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Le Maroc peut-il transformer Sunrise en machine à souveraineté industrielle?


Par Adnan Debbarh :

Adnan Debbarh est le fondateur d’Ascend Intelligence, plateforme dédiée à la stratégie et à la souveraineté intellectuelle. Enseignant en géopolitique et stratégie mondiale à l’ISCAE, il analyse les recompositions du système international et leurs effets sur les nations moyennes. Ses travaux explorent le rôle du Maroc et de l’Afrique dans le nouvel ordre multipolaire, les ressorts de la diplomatie d’influence et les conditions d’une puissance marocaine fondée sur la convergence et la co-souveraineté productive.

Quand Sunrise a annoncé son installation à Fès, les applaudissements ont été unanimes. Enfin, l’amont textile que le Maroc attendait depuis des décennies !

Enfin, la promesse d’une intégration verticale, d’emplois, de volumes… Mais derrière l’euphorie des inaugurations, une question persiste: ce géant chinois est-il un sauveur ou un miroir tendu à nos propres limites?

Le Maroc exporte aujourd’hui 4 milliards de dollars de textile, un chiffre qui masque une réalité moins glorieuse: 90% de ces exportations sont de la confection pure, avec des marges compressées et une dépendance totale aux fils et tissus importés.

Ce résultat n’est pas anodin: il témoigne d’un savoir-faire industriel réel, d’une capacité à servir les marchés européens et d’un tissu entrepreneurial qui a su s’imposer dans un environnement concurrentiel exigeant.

Sunrise arrive avec une promesse: combler ce vide structurel. Mais à quel prix? Risquons-nous de devenir des sous-traitants captifs sur notre propre territoire, ou saisissons-nous l’occasion pour monter en gamme collectivement?



La bonne nouvelle, c’est que le scénario gagnant existe.

Il repose sur une lecture lucide de la géoéconomie textile, une doctrine d’intégration intelligente, et une feuille de route concrète. Voici comment.

■ La géoéconomie textile en 2025: le Maroc n’a plus le choix
Le monde a changé et le textile marocain doit s’adapter, sous peine de disparaître. D’abord, la fin des régimes douaniers dérogatoires s’annonce.

Le CBAM (mécanisme européen de taxation carbone) va peu à peu pénaliser les intrants importés.

Les donneurs d’ordre européens (Zara, H&M, Inditex) exigent désormais 40% de critères ESG (traçabilité, bas-carbone, responsabilité sociale) dans leurs appels d’offres. Sans amont local, les confectionneurs marocains perdront des parts de marché face à la Turquie ou au Portugal, qui ont déjà intégré ces normes.

Ensuite, la réactivité est devenue la nouvelle monnaie d’échange. L’Europe paie jusqu’à 30% plus cher pour des délais divisés par deux.

Problème: avec des intrants importés, le Maroc ne peut pas rivaliser sur ce terrain. Nos concurrents livrent en 15 jours. Nous, en 45.

Sunrise apparaît alors comme une chance historique.

Le Maroc exporte aujourd’hui 4 milliards de dollars de textile, un chiffre qui masque une réalité moins glorieuse: 90% de ces exportations sont de la confection pure, avec des marges compressées et une dépendance totale aux fils et tissus importés (Ph .L’Economiste)
Le Maroc exporte aujourd’hui 4 milliards de dollars de textile, un chiffre qui masque une réalité moins glorieuse: 90% de ces exportations sont de la confection pure, avec des marges compressées et une dépendance totale aux fils et tissus importés (Ph .L’Economiste)
Il apporte un amont local qui réduit les coûts logistiques de 15 à 20%, et une légitimité technologique pour monter en gamme. Mais attention: Sunrise ne résoudra pas seul nos faiblesses.

Sans stratégie marocaine, il risque de ne faire que déplacer nos dépendances, des fournisseurs turcs ou chinois… vers une méga-usine chinoise sur notre sol.

C’est ce que j’appelle le risque de l’«amont en consigne»: un amont local qui, au lieu de nous émanciper, devient un instrument de captation de valeur.

Si Sunrise opère en système fermé, utilisant ses fils et tissus pour ses propres produits finis à destination de l’Europe, il ne fera que reproduire, en local, le modèle de dépendance que nous connaissons déjà.

Pire: s’il vend cet amont aux confectionneurs marocains sans transfert de savoir-faire, il les transformera en clients captifs sur leur propre territoire. Sunrise est un catalyseur, pas un sauveur. À nous d’en faire un levier.

Ce groupe n’est d’ailleurs probablement pas un cas isolé: l’intérêt croissant d’autres acteurs textiles méditerranéens pour le Maroc suggère que le pays est désormais perçu comme une plateforme industrielle stratégique, ce qui rend d’autant plus nécessaire une doctrine claire d’intégration.

■ La doctrine de l’intégration intelligente: trois principes pour éviter le piège

Le monde a changé et le textile marocain doit s’adapter, sous peine de disparaître. Le CBAM (mécanisme européen de taxation carbone) va peu à peu pénaliser les intrants importés. Ensuite, la réactivité est devenue la nouvelle monnaie d’échange. L’Europe paie jusqu’à 30% plus cher pour des délais divisés par deux (Ph .AFP)
Le monde a changé et le textile marocain doit s’adapter, sous peine de disparaître. Le CBAM (mécanisme européen de taxation carbone) va peu à peu pénaliser les intrants importés. Ensuite, la réactivité est devenue la nouvelle monnaie d’échange. L’Europe paie jusqu’à 30% plus cher pour des délais divisés par deux (Ph .AFP)
– Principe 1: Ne pas subir Sunrise, mais l’utiliser comme levier.

