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La France et nous


Par Aziz Boucetta.

Le premier ministre français est arrivé au Maroc pour une visite officielle de deux jours (en fait moins de 24 heures), à la tête d’une forte, d’une très lourde délégation ministérielle. Au menu, globalement, du protocole, des sourires et même des rires, des visites ici et là et des conventions, beaucoup de conventions et de marques de mutuelle affection ; cette visite affirme et confirme la visite d’Etat effectuée par le président Emmanuel Macron en 2024, et elle prélude à une visite annoncée du roi Mohammed VI sur les terres françaises.



La relation entre les deux pays a connu un point d’inflexion en 2021/2022, lors de la crise multiforme et à étages qui avait éclaté ces années-là.

Le logiciel Pegasus, la crise des visas, les maladresses du chef de l’Etat français, la question du Sahara dans laquelle Paris privilégiait une relation d’équilibre entre Rabat et Alger…

La crise couvait depuis le début des années 2010, quand les deux pays avaient engagé le bras de fer l’un contre l’autre, d’abord pour une affaire de barbouzerie que les initiés connaissent bien, puis en œuvrant à inquiéter le chef de la police marocaine en visite officielle à Paris, et d’autres malentendus moins connus, moins médiatisés.

L’arrivée à l’Elysée en 2017 d’Emmanuel Macron et, dans son sillage, d’une nouvelle génération de responsables politiques peu au fait des subtilités d’une relation séculaire, a contribué à approfondir le malaise et les incompréhensions.

Pour faire court, ces incompréhensions sont nées de la concomitance d’une évolution du Maroc qui se considérait à l’étroit dans une relation encore verticale avec Paris et du début des doutes en France, tant en économie qu’en politique intérieure, sur le plan sociétal et face à son recul précipité dans son pré-carré africain.

Cela était aggravé par le rapprochement entre Paris et Alger, voulu par M. Macron, au moment même où Alger sortait de son hirak et se lançait dans une diplomatie agressive à l’endroit du Maroc.


Arrivent alors l’affaire Pegasus, avec une attaque en règle et en meute des médias français contre le Maroc, puis la question du resserrement de la politique des visas accordés aux Marocains, en rétorsion à la question des OQTF.

La France et nous

C’était là les raisons principales et visibles, mais dans les coulisses, une guerre d’influence faisait rage, en France, au Maroc et dans le Sahel.

Il aura fallu l’admirable patience et l’extraordinaire savoir-faire de l’ancien ambassadeur français à Rabat pour rapprocher patiemment les points de vue entre les deux capitales, pour reconstruire lentement le lien, et pour comprendre que nos relations avec la France ne datent pas de 1912, mais de bien avant, d’avant même l’arrivée des Bourbons sur le trône de France. Son successeur fera difficilement mieux.

Mais la véritable raison du différend est ailleurs : le Maroc se voyait désormais plus grand et exigeait d’être considéré en conséquence, et en France, deux camps se faisaient face et qu’on peut qualifier globalement de pro-Maroc et de pro-Algérie, sachant qu’en France, la question algérienne est dans tous les esprits et marque encore une grande partie de la population.

Les deux camps, jusqu’à une date récente, maintenaient une position orientaliste sur les pays du Maghreb, et d’Afrique plus généralement. 

Et, régulièrement, les charges contre le Maroc, sans preuves autres que des « consortiums journalistiques ad hoc », paraissent, à des moments soigneusement choisis, comme les articles en cascade du Monde parus aujourd’hui, renforcés par France Info, institution publique, alors que le tiers du gouvernement français est au Maroc.

Aujourd’hui, on peut affirmer que les responsables français, globalement, ont compris la nécessité de dissocier les politiques à l’égard des deux pays nord-africains.

La question algérienne s’inscrit dans le temps long et s’appuie sur un passé douloureux encore vivace et très difficilement remédiable, et la relation avec le Maroc s’établit dans un temps plus court de choix économiques et géopolitiques, dans un monde changeant et nécessitant des décisions rapides et un ancrage résolu.

Le Maroc est d’autant plus pressé qu’il a élargi ses partenariats et s’est projeté loin de son voisinage immédiat, comme cela a été clairement théorisé dans le discours royal de Riyad en avril 2016.

Paris a donc finalement compris qu’il fallait faire évoluer sa diplomatie africaine, qui devient pour elle nécessairement marocaine, puis l’affiner.

La présidence française a donc franchi le pas en juillet 2024 et reconnu clairement et explicitement la marocanité du Sahara, et là réside un autre malentendu : si Paris pense avoir présenté une grande faveur au Maroc par cette décision, le Maroc et les Marocains estiment que ce n’est qu’une juste, quoique tardive, reconnaissance d’une réalité historique.


Mais, pour autant, peut-on dire que la crise est derrière nous ?

Rien n’est moins sûr. La crise des visas a laissé de profondes séquelles chez les Marocains, et la condescendance ressentie dans les consulats et aux frontières de France l’est toujours.

Ce ressentiment est d’autant plus fort que la transition démographique dans le royaume est aussi culturelle ; la jeunesse marocaine est de plus en plus anglicisée, la langue française est en recul aussi constant que rapide et, plus généralement, la France ne fait plus rêver, pas plus qu’elle n’est encore considérée comme l’Eldorado qu’elle avait pu être jadis.

Dans cette relation retrouvée entre Etats, les populations auront leur mot à dire.

Il existe donc un décalage entre la raison d’Etat et celle des peuples ; si les premiers ont choisi de se rabibocher et se rapprocher pour des raisons économiques, sécuritaires et diplomatiques évidentes, la génération montante au Maroc adopte une autre logique, plus universaliste, plus mondialisée, plus ombrageuse à l’égard des pays qui n’ont pas voulu, pas su ou pas pu comprendre les ressorts et la dynamique de cette vieille nation qu’est le Maroc.

Les jeunes regardent davantage outre-Atlantique ou vers l’Orient, moyen ou extrême, et depuis peu vers notre hinterland africain.


Si la visite de Sébastien Lecornu avec le tiers de son gouvernement aspire à la signature de nombre d’accords, de conventions et de mémorandums et si elle est présentée comme une préparation de la visite d’Etat du souverain marocain à Paris et du futur traité stratégique entre les deux pays, force est d’admettre que cela reste une affaire d’Etats.

Le fond, la base, le socle et l’appui de cette relation, en l’occurrence l’adhésion des Marocains (les Français s’en moquent), reste problématique. Pour bien des raisons qu’une visite officielle ou même d’Etat ne sauraient résorber en quelques jours et quelques documents signés.

PAR AZIZ BOUCETTA/PANORAPOST.MA



Vendredi 17 Juillet 2026

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