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L’angoisse des trois saisons perdues.




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« C’était mieux avant » par ​Fatima Hqiaq

Cette sentence, qui sort souvent de la bouche des ainés, illustre certes la nostalgie du temps passé mais n’est pas propre à notre époque. Elle est aussi vieille que le monde.  Elle semble se transmettre de génération en génération et fait partie de cet héritage qu’on tient tacitement à perpétuer. Objectivement, elle demeure discutable comme nombre de jugements qu’on émet quelque peu hâtivement dans une discussion à bâtons rompus  de salon ou du café du coin. Elle est discutable car elle demeure tributaire de plusieurs paramètres comme notre philosophie de la vie,  notre place sur l’échiquier social, le point de vue où nous nous plaçons ainsi que l’humeur du jour   et l’objet auquel elle s’applique.

Elles se suivaient sans nullement se ressembler.

Vous conviendrez avec moi qu’elle peut trouver dans le climat son meilleur champ d’application. Il fut un temps où, en ce qui le  concerne , « c’était mieux avant ». Formulée ainsi, cette assertion est difficile à contester. Les saisons se suivaient sans nullement se ressembler. La disruption marquait le passage de l’une à l’autre atteignant son point d’orgue en hiver. L’automne, frais et humide, se distinguait , entre autres, par ses feuilles d’arbres qui jonchaient le sol et ce gémissement qu’elles émettaient lorsqu’on marchait dessus.

Elles se mettaient à virevolter lorsqu’un vent suffisamment fort les soulevait dans les airs.  L’automne semble vouloir déshabiller les arbres pour permettre au printemps de mieux  les vêtir.  L’automne n’était avare ni en pluie ni en froid.  Cependant, il ne pouvait égaler ou rivaliser avec  l’hiver  sur ces deux registres. L’arrivée triomphale de ce dernier faisait qu’il ne pouvait pas passer inaperçu.  Annoncé à grands renforts  de vents hurleurs, de tonnerres assourdissants  et d’éclairs étincelants, il s’imposait comme le roi incontestable et incontesté des saisons.

J’ai encore en mémoire ces souvenirs d’enfant des hivers rigoureux de Fès, qui distillaient un froid vif , piquant et abondamment pluvieux , s’il en fut.  Je me vois encore portant mes bottes noirs en caoutchouc, la seule couleur qui existait  à cette époque-là, bravant  la pente du quartier Talaa Lakbira, transformée par la magie de la pluie en « chutes du Niagara ». Les canalisations bouchées, mal dimensionnées ou mal entretenues contribuaient également à gonfler les flots qui dégringolaient la pente, mousseux et à très vive allure. C’était un beau spectacle que j’aimerais tant regarder de nouveau avec mes yeux d’enfant. Ah, si seulement le réchauffement climatique pouvait arrêter son char terriblement menaçant pour tout ce qui vit. 

Doucement mais surement, le printemps faisait son trou. Les pluies, marqueur de l’hiver, étaient  toujours là mais d’intensité moindre.

Au tumulte, à l’humidité  et au grand froid de l’hiver succédait la douceur printanière. Une explosion  de couleurs, une profusion de fragrances et  la fin de la dormance  qu’impose l’hiver au monde végétal  indiquaient que la nature se réveillait pour célébrer cette belle saison où il faisait bon vivre.  Elle s’effaçait   progressivement, à son tour, pour livrer passage à l’été. Il était  sec et chaud ne dérogeant, quasiment  jamais, à ses caractéristiques propres.  Il était porteur de légèreté aussi bien dans la mise que dans le mode de vie. 
 
La phagocytose est en marche.

Depuis quelques années, distinguer une saison de l’autre devient pour nous un exercice plutôt problématique. Les saisons se suivent et se ressemblent  désespérément, à l’instar de deux gouttes d’eau, cette eau devenue de plus en plus rare dans les cieux comme sur les terres. 

L’été indien prend ses quartiers et s’étire à n’en plus finir d’année en année, décidé à ne pas passer le relais.  Le voilà qui avale pratiquement l’automne. La durée  de vie de ce dernier, quand d’aventure l’été  lui laisse une marge de survie, s’en trouve réduite à une portion congrue. De nos jours, l’automne, il faut vraiment le chercher sans grand espoir de le retrouver.

