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Kissinger avait compris une chose que le monde arabe oublie trop souvent : les intérêts n'ont pas d'amis !


Henry Kissinger est mort en 2023, mais sa manière de concevoir les relations internationales continue d'interroger le monde. Pour les uns, il fut un stratège exceptionnel, capable de rapprocher Washington et Pékin et de remodeler la diplomatie du Moyen-Orient. Pour les autres, il incarne une politique cynique dont les conséquences humaines furent dramatiques. Au-delà de cette controverse, une question mérite d'être posée : pourquoi tant de discours politiques arabes continuent-ils parfois de privilégier les proclamations de solidarité alors que les grandes puissances raisonnent d'abord en intérêts, en capacités et en rapports de force ?



Kissinger, les Arabes et la realpolitik : pourquoi avoir raison ne suffit jamais pour peser !

En géopolitique, les grandes puissances n'ont pas de sentiments. Elles ont des intérêts.
Il y a une erreur que les nations peuvent payer très cher : croire que les relations internationales fonctionnent comme les relations humaines.

On y parle d'amitié, de fidélité, de fraternité, de trahison et de reconnaissance.

Mais lorsqu'une crise éclate, les grandes puissances regardent leurs intérêts stratégiques avant de consulter leurs sentiments.

Henry Kissinger avait fait de cette logique le cœur de sa conception diplomatique.

Ce n'était pas un homme particulièrement préoccupé par la popularité de ses décisions.

Ce qui l'intéressait, c'était le rapport de force.

Qui possède les moyens de pression ? Qui dépend de qui ? Quel compromis peut être obtenu ? Et surtout, quel avantage durable peut être construit ?

La géopolitique n'est pas l'art de convaincre le monde que l'on a raison. C'est aussi l'art de disposer des moyens nécessaires pour que ses intérêts soient pris en considération.

La distinction est essentielle.

Kissinger : un diplomate admiré et un héritage profondément contesté

Né en Allemagne en 1923, réfugié aux États-Unis après avoir fui le nazisme, Henry Kissinger devient conseiller à la sécurité nationale de Richard Nixon en 1969, puis secrétaire d'État en 1973.

Il meurt le 29 novembre 2023, à l'âge de cent ans.

Son héritage reste profondément controversé.

Ses défenseurs mettent en avant la détente avec l'Union soviétique, le rapprochement sino-américain et sa capacité à négocier dans des crises particulièrement dangereuses.

Ses critiques rappellent son implication dans les politiques américaines relatives au Cambodge, au Chili et au Pakistan oriental, futur Bangladesh. Des archives déclassifiées documentent notamment son rôle dans les bombardements au Cambodge et les efforts américains de déstabilisation du gouvernement chilien de Salvador Allende. 

Ces controverses empêchent de transformer Kissinger en modèle moral.

Mais elles n'interdisent pas d'étudier son raisonnement stratégique.

Comprendre Kissinger ne signifie pas approuver Kissinger.

Et c'est précisément cette distinction entre analyse politique et jugement moral qui mérite d'être approfondie.

Washington et Pékin : quand deux adversaires découvrent un intérêt commun

En juillet 1971, Kissinger effectue un voyage secret en Chine.

À cette époque, Washington et Pékin sont des adversaires idéologiques.

La République populaire de Chine est communiste. Les États-Unis incarnent le capitalisme occidental.

Tout semble les opposer.

Pourtant, Richard Nixon et Kissinger comprennent que les tensions entre Pékin et Moscou ouvrent une possibilité stratégique.

La Chine, de son côté, trouve également un intérêt à sortir de son isolement diplomatique.

Le voyage prépare la visite historique de Nixon en février 1972. 

L'épisode révèle une mécanique fondamentale des relations internationales.

Deux puissances n'ont pas besoin de partager une idéologie pour coopérer.

Elles ont besoin d'identifier un intérêt suffisamment important.

La diplomatie commence parfois précisément là où les affinités politiques s'arrêtent.

1973 : le monde arabe découvre la puissance de ses leviers

La guerre d'octobre 1973 constitue un autre moment décisif.

L'Égypte et la Syrie engagent une offensive contre Israël.

Les États-Unis organisent ensuite un important réapprovisionnement militaire israélien.

En réaction, plusieurs pays arabes producteurs de pétrole déclenchent un embargo qui provoque une crise énergétique internationale. 

Pendant quelques mois, les États arabes producteurs démontrent que leur influence ne se limite pas au champ militaire.

Le pétrole devient un instrument diplomatique.

Washington comprend alors qu'il doit tenir compte des intérêts de ses partenaires arabes tout en préservant son soutien à Israël.

Kissinger engage une série de négociations entre les capitales du Moyen-Orient.

Cette diplomatie itinérante aboutit notamment aux accords de désengagement entre l'Égypte et Israël en janvier 1974, puis entre la Syrie et Israël en mai de la même année. 

Mais il faut éviter une lecture trop flatteuse.

Ces accords ont contribué à réduire certains risques militaires. Ils n'ont pas réglé le conflit israélo-palestinien.

Et ils ont également renforcé la position des États-Unis comme intermédiaire central dans les négociations régionales.

L'enseignement est donc double : les États arabes pouvaient exercer une pression réelle, mais les puissances capables d'organiser la négociation pouvaient aussi en orienter les résultats.

Le piège des solidarités proclamées

C'est ici que la réflexion devient plus contemporaine.

Dans le monde arabe, les discours officiels ont souvent valorisé l'unité, la fraternité et la solidarité.

