Chronique politiquement incorrecte mais lucide de Adnane Benchakroun
Car derrière les grands mots, il y a la chaîne de valeur. Et dans l’intelligence artificielle, cette chaîne est implacable. Elle commence par les puces, continue par les serveurs, passe par les systèmes d’exploitation, les modèles, les données, les logiciels, les câbles, l’énergie, la maintenance, les chercheurs, les brevets et les mises à jour.
À chaque étage, la même réponse revient : non marocain, non marocain, non marocain.
Le hardware ? Non marocain.
Les GPU ? Non marocains.
Les serveurs ? Non marocains.
Les systèmes de refroidissement ? Non marocains.
Les grands modèles de langage ? Non marocains.
Les frameworks logiciels ? Non marocains.
Les clouds dominants ? Non marocains.
Les bases de données vectorielles ? Non marocaines.
Les mises à jour ? Décidées ailleurs.
La maintenance lourde ? Souvent dépendante de compétences, de pièces et de contrats étrangers.
La recherche de rupture ? Trop faible, trop dispersée, trop lente face à la vitesse folle des géants américains, chinois et européens.
Alors oui, nous pouvons construire un data center au Maroc. Mais construire un bâtiment qui abrite des machines étrangères ne suffit pas à bâtir une souveraineté technologique. C’est comme construire un aéroport sans fabriquer les avions, les moteurs, les radars, les logiciels de navigation ni les satellites. On contrôle le sol, pas le ciel.
La souveraineté IA marocaine est aujourd’hui essentiellement une souveraineté d’hébergement. Nous pouvons héberger des données, accueillir des infrastructures, offrir de l’énergie, du foncier, une position géographique stratégique et une stabilité politique. C’est déjà important. Mais ce n’est pas la même chose que maîtriser l’intelligence artificielle.
Le cœur de l’IA, ce ne sont pas les murs. Ce sont les modèles.
Or, où est le grand modèle marocain ?
Où est le LLM entraîné massivement sur les langues, les dialectes, les archives, les lois, les savoirs, les réalités économiques et sociales du Maroc ?
Où sont les équipes de recherche capables de rivaliser avec OpenAI, Google DeepMind, Anthropic, Meta, Mistral, Alibaba ou DeepSeek ?
Où sont nos brevets stratégiques ?
Où sont nos corpus nationaux structurés ?
Où est notre puissance de calcul indépendante ?
La réponse est embarrassante : nous sommes davantage consommateurs augmentés pour l'instant que producteurs souverains.
Même l’énergie, que l’on présente souvent comme l’un de nos atouts, mérite d’être interrogée. Le Maroc dispose d’un potentiel solaire et éolien remarquable. Mais les panneaux, les turbines, les batteries, les onduleurs, les logiciels de pilotage et une partie des équipements critiques restent largement importés.
Quant aux stations de dessalement évoquées pour accompagner certains projets, elles reposent elles aussi sur des technologies, membranes, pompes, capteurs et expertises souvent étrangères.
La souveraineté IA devient alors une poupée russe de dépendances : pour faire tourner les machines, il faut de l’énergie ; pour produire l’énergie, il faut des équipements importés ; pour refroidir les machines, il faut de l’eau ; pour dessaler l’eau, il faut encore de la technologie importée.
On peut continuer longtemps.
La bande passante ? Elle dépend d’infrastructures internationales.
Les câbles sous-marins ? Ils obéissent à des logiques géopolitiques et commerciales mondiales.
Les plateformes cloud ? Elles sont dominées par des groupes étrangers.
Les bibliothèques logicielles ? Elles viennent d’écosystèmes extérieurs.
Les mises à jour des modèles ? Elles arrivent quand les autres décident. Les conditions d’usage ? Elles changent selon des règles écrites ailleurs.
Dans ces conditions, parler de souveraineté IA sans distinguer propriété, usage, hébergement et maîtrise relève presque de l’abus de langage.
Soyons clairs :
le Maroc a raison de vouloir se positionner.
Il a raison d’investir.
Il a raison de former. Il a raison de vouloir devenir un hub africain et euro-méditerranéen.
Mais il aurait tort de confondre ambition stratégique et réalité industrielle. Une souveraineté proclamée n’est pas une souveraineté acquise.
À ce stade, si l’on devait construire un indice de souveraineté IA, le verdict serait sévère. Sur le hardware, presque zéro. Sur les puces, zéro. Sur les modèles fondamentaux, presque zéro. Sur les systèmes logiciels critiques, presque zéro. Sur la recherche de rupture, très faible. Sur les données nationales structurées, embryonnaire. Sur la rétention des talents, fragile. Sur l’énergie, mieux, mais encore dépendante. Sur la volonté politique, en revanche, le score est réel.
Voilà pourquoi dire que la souveraineté IA marocaine ne dépasse pas 1 % est peut-être provocateur. Mais cette provocation a une vertu : elle oblige à poser la vraie question. Non pas : combien de data centers allons-nous construire ? Mais : quelle part de la chaîne de valeur allons-nous réellement maîtriser ?
La souveraineté ne se décrète pas dans un PowerPoint. Elle se fabrique dans les laboratoires, les universités, les usines, les brevets, les corpus de données, les lignes de code, les modèles entraînés localement, les talents retenus, les financements patients et les choix industriels courageux.
Aujourd’hui, le Maroc achète beaucoup, accueille beaucoup, annonce beaucoup. Il maîtrise encore trop peu.
Ce n’est pas une condamnation. C’est un avertissement. Car le pire serait de découvrir dans dix ans que nous avons bâti des cathédrales numériques dont les clés, les moteurs, les cerveaux et les mises à jour appartiennent toujours aux autres.
La souveraineté IA marocaine n’est pas impossible. Mais pour l’instant, elle ressemble davantage à un mirage technologique qu’à une réalité stratégique.
2021–2026 : l'irrésistible ascension de l'IA dans le discours politique
Vous risquez de chercher longtemps. Le sujet était tout simplement absent. Rien. Nada. Aujourd'hui, à quelques semaines des élections de septembre 2026, l'IA est devenue la nouvelle formule magique.
Elle est dans tous les discours, tous les programmes, toutes les conférences, tous les communiqués, toutes les promesses. Partout. Vraiment partout.
Ce soudain engouement est une excellente nouvelle... à condition qu'il ne s'agisse pas seulement d'un nouveau slogan électoral. Car entre prononcer les lettres « IA » et bâtir une véritable souveraineté technologique, il y a un monde. Et ce monde-là ne se conquiert ni avec des effets d'annonce, ni avec des inaugurations, mais avec vingt ans de recherche, d'industrie, de brevets et de courage politique.












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Réponse à mon ami Abdelaziz Kokas 











