Un modèle d’intermédiation inédit entre l’État et les startups
L’innovation publique est un exercice délicat. Partout dans le monde, l’administration avance avec prudence. Au Maroc, les contraintes liées aux marchés publics, à la transparence des dépenses et à la complexité des procédures rendent l’expérimentation difficile. L’État doit planifier, cadrer, justifier. Or, innover suppose tester, ajuster, parfois échouer. C’est précisément dans cet espace de tension que la CDG a décidé d’intervenir.
À travers la création de Digital Labs, portés par CDG Invest, le groupe public propose une nouvelle méthode : devenir un intermédiaire de confiance entre les ministères et les startups. Trois initiatives ont déjà été lancées, avec des conventions signées respectivement avec les ministères de l’Éducation nationale (février 2024), de la Santé (avril 2025) et de la Jeunesse (novembre 2025).
Le principe est simple, mais structuré. L’administration contractualise avec le Digital Lab, et non directement avec les startups. Ce dernier lance des appels à manifestation d’intérêt ouverts aux entreprises nationales et internationales. Après sélection, un parcours en trois étapes s’engage.
D’abord, une phase d’expérimentation d’environ deux mois. Les startups développent leur solution en coordination avec les équipes publiques. Elles sont rémunérées sur la base de livrables précis. Si les résultats sont concluants, une phase d’acquisition suit : l’État obtient les droits d’utilisation au niveau national, tandis que l’entreprise conserve la possibilité de commercialiser sa solution à l’international. Enfin, un contrat de maintenance est établi, garantissant la mise à jour continue de la solution et une source de revenus plus stable pour la startup.
Dans l’éducation, le dispositif est déjà opérationnel : 20 startups ont été sélectionnées, 11 sont actuellement en phase d’expérimentation, avec plusieurs solutions proches de l’industrialisation. Dans l’e-santé et la gamification, les préparatifs avancent. Des présentations sont attendues lors de rendez-vous comme le Gitex Africa à Marrakech et le Gitex Future Health Africa à Casablanca.
Ce modèle répond à un constat lucide : malgré les réformes introduites par le décret n° 2-22-421 de 2022 qui prévoit notamment la réservation de 30 % du budget prévisionnel annuel des marchés publics aux TPME, coopératives et jeunes entreprises innovantes l’innovation reste difficile à intégrer dans les circuits classiques de la commande publique.
Venture clienting : un levier clé pour l’écosystème numérique
Au-delà de la mécanique administrative, ce que met en place la CDG relève d’une logique plus large : le venture clienting.
Dans l’univers des startups, on parle beaucoup de levées de fonds. Pourtant, trouver un grand client est souvent plus déterminant que lever du capital. Un contrat structurant permet de valider un produit, générer du chiffre d’affaires et renforcer sa crédibilité. Au Maroc, l’accès au marché est régulièrement identifié comme l’un des principaux maillons faibles de l’écosystème entrepreneurial.
Beaucoup de jeunes entreprises hésitent à travailler avec l’État, redoutant des délais de paiement longs et une lourdeur procédurale. Les Digital Labs cherchent justement à corriger cette perception en proposant des cycles courts, contractualisés et mieux encadrés.
Cette approche s’inscrit dans une dynamique plus large de transformation digitale. L’exemple de la digitalisation des diplômes du baccalauréat, introduite dès 2023 par le Digital Innovation Center of Excellence (ICE) de l’UM6P, illustre le potentiel de collaboration entre innovation technologique et politiques publiques.
La CDG affiche d’ailleurs une ambition plus vaste. Avec la création récente de CDG Incept, dédiée aux projets liés à la souveraineté économique et aux technologies stratégiques, le groupe entend accompagner l’État sur des enjeux structurants. L’innovation n’est plus seulement un outil de modernisation administrative ; elle devient un levier de compétitivité nationale.
À l’approche de la Coupe du monde 2030, que le Maroc coorganisera, la pression pour démontrer des capacités technologiques solides sera forte. Dans ce contexte, structurer un écosystème où l’État joue le rôle de client stratégique peut constituer un avantage comparatif.
Bien sûr, le modèle reste en phase de maturation. Il faudra mesurer son efficacité réelle, la rapidité des paiements, la capacité de déploiement à grande échelle et l’extension éventuelle à d’autres secteurs, y compris les collectivités territoriales.
Mais une chose est certaine : en assumant un rôle d’intermédiaire actif, la CDG redéfinit la place de l’institution publique dans l’écosystème d’innovation. L’État n’est plus uniquement régulateur ou financeur. Il devient partenaire.
Si cette dynamique se confirme, le Maroc pourrait bien faire émerger un modèle d’innovation publique hybride, adapté à ses réalités et ouvert sur l’international. Une innovation ancrée dans l’intérêt général, mais nourrie par l’agilité des startups. Et peut-être, enfin, un marché public qui cesse d’être un obstacle pour devenir un accélérateur.












L'accueil