Ces principes possèdent une importance historique et culturelle incontestable.

Mais ils ne constituent pas, à eux seuls, une stratégie géopolitique.

Une solidarité sans mécanisme économique, sans coordination diplomatique et sans moyens d'action risque de demeurer une déclaration d'intention.

À l'inverse, il serait également faux de prétendre que les pays arabes n'ont jamais pratiqué une diplomatie fondée sur leurs intérêts.

L'usage de l'arme pétrolière en 1973, les politiques de diversification diplomatique des monarchies du Golfe, ou encore les stratégies commerciales et africaines du Maroc prouvent le contraire.

Le monde arabe n'est ni homogène ni dépourvu de calcul stratégique.

Son problème tient davantage à la difficulté de transformer des intérêts parfois convergents en capacités collectives durables.

Une déclaration commune peut afficher une position. Elle ne crée pas automatiquement un rapport de force.
Le Maroc : les principes n'excluent pas le pragmatisme
L'histoire diplomatique marocaine apporte d'ailleurs un éclairage intéressant.

Le Royaume a développé, au fil des décennies, des relations avec des puissances aux systèmes politiques et aux orientations parfois très différents.

Cette diversification reflète une réalité : un État peut défendre des principes tout en recherchant des partenariats répondant à ses intérêts nationaux.

Le Maroc avait notamment accueilli Kissinger à Rabat en novembre 1973, puis en octobre 1974, pour des échanges avec le roi Hassan II sur les relations bilatérales et le processus de paix au Moyen-Orient. 

Cette histoire rappelle que la diplomatie exige de multiplier les canaux de discussion.

Mais le réalisme ne doit pas devenir un prétexte pour abandonner toute exigence de droit.

Car une puissance qui privilégie exclusivement l'intérêt immédiat peut également compromettre sa crédibilité à long terme.

Le pragmatisme diplomatique n'est durable que lorsqu'il s'accompagne d'une vision cohérente.

Le véritable pouvoir appartient à ceux qui peuvent dire non

Kissinger a consacré une grande partie de sa carrière à exploiter les interdépendances entre puissances.

Or, l'indépendance diplomatique ne se décrète pas dans un discours.

Elle se construit.

Une économie productive permet davantage de choix.

Une industrie compétitive réduit certaines dépendances.

Une capacité technologique renforce l'autonomie.

Des institutions solides assurent la continuité stratégique.

Et une diplomatie professionnelle transforme ces ressources en influence.

Voilà peut-être la leçon la plus importante pour les pays arabes.

Leur poids international ne dépend pas seulement de leurs richesses naturelles ou de leur position géographique.

Il dépend de leur capacité à convertir ces avantages en puissance économique, industrielle et diplomatique.

Un pays devient véritablement souverain lorsqu'il possède suffisamment d'alternatives pour ne pas être contraint d'accepter toutes les conditions de ses partenaires.

Le réalisme sans morale peut devenir une politique sans limites

Il reste pourtant une contradiction fondamentale dans l'héritage de Kissinger.

Le réalisme peut aider à comprendre pourquoi les États agissent.

Il ne suffit pas à justifier toutes leurs actions.

Les controverses entourant le Cambodge, le Chili et le Bangladesh montrent ce qui peut se produire lorsque la stabilité stratégique ou la défense d'intérêts nationaux sert à minimiser les conséquences humaines des décisions. 

La politique internationale ne peut donc se résumer à une compétition où tous les moyens seraient acceptables.

Le droit international, la protection des civils et le respect de la souveraineté des États ne sont pas de simples ornements diplomatiques.

Ils constituent aussi des protections essentielles pour les puissances moyennes et les petits États.

C'est pourquoi le monde arabe n'aurait rien à gagner à remplacer une diplomatie de proclamations par une imitation aveugle du cynisme des grandes puissances.

Il doit plutôt apprendre à articuler ses principes avec des intérêts clairement définis et des capacités crédibles.

Les Arabes comprennent-ils vraiment mal la politique ?

Je me méfie de cette formule.

Elle donne l'impression que plusieurs centaines de millions de personnes partageraient une même incapacité à comprendre les relations internationales.

Ce serait une caricature.

La véritable question concerne les choix de certaines élites politiques, les limites des institutions régionales et la faiblesse de certains instruments de coordination.

Il ne manque pas au monde arabe des diplomates compétents, des entrepreneurs ambitieux ou des ressources stratégiques.

Il lui manque parfois des mécanismes permettant de transformer ces atouts en projets communs durables.

Et c'est là que la leçon de Kissinger retrouve toute sa pertinence.

Les relations internationales ne récompensent pas nécessairement celui qui prononce le discours le plus juste. Elles accordent souvent davantage de poids à celui qui dispose d'alternatives, de ressources et d'une stratégie.

Mais la puissance ne devrait jamais dispenser de la responsabilité.

La véritable maturité géopolitique consiste à comprendre les intérêts des autres sans renoncer aux siens, à défendre ses principes sans ignorer les rapports de force et à négocier sans confondre compromis et soumission.

Kissinger a démontré combien la politique pouvait être efficace lorsqu'elle reposait sur un calcul précis.

Son héritage rappelle également combien elle pouvait devenir dangereuse lorsqu'elle oubliait les êtres humains.

La grande erreur n'est donc pas de croire à des principes en politique. C'est de croire que les principes suffisent lorsqu'on ne possède aucun moyen de les défendre.



Vendredi 30 Octobre 2026

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