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L’or gris de la diaspora et les “moutons noirs” de la compétence


Par Dr Az-Eddine Bennani.

Dans une contribution publiée le 24 juin 2026 sur Bled.news, intitulée « Dossier : l’or gris de la diaspora – Ces Marocains du Monde retraités que le Royaume gagnerait à mobiliser », mon collègue Hamid Bouchikhi, qui a lui aussi enseigné dans l’univers des grandes écoles françaises de management, met en lumière une richesse encore trop peu regardée comme une ressource stratégique : les Marocains du Monde arrivés à l’âge de la retraite, après trente ou quarante années d’expérience dans les universités, les entreprises, les hôpitaux, les administrations, les centres de recherche ou les grandes organisations internationales.

Il les nomme avec justesse « l’or gris » de la diaspora.

Cette expression est heureuse, car elle rompt avec une vision trop étroite de la diaspora. Pendant longtemps, on a surtout regardé les Marocains du Monde à travers les transferts financiers, les vacances d’été, l’attachement affectif au pays, ou encore leur rôle symbolique dans la défense des intérêts du Maroc à l’étranger. Tout cela est essentiel. Mais Hamid Bouchikhi nous invite à voir autre chose : une diaspora de l’expérience, de la maturité, de la compétence, de la transmission et du conseil.

Une diaspora qui ne demande pas nécessairement un poste, une carrière ou une rémunération internationale, mais un cadre pour servir utilement son pays d’origine.



Ce point me semble fondamental.

Car le Maroc ne doit pas seulement mobiliser sa diaspora comme une force économique ou affective. Il doit apprendre à la mobiliser comme une diaspora cognitive. Autrement dit, une diaspora porteuse de savoirs, de méthodes, de réseaux, de pratiques professionnelles, de mémoire institutionnelle et d’intelligence collective.

C’est ici que l’analyse de mon collègue Hamid Bouchikhi croise directement ce que j’ai souvent appelé, dans mes propres écrits, la question des “moutons noirs”.

Le mouton noir n’est pas seulement celui que l’on écarte parce qu’il dérange. Il est aussi celui qui ne correspond pas aux cases prévues. Celui qui a appris ailleurs. Celui qui a construit sa légitimité dans d’autres systèmes. Celui qui a travaillé dans d’autres langues, d’autres organisations, d’autres cultures professionnelles, d’autres manières de penser.

Celui qui ne suit pas toujours les parcours linéaires, mais qui possède une expérience réelle, une liberté de regard et une capacité de transmission que les institutions classiques ne savent pas toujours reconnaître.

L’or gris de la diaspora nous invite donc à regarder autrement nos “moutons noirs” : non comme des profils marginaux ou dérangeants, mais comme des éclaireurs, des passeurs et des bâtisseurs de souveraineté cognitive.

Le paradoxe est là. Le Maroc dispose de femmes et d’hommes expérimentés, souvent disponibles, souvent attachés au pays, souvent désireux de transmettre. Mais il ne dispose pas encore toujours des mécanismes souples, rapides et intelligents permettant de transformer cette disponibilité en contribution concrète.

Hamid Bouchikhi souligne les obstacles existants : limites d’âge, quotas, absence de statut adapté, faiblesse du sourcing, absence de guichet clair, difficultés sociales, fiscales, logistiques et institutionnelles. Il propose notamment un registre de l’or gris, un statut sécurisé et une plateforme de mise en relation entre les compétences de la diaspora et les besoins du Maroc.

Ces propositions rejoignent profondément une conviction que je défends depuis longtemps : le numérique et l’intelligence artificielle ne valent que s’ils sont mis au service d’une vision humaine, souveraine et systémique. Une plateforme nationale des compétences de la diaspora ne devrait pas être un simple annuaire administratif. Elle devrait être une véritable architecture de mobilisation.

Elle pourrait permettre de cartographier les expertises marocaines dans le monde, d’identifier les besoins des universités, des hôpitaux, des administrations, des collectivités, des entreprises, des associations et des centres de recherche.

Elle pourrait rapprocher un professeur retraité d’un laboratoire marocain, un ancien dirigeant industriel d’une PME innovante, un médecin senior d’un CHU, un expert en cybersécurité d’une administration, un spécialiste du patrimoine d’une institution culturelle, ou encore un chercheur en intelligence artificielle d’une équipe universitaire émergente.

L’enjeu n’est pas seulement technique. Il est politique, culturel et institutionnel. Il s’agit de passer du discours sur les compétences à l’organisation réelle de leur contribution.

Car il ne suffit pas de dire que la diaspora est une richesse. Encore faut-il construire les conditions de son retour partiel, temporaire, hybride ou même entièrement numérique. Tous les Marocains du Monde ne reviendront pas vivre au Maroc.

Tous ne veulent pas s’installer définitivement. Mais beaucoup peuvent enseigner, encadrer, conseiller, auditer, former, relire, connecter, accompagner, mentorer, intervenir à distance ou venir pour des missions courtes.

Dans un monde où le travail intellectuel, scientifique et pédagogique peut être partiellement dématérialisé, le retour ne doit plus être pensé seulement comme un retour physique. Il peut être un retour par la connaissance. Un retour par la transmission. Un retour par le mentorat. Un retour par les plateformes. Un retour par les projets. Un retour par les idées.

C’est là que l’intelligence artificielle peut jouer un rôle utile, à condition de ne pas la réduire à un gadget technologique.

Elle peut aider à structurer les données, à classer les compétences, à rapprocher les profils et les besoins, à repérer les domaines prioritaires, à suivre les missions, à mesurer l’impact, à documenter les résultats, à capitaliser les expériences. Mais elle ne remplacera jamais la relation humaine, la confiance, la reconnaissance et le désir de contribuer.

