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La guerre froide de l’IA : quand l’open source devient une arme
Depuis deux ans, l’intelligence artificielle est devenue un théâtre géopolitique à part entière. On l’a racontée comme une ruée vers l’or : capitaux affluant, valorisations flambant neuves, promesses d’une “révolution” censée tout réécrire — l’économie, la guerre, l’éducation, la médecine, la diplomatie. Ce récit n’est pas faux. Il est incomplet. Il néglige un détail qui, en histoire, fait souvent basculer les empires : la standardisation. Quand une technologie cesse d’être rare et devient une commodité, la rente s’évapore. Et les “vainqueurs naturels” ne sont pas toujours ceux qu’on attend.
Le cœur du débat n’est pas “qui a le meilleur modèle”. Le cœur du débat, c’est : qui impose les standards et capture les usages. Au XIXe siècle, la Grande-Bretagne n’a pas dominé parce qu’elle avait seulement de meilleurs métiers à tisser ; elle a dominé parce qu’elle a articulé finance, routes maritimes, normes et capacité industrielle. L’IA suit une logique similaire : la puissance ne vient pas seulement des laboratoires, mais du couple “coût + diffusion”. Une technologie qui se diffuse vite et bon marché redessine la carte des dépendances — et donc des loyautés.
L’irruption de modèles ouverts performants agit comme un dissolvant sur l’économie de l’IA fermée. Les géants américains ont construit un modèle de rente : des systèmes propriétaires, coûteux à entraîner et à opérer, mais présentés comme “inimitables”, donc facturables. Or l’histoire technologique est cruelle : tout ce qui peut être reproduit finit par l’être. Et quand la reproduction devient collective — universités, communautés open source, ingénieurs indépendants, entreprises émergentes — elle accélère.
Le cœur du débat n’est pas “qui a le meilleur modèle”. Le cœur du débat, c’est : qui impose les standards et capture les usages. Au XIXe siècle, la Grande-Bretagne n’a pas dominé parce qu’elle avait seulement de meilleurs métiers à tisser ; elle a dominé parce qu’elle a articulé finance, routes maritimes, normes et capacité industrielle. L’IA suit une logique similaire : la puissance ne vient pas seulement des laboratoires, mais du couple “coût + diffusion”. Une technologie qui se diffuse vite et bon marché redessine la carte des dépendances — et donc des loyautés.
L’irruption de modèles ouverts performants agit comme un dissolvant sur l’économie de l’IA fermée. Les géants américains ont construit un modèle de rente : des systèmes propriétaires, coûteux à entraîner et à opérer, mais présentés comme “inimitables”, donc facturables. Or l’histoire technologique est cruelle : tout ce qui peut être reproduit finit par l’être. Et quand la reproduction devient collective — universités, communautés open source, ingénieurs indépendants, entreprises émergentes — elle accélère.
La Chine n’a pas besoin de gagner : il lui suffit d’inonder le monde
La question prend une dimension géopolitique parce que la compétition sino-américaine a déjà été militarisée par la guerre des puces. En restreignant l’accès à certains composants, Washington a tenté de préserver un avantage décisif. Réaction classique d’une puissance dominante : contrôler l’amont. Mais l’histoire montre qu’un verrouillage trop visible pousse l’adversaire à déplacer le champ de bataille. Si l’accès au matériel est contraint, on peut compenser en logiciel, en efficacité, en diffusion mondiale. Ici, l’ouverture (ou la mise à disposition large) devient une stratégie : elle fragilise les marges de l’adversaire, et surtout, elle colonise les pratiques.
Car une fois qu’un écosystème de développeurs, de start-ups et d’entreprises construit ses produits sur une famille de modèles, ce n’est plus un simple choix technique : c’est une dépendance structurelle. Les standards deviennent une diplomatie silencieuse. On choisit un modèle comme on choisit une norme industrielle, une langue de travail, une architecture de réseau. Et comme toujours, ceux qui arrivent trop tard découvrent que la bataille n’était pas dans la performance brute, mais dans l’adoption.