Poussant plus loin ses incursions l’été, sec et chaud, ne se contente plus, désormais,  de triompher de l’automne , adversaire de petite taille qu’il arrive à vaincre sans péril, ce qui revient pour lui  à  « triompher sans gloire ». Il se mesure de plus en plus à beaucoup plus fort que lui, l’hiver, considéré naguère comme le roi des saisons. Ce dernier voit ses températures augmentées et ses eaux de pluie évaporées. Récemment, on a révélé que la pluviométrie de l’hiver 2024 ne représente que 52%  de la moyenne des 40 dernières années. Les statistiques sont sans appel. 

La pluie elle -même n’est plus ce qu’elle était. Dans le bon vieux temps, on disait volontiers  « Il pleut des cordes », tellement les gouttes de pluie étaient denses , serrées les unes contre les autres en de magnifiques  tresses, qu’on pensait voir tomber des cordes, avec un crépitement à nul autre pareil sur plusieurs heures sinon jours d’affillée. La pluie de 2024 est tellement fine, chétive, éphémère, timide qu’elle est invisible et inaudible. C’est en tendant la main vers l’extérieur qu’on la sent  tomber quand il lui arrive de nous honorer de sa présence.

Quant au doux et merveilleux printemps, l’été n’en fait qu’une bouchée qu’il engloutit en deux temps trois mouvements. C’est comme si l’été d’une année ne faisait qu’enjamber allégrement les 3 saisons  le séparant de son alter ego de l’année suivante. 

On est passé d’une année répartie sur  4 saisons à une autre n’en comptant plus que deux : une saison sèche et une saison humide. Et le pire est à craindre. On semble, hélas,  se diriger vers une année inédite qui n’afficherait  plus qu’une seule saison au compteur. Un été éternel régnant en maitre absolu sur nos années tristes de leur sécheresse.
 
Que les météorologistes se taisent à jamais

 Pour un pays semi-aride comme le Maroc, me direz-vous, la sècheresse n’est pas une nouveauté. Certes, elle  a toujours existé et c’est la loi de la géographie,  mais c’est  sa récurrence qui pose problème. Alors qu’elle sévissait une fois tous les quatre / cinq ans, la voilà qui s’installe depuis 4 années consécutives, serrant son étau non seulement sur le monde rural mais amplifiant  sa voilure sur l’ensemble du territoire national. Même le nord, abondamment arrosé jadis, est pris dans son filet.   

A l’instar de mes compatriotes, mon espoir était immense en l’arrivée d’une pluie salvatrice, lorsque au mois de décembre dernier, les prévisions météorologiques annonçaient un mois de janvier exceptionnellement  froid, pluvieux et neigeux  nous mettant en garde contre ses excès.  Hélas, janvier est en train de tirer sa révérence et ces prévisions ont fait un flop plus que décevant. J’ai bien envie de demander aux météorologistes de se taire à jamais  ou de se convertir dans des bulletins météo a posteriori. Prévenir le temps qu’il fera  ne constitue pas leur point fort. 

“Parle si tu as des mots plus forts que le silence, ou garde le silence.”

Désormais,  exit l’hiver et sa belle pluie. On ne parle plus que d’agriculture résiliente et de « pratiques agricoles climato-intelligentes ».  Nos eaux ne seraient plus enfantées par le ciel. Il semblerait qu’elles seraient les filles de la mer. Telle est la rupture introduite par le redoutable réchauffement climatique. On disait lors de la malheureuse épidémie du covid 19, il y aura un avant et un après. Pour ma petite personne, l’après a été pire que l’avant. On n’a qu’à jeter un coup d’œil furtif sur le monde qui nous entoure et ses horreurs pour s’en convaincre. Mais, si la pluie, don du ciel, disparaissait, qu’à dieu ne plaise, la nature serait encore  plus cruelle, plus vindicative et plus destructrice de tout ce qui vit que le déplorable covid19. 

La vie sans hiver, sans printemps, sans été et sans automne n’est plus une vie. Cette rythmique qui ponctue le temps qui passe serait brisée. Elle le serait encore davantage sans hiver avec sa pluie, sa neige et son froid.

La présence d’eau liquide, l’une des conditions majeures de la vie, n’est prouvée nulle part ailleurs  que sur notre planète, du moins dans l’état actuel des explorations de l’espace. C’est cela qui fait la singularité de notre terre, sa beauté diverse et ses multiples richesses. Et c’est pourquoi, nous lui demeurons à jamais attachés.

Fatima Hqiaq    



Lundi 29 Janvier 2024


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