Le révélateur Harris : quand le plein format était encore envisageable
En 2024, Joshua M. Harris a été officiellement présenté par le Senate Foreign Relations Committee comme candidat au poste d'ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire en Algérie.
Cette étape formelle établit une ligne de base essentielle : il fut un temps récent où l'administration américaine jugeait pertinent de doter Alger d'un ambassadeur identifié, engagé dans le processus institutionnel complet.
Si la transition politique à Washington a conduit à l'abandon ou à l'expiration de cette piste, ce n'est pas l'existence de la vacance qui fait signal mais ce qui remplace l'ambition du plein format. Et ce qui remplace, c'est précisément un chargé d'affaires permanent.
On peut tenter d'en minimiser la portée en invoquant le rappel massif d'ambassadeurs par l'administration Trump et la redistribution générale des cartes diplomatiques.
L'argument n'est pas faux en soi, mais il ne répond pas à la question essentielle : dans ce mouvement, certains postes sont réinvestis très rapidement au niveau ambassadeur, d'autres pas.
C'est cette différenciation qui crée la hiérarchie et révèle les priorités réelles.
Le miroir marocain : même région, décision inversée
Pourtant, Washington a choisi de réinstaller un ambassadeur au plein sens du terme : Richard Duke Buchan III a présenté les copies figurées de ses lettres de créance au ministre Nasser Bourita, étape officielle vers l'accréditation auprès du Roi Mohammed VI en tant qu'ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire.
Dans la grammaire diplomatique, ce simple fait suffit : Rabat a été jugé suffisamment prioritaire pour que Washington active la procédure complète et déploie une représentation de rang maximal.
Or, dans la même fenêtre temporelle, Alger se voit stabilisée au format chargé d'affaires permanent. Cette divergence n'est pas symbolique mais structurelle. Elle invalide les explications confortables du type “c'est administratif partout” ou “c'est la routine des transitions”. Si c'était seulement la routine, on observerait des trajectoires similaires.
La comparaison Rabat–Alger révèle donc une hiérarchisation délibérée : ambassadeur d'un côté, chargé d'affaires de l'autre. Ce n'est pas une rupture, mais c'est incontestablement un plafond.
Le paradoxe de la coopération plafonnée
En janvier 2025, le général Michael Langley, commandant de l'AFRICOM, a signé un accord de coopération militaire avec Alger renforçant le partage d'informations et la formation des forces armées algériennes dans la lutte antiterroriste.
Parallèlement, la compagnie Chevron a conclu un accord d'exploration offshore en Méditerranée, rejoignant d'autres majors américaines dans le développement des hydrocarbures algériens.
Ces initiatives économiques et sécuritaires contrastent avec d'autres signaux contradictoires : augmentation des taxes sur les produits algériens de 18,9% à 30%, imposition d'une caution exceptionnelle pouvant atteindre 15 000 dollars pour les demandeurs de visas, et désormais cette rétrogradation diplomatique.
Cette ambivalence n'est pas incohérente : elle reflète une stratégie de différenciation sectorielle parfaitement calibrée. Washington maintient une coopération pragmatique dans les domaines jugés prioritaires – énergie, lutte antiterroriste sahélienne, renseignement – tout en marquant une distance politique sur les dossiers de désaccord structurel.
Les échanges commerciaux bilatéraux, limités à environ 3,5 milliards de dollars en 2024 et ne représentant qu'une fraction modeste du commerce extérieur algérien, réduisent considérablement le coût économique d'une posture plus distante.
Le format de chargé d'affaires permanent est précisément l'outil qui permet ce double mouvement :
Maintenir l'interface opérationnelle tout en réduisant l'investissement symbolique. C'est une diplomatie à la carte, où l'on coopère sur les dossiers transactionnels sans pour autant élever la relation au rang de partenariat politique stratégique.
Schapiro : un profil révélateur d'une approche fonctionnelle
Son expérience antérieure en Algérie entre 2007 et 2009 intervient durant une période particulièrement volatile, marquée par l'intensification des activités d'Al-Qaïda au Maghreb islamique, une vague d'enlèvements d'Occidentaux et des attentats majeurs ciblant notamment le siège de l'ONU et des institutions gouvernementales.
Cette expérience forgée dans un contexte sécuritaire critique, combinée à son parcours ultérieur dans des fonctions liées aux affaires étrangères auprès de hauts commandements militaires américains, dessine le profil d'un diplomate habitué aux environnements à haut risque et aux enjeux sécuritaires.
La nomination de Mark Schapiro au poste de chargé d’affaires en pied à Alger ne se réduit pas à une simple gestion de vacance.
