tonnes de matière composée à 80 % d’eau vers des décharges de plus en plus saturées.

- Le gouffre financier (OPEX) : Cela revient à payer du gasoil pour transporter 80% d'eau vers des décharges. Le coût de transport, les taxes d'enfouissement et la gestion des lixiviats grèvent lourdement les budgets d'exploitation des SRM.

- L'impact carbone : Plus grave encore, sur le plan environnemental, ces boues fermentescibles émettent du méthane (CH4), un gaz à effet de serre 25 fois plus puissant que le CO2 du transport.

Le bilan carbone de l'assainissement reste lourd, sabote les engagements climatiques NDC (Contributions Déterminées au Niveau National) du Maroc.

- La saturation des décharges : L'acceptabilité sociale et environnementale de l'enfouissement des boues pâteuses est nulle.

Changement de paradigme technologique

La solution ne relève pas de la magie, mais de la physique. Pour transformer ce passif (déchet) en actif (combustible ou fertilisant), il faut franchir le "mur de la siccité". Pour les SRM, l'objectif technique est d'atteindre une siccité cible comprise entre 60 % et 85 %.

À ce stade, la boue change de statut : l'activité biologique s'arrête (stabilisation), les pathogènes sont détruits (hygiénisation), et le pouvoir calorifique inférieur (PCI) de la boue atteint des niveaux comparables à la biomasse ou au lignite (environ 2500 à 3000 kcal/kg).

Mais comment sécher ?

- Le séchage thermique conventionnel (gaz/fuel) : Inadapté au contexte marocain actuel, ce mode serait un suicide économique, la volatilité des cours mondiaux des énergies fossiles expose les opérateurs à un risque OPEX insoutenable sur 20 ans.

De plus, l'empreinte carbone disqualifie ces projets de la "Finance Verte" internationale. C’est ici que le "Séchage solaire" s'impose comme une évidence géographique et technologique.

- Le séchage solaire, la rupture technologique : Avec une irradiation moyenne dépassant les 2 000 kWh/m²/an, le Maroc dispose d'un "carburant" gratuit et infini. Mais attention, il ne s'agit plus de simples serres agricoles détournées (erreurs des années 2000).

Nous parlons aujourd'hui de systèmes industriels thermodynamiques pilotés par intelligence artificielle, utilisant des robots de retournement (ponts racleurs, "cochons" électriques) et une gestion hygrométrique automatisée avec ventilation forcée.

Cette technologie permet de découpler le coût de traitement du prix de l'énergie fossile, un outil de résilience financière offrant aux SRM une visibilité sur leurs coûts d'exploitation à 20 ans.

L'opportunité de la "Finance verte"

Pourquoi cette transition est-elle possible aujourd'hui alors qu'elle a échoué hier ?

La réponse institutionnelle apportée par la réforme des SRM offre un levier inédit de catalyseur d’échelle. L'atomisation des acteurs (Régies, ONEE, Communes) empêchait les économies d'échelle.

La création des 12 SRM crée une masse critique industrielle :

- Mutualisation des flux : Une SRM peut envisager des unités de traitement centralisées, drainant les boues de plusieurs petites STEP satellites. Là où une petite régie ne pouvait amortir une unité de séchage industrielle, une SRM régionale peut consolider les flux de plusieurs STEP pour atteindre la taille critique.

- Capacité d'investissement (CAPEX) : Les bilans consolidés des SRM permettent de lever des fonds pour des infrastructures lourdes (Séchage, Digestion) que de petites régies ne pouvaient amortir.

Pour la Direction des Réseaux Publics Locaux (DRPL) du Ministère de l’Intérieur et les bailleurs de fonds (AFD, BEI, KfW, BAD), le séchage solaire est la clé pour déverrouiller la "Finance Verte".

C'est aussi un argument majeur pour les investisseurs internationaux : financer des infrastructures qui cochent toutes les cases de la taxonomie verte et des critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance).

Pour réussir les programmes PNAM et PAISAM, il est essentiel d’encourager des montages innovants :

- L'approche "Design-Build-Operate" (DBO) : Il est vital de rompre avec la logique de la simple acquisition d'équipements pour passer à une logique de résultat.