Cela passe par une négociation exigeante: demander que Sunrise forme un quota annuel d’ingénieurs marocains aux technologies de filature et de tissage.

Et surtout, par la création d’un «Pacte Textile Marocain»: Sunrise s’engage à ouvrir 30% de ses capacités d’amont aux PME locales; les PME s’engagent à investir dans des lignes complémentaires (teinture, finition); l’État et les banques cofinancent via un «Fonds Textile Souverain» doté de 500 millions de dirhams.

– Principe 2: Passer de la confection à l’ingénierie textile.

Aujourd’hui, le Maroc exporte des produits finis à faible valeur ajoutée.
Demain, l’Europe achètera des solutions intégrées: vêtements connectés, tissus recyclables, textiles techniques.

Pour y parvenir, il faut lancer un programme «Textile 4.0» avec l’ESITH: former 500 techniciens aux procédés avancés (IoT, blockchain pour la traçabilité) et créer un laboratoire commun Esith-Sunrise pour développer des tissus innovants (anti-bactériens, bas-carbone).

Il faut aussi cibler les niches porteuses: le textile médical (masques, blouses), dont le marché européen croît de 12% par an; la mode circulaire, alors que l’Europe impose déjà 30% de fibres recyclées.

– Principe 3: Faire de Fès un hub «Fast & Responsible»

Notre avantage est géographique: proximité avec l’Europe et énergie solaire abondante. Il faut en faire un atout offensif. Certifions Fès comme «Zone Textile bas-carbone»: alimentons les usines (Sunrise et PME) en énergies renouvelables; mettons en place une traçabilité blockchain de la fibre à l’étiquette.

Et commercialisons un label «Made in Fès» auprès des enseignes européennes: «Livré en 10 jours, 100% traçable, 50% moins de CO2 .

La Turquie vend du volume. Le Portugal vend de la qualité. Le Maroc peut vendre de l’agilité responsable, à condition de structurer l’offre.

■ Les risques de l’inaction: un scénario à éviter absolument

Le scénario «business as usual» est simple et dramatique. Les PME restent en confection pure, avec des marges de 8 à 12%. Sunrise capture 60% de l’amont marocain et devient le seul fournisseur, sans diffusion technologique.

Résultat: perte de 20 à 30% des parts de marché européennes face à la Turquie et au Portugal.

Une dépendance accrue aux décisions d’un acteur dominant, fermetures ou réorientations stratégiques comprises, introduirait une fragilité structurelle durable pour un secteur pourtant vital.

Dans cinq ans, l’Europe ne demandera pas si vous étiez de bons confectionneurs. Elle demandera si vous maîtrisiez votre chaîne de valeur. Sunrise seul ne suffira pas à y répondre.

■ Un appel à l’action collective

Aux confectionneurs: Sunrise est une opportunité, mais pas une assurance. Votre survie dépend de votre capacité à monter en gamme, pas seul, mais en écosystème. Le Pacte Textile marocain est votre filet de sécurité.

À l’État et aux institutions (Esith, CRI): votre rôle n’est pas de subventionner, mais d’architecturer la transition. Créez le Fonds Textile souverain. Imposez des clauses de transfert. Faites de Fès un laboratoire.

En 2032, le textile marocain peut être un modèle: intégré, agile, souverain. Ou un souvenir: celui d’un secteur qui a raté son rendez-vous avec l’histoire. Le choix nous appartient.

Parce qu’on n’importe pas une nation industrielle. On la forge.

La feuille de route pour doubler les exportations d’ici 2032

Court terme (2026-2027): sécuriser l’existant et tester les partenariats.

– Cartographier 50 PME exportatrices prêtes à intégrer l’amont Sunrise.
– Lancer le Pacte Textile Marocain avec un pilote sur 10 PME.
– Former 200 ingénieurs via l’ESITH (programme «Amont pour Tous»).
– Objectif: 10% des intrants des PME pilotes proviennent de Sunrise; 5 produits phares «Made in Fès» certifiés bas-carbone.

Moyen terme (2028-2030): monter en gamme et conquérir des niches.

– Investir dans 3 unités pilotes de teinture écologique (subventionnées à 50%).
– Développer 2 ateliers de finition premium (broderie, impression numérique).
– Ouvrir un centre de R&D Esith-Sunrise pour tissus innovants.
– Objectif: 20% des exportations en produits à haute valeur ajoutée; doublement des marges (de 10% à 20% en moyenne).

Long terme (2031-2032): Fès, capitale textile euro-africaine.

– Atteindre 8 milliards de dollars d’exportations (contre 4 aujourd’hui).
– Créer 5.000 emplois qualifiés supplémentaires.
– Faire émerger 10 champions marocains intégrés dans les chaînes de valeur européennes.
– Les leviers à actionner: étendre le modèle à d’autres régions (Tanger pour le textile technique), créer une «Académie Textile marocaine», négocier des accords préférentiels avec l’UE pour les produits bas-carbone.

Par Adnan Debbarh



Vendredi 9 Janvier 2026


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