Faut-il, pour autant, enterrer le camp “propriétaire” ? Non. L’histoire des technologies stratégiques est rarement binaire. Les puissances installées gardent des atouts lourds : la confiance institutionnelle, le droit, les certifications, la responsabilité juridique, les contrats d’État, la capacité à vendre de la “conformité” plus que de l’innovation. Dans les secteurs sensibles — défense, banque, santé, administrations — la question n’est pas “c’est moins cher”, mais “qui répond en cas d’incident ?” et “où vont les données ?”. Dans ces zones-là, les modèles fermés restent attractifs, parce qu’ils vendent une promesse d’assurance.
Mais l’équation du marché global peut changer : une IA devenue “prise murale” — comme l’électricité — ne valorise plus le producteur de courant, elle valorise celui qui fabrique les appareils, les services, l’expérience utilisateur. Le centre de gravité se déplace du modèle vers le produit, du laboratoire vers l’intégration. La bulle, si elle éclate, ne sera pas forcément celle de l’IA comme technologie : ce sera la bulle des valorisations fondées sur une rareté qui n’existe déjà plus au même niveau.
Le basculement est donc historique au sens fort : il annonce la fin d’un monopole narratif occidental sur l’innovation “de pointe”, et l’entrée dans une ère où la diffusion rapide — y compris par l’ouverture — devient un instrument de puissance. L’IA, en se banalisant, ressemble à une nouvelle matière première : elle ne décide pas seule des vainqueurs ; elle récompense ceux qui maîtrisent la logistique, la norme, l’écosystème et l’usage.
Dans ce monde, le vrai risque n’est pas de “perdre une course”. C’est de se réveiller un matin en découvrant que l’infrastructure intellectuelle de la planète — outils, bibliothèques, standards, dépendances — s’est organisée sans vous. Et que la souveraineté, une fois encore, se mesure à ce que l’on contrôle… mais aussi à ce que l’on a laissé devenir standard.
Car une fois qu’un écosystème de développeurs, de start-ups et d’entreprises construit ses produits sur une famille de modèles, ce n’est plus un simple choix technique : c’est une dépendance structurelle. Les standards deviennent une diplomatie silencieuse. On choisit un modèle comme on choisit une norme industrielle, une langue de travail, une architecture de réseau. Et comme toujours, ceux qui arrivent trop tard découvrent que la bataille n’était pas dans la performance brute, mais dans l’adoption.
Faut-il, pour autant, enterrer le camp “propriétaire” ? Non. L’histoire des technologies stratégiques est rarement binaire. Les puissances installées gardent des atouts lourds : la confiance institutionnelle, le droit, les certifications, la responsabilité juridique, les contrats d’État, la capacité à vendre de la “conformité” plus que de l’innovation. Dans les secteurs sensibles — défense, banque, santé, administrations — la question n’est pas “c’est moins cher”, mais “qui répond en cas d’incident ?” et “où vont les données ?”. Dans ces zones-là, les modèles fermés restent attractifs, parce qu’ils vendent une promesse d’assurance.
Mais l’équation du marché global peut changer : une IA devenue “prise murale” — comme l’électricité — ne valorise plus le producteur de courant, elle valorise celui qui fabrique les appareils, les services, l’expérience utilisateur. Le centre de gravité se déplace du modèle vers le produit, du laboratoire vers l’intégration. La bulle, si elle éclate, ne sera pas forcément celle de l’IA comme technologie : ce sera la bulle des valorisations fondées sur une rareté qui n’existe déjà plus au même niveau.
Le basculement est donc historique au sens fort : il annonce la fin d’un monopole narratif occidental sur l’innovation “de pointe”, et l’entrée dans une ère où la diffusion rapide — y compris par l’ouverture — devient un instrument de puissance. L’IA, en se banalisant, ressemble à une nouvelle matière première : elle ne décide pas seule des vainqueurs ; elle récompense ceux qui maîtrisent la logistique, la norme, l’écosystème et l’usage.
Dans ce monde, le vrai risque n’est pas de “perdre une course”. C’est de se réveiller un matin en découvrant que l’infrastructure intellectuelle de la planète — outils, bibliothèques, standards, dépendances — s’est organisée sans vous. Et que la souveraineté, une fois encore, se mesure à ce que l’on contrôle… mais aussi à ce que l’on a laissé devenir standard.












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