L'implication du constructeur technologique dans la phase d'exploitation sur 5 ou 10 ans doit devenir la norme car seul celui qui paye la maintenance et l'énergie concevra une installation fiable et optimisée.

C'est l'unique garantie d'une performance réelle (atteinte contractuelle de la siccité cible) et d'un transfert de compétences effectif vers les équipes locales.

- L'éligibilité à la Finance Climat : En supprimant les émissions de méthane des décharges et en transformant la boue en combustible de substitution (baisse de l'import charbon) ou en fertilisant hygiénisé (baisse de l'import engrais), les projets de valorisation des boues deviennent éligibles aux financements climatiques, aux Green Bonds et aux mécanismes de crédits carbone.

Les SRM ont ici une opportunité de financer leurs infrastructures à des taux concessionnels, à condition de prouver la performance ESG de la technologie choisie.

Les 3 piliers d’une stratégie gagnante

Pour réussir ce virage technologique et ne pas reproduire les erreurs du passé (usines à gaz ingérables), les cahiers des charges des futurs appels d'offres devront intégrer trois ruptures :

- Du CAPEX au TOTEX : Une serre solaire bon marché qui tombe en ruine après 3 ans coûte infiniment plus cher qu'une installation robuste conçue pour durer 20 ans. L'analyse doit se faire en Coût Global de Possession (TOTEX).

- La contractualisation de la performance : Pour opérationnaliser cette stratégie, le Maroc dispose désormais d'un arsenal législatif mature qui doit être pleinement mobilisé :

(1) Le cadre de la loi 54-05 sur la Gestion Déléguée, pour les concessions de service public à long terme, et surtout (2) Les opportunités offertes par la loi 46-18, modifiant la loi 86-12, qui étend désormais les Contrats de Partenariat Public-Privé (PPP) aux collectivités territoriales.

Ces outils juridiques permettent de sécuriser les investissements des SRM en conditionnant la rémunération du partenaire privé à l'atteinte des objectifs de performance industrielle et environnementale.

- La valorisation finale : Un projet de séchage ne doit pas être pensé "intra-muros". Il faut, dès la conception, sécuriser les débouchés avec les industriels (cimentiers) ou l'agriculture, en garantissant une qualité de produit irréprochable (Classe A EPA).

Vers une filière intégrée : De la STEP à l’usine de ressources

La vision stratégique ne s'arrête pas à la sortie de la STEP. La boue séchée est un intrant industriel.

- Cimenteries : Le pouvoir calorifique inférieur (PCI) d'une boue séchée à 80% est comparable à certains lignites. Les cimenteries marocaines, grandes consommatrices d'énergie, sont demandeuses de combustibles solides de récupération (CSR) des boues séchées pour décarboner leur clinker.

- Agriculture : Seule une boue séchée, stabilisée et hygiénisée (Classe A selon les normes EPA/OMS) peut restaurer la confiance des agriculteurs et garantir une sécurité sanitaire totale, contrairement aux boues chaulées mal maîtrisées.

Pour les fournisseurs de technologies mondiaux, le Maroc devient un laboratoire grandeur nature de l'efficience énergétique. Pour l'État et les collectivités territoriales, c'est l'occasion de rompre avec le "tout-tuyau" et de transformer un centre de coût en un maillon de l'économie circulaire industrielle.

Le Maroc est à la croisée des chemins. Continuer avec les modèles du passé condamnerait les SRM à gérer des gouffres financiers et environnementaux. La technologie est mature. La ressource solaire est abondante. Le cadre institutionnel (SRM) est prêt. L'argent (Finance Verte) est disponible.

Ce qui manque, c'est l'audace de l'ingénierie contractuelle, la volonté stratégique d'exiger l'excellence dans nos futurs cahiers des charges et la rigueur dans le choix des procédés. Il ne s'agit plus de "traiter des eaux usées", mais de produire des ressources (eau réutilisée, énergie, amendement).

C'est à ce prix que l'assainissement marocain deviendra un modèle de soutenabilité pour le continent. Le temps du "bricolage" est révolu ; place à l'industrie de l'environnement qui transformera un centre de coût en levier de souveraineté.

Par Mohammed BENAHMED



Mercredi 7 Janvier 2026


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