Ancien conseiller politique de l’ambassade entre 2007 et 2009, Schapiro connaît intimement le système algérien et a déjà été perçu, dans certains cercles du pouvoir, comme trop présent sur le terrain politique interne.
Cette perception, même surjouée éclaire un point central : Washington ne cherche pas seulement à maintenir une représentation minimale, il installe un chef de mission capable de gérer une relation utilitaire, mais aussi de porter, le cas échéant, des messages fermes sur les dossiers de désaccord.
Cette nomination suggère que Washington privilégie désormais une approche centrée sur la gestion des défis sahéliens et sécuritaires plutôt qu'une diplomatie d'influence politique à large spectre.
En installant un expert connaissant intimement le terrain et les défis sécuritaires algériens, les États-Unis indiquent qu'ils souhaitent maintenir une coopération fonctionnelle dans les secteurs jugés essentiels – renseignement, lutte antiterroriste, stabilité régionale – sans pour autant déployer l'investissement politique complet que représente une ambassade de plein exercice.
Les coûts multidimensionnels du plafonnement
Il incarne une relation traitée “au sérieux” au plus haut niveau de l'exécutif. Le chargé d'affaires, même excellent, gère une relation plus fonctionnelle, moins politique.
La distinction d'accréditation – chef de l'État versus ministre des Affaires étrangères – est précisément conçue pour coder cette hiérarchie.
Le deuxième coût est stratégique.
Dans une région où les rapports de force se lisent aussi dans les signaux diplomatiques, le niveau de représentation américaine devient un indice pour les partenaires, les adversaires et les observateurs.
Quand Washington déploie un ambassadeur d'un côté et un chargé d'affaires permanent de l'autre, il indique implicitement où se situe la relation la plus pleinement assumée.
Cette différenciation s'inscrit dans un contexte d'isolement diplomatique croissant d'Alger sur plusieurs fronts, même si certains dossiers connaissent des phases de réengagement ponctuel.
Le troisième coût est opérationnel. En temps de crise – dossier régional sensible, friction commerciale, contentieux consulaire – l'arbitrage politique est facilité quand il existe un ambassadeur doté d'un mandat fort et d'une capacité de remontée directe.
Un format plafonné peut maintenir les canaux, mais il réduit la probabilité d'un investissement politique rapide et visible au plus haut niveau.
La question stratégique : pourquoi Washington plafonne-t-il Alger ?
Washington peut vouloir conserver une relation utile avec Alger sur les dossiers sécuritaires, énergétiques et sahéliens tout en marquant une distance politique sur des questions jugées structurantes, comme l’alignement régional, la relation avec certains partenaires extra‑occidentaux ou la gestion de dossiers sensibles au Conseil de sécurité.
L'épisode Harris prend ici tout son sens : le fait que l'option “ambassadeur à Alger” ait été formellement envisagée et engagée dans le circuit sénatorial en 2024, puis que l'on bascule ensuite sur un format plafonné, indique une réévaluation délibérée ou, à tout le moins, une baisse significative de priorité.
L'Algérie peut naturellement soutenir que ce n'est qu'une transition, que la nomination d'un ambassadeur viendra ultérieurement, que les dossiers de coopération continueront. Peut-être.
Mais la diplomatie est l'art du message implicite : on n'a pas besoin de proclamer une dégradation pour la matérialiser. Il suffit de choisir un rang inférieur, de l'installer dans la durée, et de laisser le reste du système – alliés, concurrents, opinions publiques, marchés – tirer les conclusions.
Implications systémiques et question ouverte
Le cœur de l'analyse tient en une phrase : l'Amérique a montré à Rabat qu'elle sait réinvestir rapidement un poste d'ambassadeur ; à Alger, elle choisit un chargé d'affaires permanent.
Cela ne signifie pas l'abandon de la relation, mais cela signifie qu'elle est désormais traitée sous un plafond politique explicite.
Dès lors, la véritable question pour Alger n’est pas de savoir quand un ambassadeur sera nommé, mais de définir quelle plus-value stratégique elle entend offrir à une Amérique qui a manifestement cessé de se contenter de la seule « rente sécuritaire » sahélienne.
Pour lever ce plafond diplomatique, Alger devra démontrer qu'elle peut être un partenaire de solutions — capable de médiations constructives et d’ouvertures économiques tangibles — plutôt qu'un simple gestionnaire de statu quo. Dans ce nouveau paradigme, la diplomatie américaine ne cherche plus seulement des interlocuteurs, elle cherche des leviers.
Dans cette reconfiguration, ce ne sont pas seulement les apparences qui changent, mais les termes mêmes du contrat implicite entre Washington et Alger.
Par Hicham EL AADNANI - Expert en intelligence économique et stratégie de communication d’influence.












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