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Le faible peut avoir tort. Le puissant peut avoir raison. Et après ?

La justice consiste-t-elle seulement à départager les torts et les raisons, ou doit-elle aussi empêcher que les inégalités transforment une erreur en condamnation ?




Je vais peut-être choquer quelques consciences bien installées dans leurs certitudes. Tant pis.

Je crois que je serai toujours, instinctivement, du côté des faibles, des pauvres, des oubliés, des humiliés. Même lorsqu'ils ont tort.

Oui, même lorsqu'ils ont tort !

Non pas parce que la pauvreté serait une preuve d'innocence. Non pas parce que la faiblesse conférerait une supériorité morale. Encore moins parce que la richesse serait nécessairement suspecte.

Mais parce que j'ai fini par comprendre une chose : dans notre monde, tout le monde peut avoir tort, mais tout le monde ne paie pas le même prix pour ses erreurs.

Et c'est précisément là que commence mon problème avec une certaine conception de la justice.

​La vérité est-elle vraiment la même pour tous ?

On nous répète depuis l'enfance que la justice doit être aveugle. Qu'elle ne doit distinguer ni le riche du pauvre, ni le puissant du misérable, ni le notable de l'anonyme.

Sur le principe, difficile de contester une si belle promesse.

Mais dans la réalité, la justice peut avoir les yeux bandés tandis que la société, elle, regarde parfaitement qui se trouve devant elle.

Un homme riche commet une erreur ? Il dispose souvent d'un avocat, d'un réseau, d'une réputation à défendre, parfois même d'une armée de communicants capables de transformer une faute en regrettable malentendu.

Un homme pauvre commet la même erreur ? Il risque de perdre son emploi, son logement, sa réputation, parfois jusqu'à sa dignité.

La faute est identique. Les conséquences ne le sont pas.

Et lorsque les conséquences sont profondément inégales, peut-on encore prétendre que la simple neutralité suffit à produire de la justice ?

Je ne le crois pas.

Avoir tort n'est pas perdre le droit d'être défendu. C'est probablement ici que commence le malentendu.

Être du côté des faibles ne signifie pas leur donner systématiquement raison.

Je peux considérer qu'un ouvrier a tort dans un conflit avec son employeur, tout en refusant qu'il soit humilié ou privé arbitrairement de ses droits.
Je peux reconnaître qu'un jeune révolté commet une faute, tout en cherchant à comprendre pourquoi il en est arrivé là.
Je peux condamner les violences commises par des populations marginalisées, sans oublier les injustices qui ont nourri leur colère.

Comprendre n'est pas excuser.
Défendre n'est pas approuver.
Et protéger n'est pas absoudre.


Voilà trois distinctions que notre époque, si prompte aux jugements définitifs, semble parfois avoir oubliées.

Car nous vivons dans une société qui adore distribuer les bons et les mauvais points. Vous avez raison ou vous avez tort. Vous êtes victime ou coupable. Vous êtes avec nous ou contre nous.

Comme si la condition humaine pouvait se résumer à un tribunal permanent. Or, je refuse de croire qu'un être humain cesse de mériter notre solidarité à l'instant où il commet une erreur.

Le pauvre n'est pas un saint, le riche n'est pas un diable

Attention cependant à une tentation intellectuelle que je trouve tout aussi dangereuse : celle de romantiser la pauvreté.

Non, les pauvres ne sont pas nécessairement plus honnêtes, plus généreux ou plus vertueux que les riches.

La misère ne fabrique pas automatiquement des saints. Elle peut aussi engendrer de la colère, de l'amertume, de l'égoïsme, parfois même de la cruauté. Et inversement, la richesse n'interdit ni la générosité, ni le courage, ni la conscience sociale.

Je me méfie donc de cette morale simpliste qui consiste à inverser les préjugés : hier, le riche avait toujours raison ; aujourd'hui, il faudrait que le pauvre ait toujours raison.

Ce serait remplacer une injustice par une autre.

Mais reconnaître cette évidence ne doit pas nous conduire à ignorer une autre réalité : les rapports de force ne disparaissent pas simplement parce que nous décidons d'être neutres.

Lorsque deux personnes s'affrontent, l'une disposant de tous les moyens et l'autre de presque aucun, se contenter de leur demander de se débrouiller à armes égales peut relever d'une belle hypocrisie.

L'égalité proclamée ne suffit pas à corriger l'inégalité vécue.

Et la politique dans tout cela ?

C'est peut-être en politique que cette question devient la plus dérangeante.

Que signifie réellement gouverner pour les plus faibles ?
Est-ce leur donner systématiquement raison ? Certainement pas.
Est-ce flatter leurs colères, entretenir leurs frustrations, transformer leurs difficultés en slogans électoraux ? Encore moins.

Ce serait du populisme, pas de la justice sociale.

Mais gouverner ne peut pas non plus consister à demander toujours davantage d'efforts à ceux qui disposent déjà du moins de marges de manœuvre.

Lorsqu'une réforme économique est nécessaire, qui doit en supporter le coût ?
Lorsqu'un équilibre budgétaire impose des sacrifices, comment les répartir ?
Lorsqu'une décision est juridiquement correcte mais socialement dévastatrice, faut-il se satisfaire de sa légalité ?

Ces questions sont particulièrement importantes dans un pays comme le Maroc, où l'ambition de développement économique doit constamment dialoguer avec les exigences de justice sociale et territoriale.