Le Maroc n’a donc pas seulement besoin d’une plateforme numérique. Il a besoin d’une philosophie publique de la reconnaissance.

Reconnaître l’or gris, c’est reconnaître que la compétence ne s’arrête pas à l’âge administratif de la retraite.

Reconnaître les moutons noirs, c’est reconnaître que la valeur ne se mesure pas seulement à la conformité d’un parcours. Reconnaître la diaspora cognitive, c’est admettre que l’intelligence du Maroc dépasse ses frontières géographiques.

Dans le monde actuel, les nations qui réussiront ne seront pas seulement celles qui possèdent des infrastructures, des lois ou des budgets. Ce seront celles qui sauront mobiliser leurs intelligences dispersées.

Le Maroc a cette chance immense : il dispose d’une diaspora nombreuse, diverse, attachée au pays, souvent très qualifiée, et présente dans des espaces stratégiques de savoir, de décision, d’innovation, de santé, d’éducation, de culture et d’entreprise.

Mais cette richesse peut rester dormante si elle n’est pas organisée.

L’or gris peut devenir un levier national si l’on crée des statuts adaptés. Il peut devenir une force universitaire si l’on ouvre les laboratoires, les écoles et les doctorats à des profils seniors associés. Il peut devenir une ressource régionale si les régions expriment clairement leurs besoins.

Il peut devenir un outil de souveraineté si l’on cesse de dépendre uniquement de cabinets internationaux pour penser nos propres politiques publiques. Il peut devenir une école de transmission si les jeunes Marocains peuvent être accompagnés par des femmes et des hommes qui ont traversé les mondes.

Dans cette perspective, les retraités experts de la diaspora ne doivent pas être considérés comme des profils en fin de parcours. Ils peuvent être au contraire au début d’une nouvelle mission : celle de transmettre, d’éclairer, d’accompagner et de rendre au pays une partie de ce qu’ils ont appris ailleurs.

Il faut aussi le dire clairement : beaucoup de ces profils ont parfois été, dans leur propre histoire, des “moutons noirs”. Ils ont quitté le pays, parfois très jeunes. Ils ont dû s’adapter. Ils ont dû prouver leur valeur ailleurs. Ils ont appris à naviguer entre plusieurs systèmes.

Ils ont connu les difficultés de l’exil, les exigences de l’intégration, les malentendus culturels, les obstacles administratifs, parfois même les humiliations silencieuses liées à l’origine ou à l’accent. Mais ils ont construit une force. Une force faite d’expérience, de distance critique, de résilience et de lucidité.

C’est cette force que le Maroc doit aujourd’hui savoir accueillir.

Non pas dans une logique de nostalgie. Non pas dans une logique de décor ou de communication. Mais dans une logique de construction nationale.

L’or gris de la diaspora n’est pas une charge. C’est un investissement déjà financé par l’histoire. Le Maroc n’a pas à former ces compétences depuis zéro. Elles existent. Elles sont là. Elles sont parfois disponibles.

Elles attendent seulement un cadre intelligent, respectueux et opérationnel.

Il serait donc utile de créer un dispositif national simple, lisible et ambitieux :

Un registre volontaire des compétences seniors marocaines du monde, une plateforme numérique souveraine, un statut de mission ou d’expert associé, des conventions avec les universités, les régions, les hôpitaux, les administrations et les entreprises, ainsi qu’un système d’évaluation de l’impact.

Il ne s’agirait pas d’ajouter une bureaucratie de plus, mais de créer une passerelle efficace entre ceux qui veulent contribuer et ceux qui ont besoin d’être accompagnés.

Le Maroc parle souvent de capital humain. Mais le capital humain ne se limite pas à la jeunesse. Il inclut aussi la mémoire, l’expérience, la maturité, la capacité de recul, la transmission intergénérationnelle. Une société qui ne sait pas mobiliser ses seniors perd une partie de son intelligence. Une nation qui ne sait pas mobiliser sa diaspora perd une partie de sa souveraineté.

Une institution qui ne sait pas écouter ses moutons noirs perd une partie de sa capacité d’innovation.

C’est pourquoi la contribution de mon collègue Hamid Bouchikhi est importante. Elle nous oblige à déplacer le regard. Elle nous rappelle que la diaspora n’est pas seulement une question d’identité ou de transfert d’argent. Elle est aussi une question d’organisation des savoirs. Elle nous invite à passer de l’hommage aux mécanismes, du discours aux dispositifs, de l’émotion à l’action.

À l’ère de l’intelligence artificielle, cette réflexion devient encore plus urgente. Car les pays qui sauront cartographier leurs compétences, organiser leurs réseaux, relier leurs institutions et mobiliser leurs intelligences auront une longueur d’avance. Les autres continueront à célébrer leurs talents lorsqu’ils réussissent ailleurs, sans toujours savoir comment les associer à la transformation du pays.

Le Maroc n’a pas besoin d’attendre. Il dispose déjà de cette richesse humaine. Il doit simplement apprendre à la reconnaître, à l’organiser et à la mobiliser.

L’or gris de la diaspora et les moutons noirs de la compétence portent finalement le même message : la valeur d’un pays ne se trouve pas seulement dans ce qui est visible, conforme et immédiatement classable. Elle se trouve aussi dans les marges, les parcours atypiques, les expériences dispersées, les mémoires professionnelles, les intelligences silencieuses et les attachements profonds.

Le Maroc ne manque pas de talents. Il manque parfois de mécanismes capables de reconnaître les talents qui ne se présentent pas sous les formes attendues.

C’est là que commence la vraie souveraineté cognitive.

Par Dr Az-Eddine Bennani.



Jeudi 25 Juin 2026


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