La croissance est indispensable. L'investissement aussi. La création de richesse également.

Mais une politique publique ne se juge pas uniquement à ce qu'elle produit globalement. Elle se juge aussi à ce qu'elle change dans la vie de ceux qui ont le moins.

Et surtout à ceux qu'elle risque de laisser derrière elle.
Pour moi, la politique commence précisément là : au moment où l'on refuse de considérer les plus fragiles comme une simple variable d'ajustement.

Le droit d'avoir tort, un privilège de riche ?

Je me pose parfois cette question provocatrice : et si le véritable privilège des puissants était de pouvoir se tromper sans être détruits ?

Le puissant peut connaître l'échec et rebondir.
Le pauvre peut connaître un simple accident de parcours et ne jamais s'en relever.

Le premier bénéficie plus facilement d'une seconde chance. Le second doit parfois consacrer toute son existence à réparer les conséquences d'une seule mauvaise décision.

Bien sûr, ce n'est pas une loi universelle. Des puissants tombent, des modestes se relèvent. Mais les ressources économiques et sociales changent profondément la capacité de chacun à absorber les coups du sort.

Voilà pourquoi je suis attaché à cette idée : une société véritablement juste ne devrait pas seulement garantir l'égalité devant la règle. Elle devrait aussi permettre à chacun de survivre dignement à ses erreurs.

Le droit à la seconde chance ne devrait pas dépendre du compte bancaire.

Et le droit à la dignité ne devrait jamais être conditionné à une conduite irréprochable.

Ma préférence pour les faibles n'est pas un renoncement à la vérité

Je sais ce que certains pourraient me répondre.
« Mais enfin, si le faible a tort et le puissant raison, pourquoi ne pas simplement soutenir celui qui a raison ? »
Parce qu'il existe une différence fondamentale entre reconnaître une vérité et choisir une attitude humaine.

Je peux donner raison au puissant sur les faits, sans lui donner carte blanche sur les conséquences.
Je peux désapprouver le faible sans souhaiter sa défaite sociale.
Je peux reconnaître une faute tout en contestant une sanction disproportionnée.
Je peux même défendre les droits de quelqu'un dont je désapprouve profondément les idées.

Ce n'est pas une contradiction. C'est peut-être, au contraire, ce qui distingue la justice de la vengeance, et la solidarité de la complaisance.Car la vérité doit rester indépendante de notre sympathie. Mais notre humanité ne doit pas disparaître devant la vérité.

Et si la vraie grandeur était de protéger celui qui a tort ?

Nous admirons volontiers ceux qui défendent les innocents.
C'est évidemment nécessaire.

Mais défendre un innocent est, moralement, relativement confortable. Il est facile de se mobiliser pour quelqu'un dont on partage les idées et dont on approuve les actes.

La véritable épreuve commence lorsque celui qui a besoin de notre protection est imparfait, désagréable, maladroit, coupable d'une erreur, voire responsable d'une injustice.

Il faut alors être capable de dire deux choses simultanément : Tu as tort. Mais tu ne mérites pas pour autant d'être écrasé.

Attention : cela ne signifie jamais oublier les victimes de ses actes. Leur dignité, leurs droits et leur réparation comptent tout autant. La solidarité envers un faible ne peut pas devenir une permission de faire souffrir un autre faible.

C'est cette limite qui rend ma conviction exigeante plutôt que confortable.

Je ne demande pas l'impunité pour les pauvres.
Je demande que leur pauvreté ne devienne pas une circonstance aggravante invisible.
Je ne demande pas que les puissants soient condamnés parce qu'ils sont puissants.
Je demande que leur puissance ne leur permette pas d'échapper à leurs responsabilités.

Je choisis mon camp, mais je ne renonce pas à penser

Au fond, je ne veux pas vivre dans une société où l'on serait obligé de choisir entre la vérité et la compassion.

Je veux pouvoir reconnaître les faits sans renoncer à comprendre les êtres humains.
Je veux pouvoir condamner une erreur sans condamner définitivement celui qui l'a commise.
Je veux pouvoir défendre la justice sans oublier la miséricorde.
Et si cette position me rend parfois suspect de partialité, je l'assume.

Car il existe une partialité qui déforme les faits, et une autre qui refuse l'indifférence devant la souffrance.

La première me dérange.
La seconde m'habite.

Alors oui, je continuerai probablement à me tenir du côté des faibles, des pauvres, des oubliés.

Pas pour leur donner raison à tout prix.
Pas pour excuser leurs fautes.
Pas pour transformer leur souffrance en certificat de vertu.

Mais pour rappeler que, dans une société civilisée, personne ne devrait avoir besoin d'être irréprochable pour mériter le respect, la protection et la dignité.

Je préfère défendre un faible qui a tort plutôt que d'applaudir un puissant qui abuse de sa raison.

Et si l'on me demande encore de choisir entre celui qui a raison et celui qui souffre, je répondrai ceci : Je donnerai raison à celui qui a raison. Mais je tendrai la main à celui qui souffre.

Parce qu'au fond, la justice n'est pas seulement l'art de distinguer le vrai du faux.
C'est aussi le courage d'empêcher que la raison du plus fort devienne, une fois de plus, la loi du plus fort.



Dimanche 11 Octobre 2026

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