Une visite qui dépasse la diplomatie traditionnelle.
La France ne regarde plus seulement le Maroc comme un partenaire historique ou un marché voisin. Elle le perçoit de plus en plus comme une puissance régionale stable, une plateforme industrielle compétitive, un acteur énergétique émergent et un point de jonction entre l’Europe, l’Afrique, l’Atlantique et la Méditerranée.
Pour le Maroc, cette relation renouvelée représente une occasion d’attirer des investissements, d’accéder à des technologies avancées, de consolider ses infrastructures et d’accélérer son positionnement dans les chaînes de valeur mondiales.
Mais elle doit également permettre au Royaume d’obtenir davantage de transfert de compétences, d’intégration industrielle locale et de création d’emplois qualifiés.
Des accords qui prolongent une dynamique de plus de 10 milliards d’euros.
Ils correspondent principalement aux accords, protocoles et engagements économiques conclus lors de la visite d’État du président Emmanuel Macron au Maroc en octobre 2024.
Ces engagements concernaient notamment les énergies vertes, les infrastructures durables, les nouveaux écosystèmes industriels, le dessalement de l’eau, l’innovation, les start-up, la connectivité et la coopération économique en Afrique.
L’Élysée avait alors présenté un portefeuille de projets dépassant les 10 milliards d’euros, avec un accent particulier sur l’emploi, la formation et l’innovation.
La réunion de 2026 vient donc donner une continuité politique et opérationnelle à ces engagements. Elle vise moins à annoncer une nouvelle enveloppe globale qu’à préciser certains projets, sécuriser leurs financements et élargir les domaines de coopération.
Cette distinction est importante : les montants annoncés ne sont pas tous immédiatement investis. Ils regroupent des contrats, des intentions de financement, des investissements privés et des projets dont la réalisation s’étalera sur plusieurs années.
Une coopération multisectorielle.
Pris séparément, certains de ces textes peuvent paraître techniques.
Pris dans leur ensemble, ils dessinent pourtant une architecture de coopération beaucoup plus profonde. L’objectif n’est plus seulement de multiplier les échanges commerciaux, mais de connecter durablement les administrations, les entreprises, les établissements de formation, les universités et les centres de recherche des deux pays.
La confirmation du financement de la LGV Kénitra–Marrakech revêt une portée particulière. Cette infrastructure devra relier les grands pôles économiques et touristiques du Royaume, améliorer la mobilité entre les territoires et libérer des capacités sur le réseau ferroviaire classique.
Selon les données officielles, la future ligne devrait desservir des territoires représentant une part majeure de la population et de l’activité économique nationale.
L’électricité verte au cœur de la nouvelle relation.
Les deux pays souhaitent identifier les solutions techniques et commerciales permettant d’acheminer vers l’Europe une partie de l’électricité renouvelable produite au Maroc.
Cette perspective est stratégique pour les deux partenaires. La France et l’Europe cherchent à diversifier leurs sources d’énergie et à sécuriser leur transition vers une économie moins carbonée.
Le Maroc, de son côté, dispose d’un potentiel solaire et éolien considérable et aspire à devenir un acteur majeur de l’énergie propre. Toutefois, le Royaume ne doit pas se limiter au rôle de fournisseur d’électricité. Sa véritable ambition doit être de transformer cette énergie en valeur industrielle nationale.
L’électricité verte peut servir à produire de l’hydrogène, de l’ammoniac décarboné, des carburants propres, des batteries, des composants automobiles ou aéronautiques et des matériaux à faible empreinte carbone.
L’enjeu n’est donc pas uniquement d’exporter des kilowattheures vers l’Europe, mais d’attirer au Maroc les industries qui recherchent une énergie propre, disponible et compétitive.
Le nucléaire civil : une perspective, et non encore un accord majeur conclu.
Il serait néanmoins prématuré de présenter le nucléaire comme l’un des accords économiques majeurs déjà conclus.
Les textes officiellement publiés à l’issue de la réunion portent principalement sur d’autres secteurs. Le nucléaire civil demeure, à ce stade, une piste stratégique qui nécessiterait des études approfondies sur les coûts, la sûreté, la réglementation, les compétences et la gestion à long terme.
Pour le Maroc, l’intérêt pourrait résider dans l’acquisition progressive d’une expertise scientifique et technologique, sans précipitation et dans le respect des exigences internationales les plus strictes.
Aéronautique et industrie : passer de la sous-traitance à la maîtrise technologique.
Mais une nouvelle étape doit désormais être franchie. Le Royaume ne peut durablement se satisfaire d’une spécialisation fondée principalement sur la sous-traitance. Il doit accroître la part de la recherche-développement réalisée localement, renforcer ses fournisseurs nationaux et participer à la conception des produits, et non seulement à leur assemblage.
Chaque grand partenariat devrait ainsi comporter des engagements mesurables portant sur le taux d’intégration locale, la formation, le transfert de technologie, l’emploi qualifié et l’accès des PME marocaines aux marchés créés.
Sécurité et défense : une convergence d’intérêts.
Le Premier ministre français a évoqué des résultats importants obtenus récemment grâce à cette coopération et annoncé la préparation d’un accord sécuritaire plus global. Dans le domaine de la défense, le potentiel de coopération est réel, mais l’objectif marocain devrait aller au-delà de l’acquisition d’équipements.
Le Royaume doit privilégier la maintenance locale, la formation, la production de composants et la constitution progressive d’une base industrielle et technologique nationale.
Vers un traité bilatéral historique.
Selon les déclarations françaises, ce texte pourrait constituer le premier traité de ce niveau conclu par la France avec un pays extérieur à l’Union européenne.
Il viserait à inscrire les relations dans la durée et à établir des mécanismes réguliers de concertation dans les domaines politique, économique, énergétique, sécuritaire, culturel et africain.
Un tel traité ne serait pas seulement symbolique. Il pourrait donner davantage de stabilité aux investissements, assurer un suivi institutionnel des projets et permettre aux deux pays de coordonner plus étroitement leurs positions sur les grands enjeux méditerranéens et africains.
Un gain diplomatique majeur pour le Maroc.
Le soutien français à la souveraineté marocaine sur le Sahara possède une portée particulière, compte tenu du poids diplomatique de la France, de son statut de membre permanent du Conseil de sécurité et de son influence au sein de l’Union européenne. Il contribue également à conforter le Maroc comme partenaire incontournable de l’Europe en matière de sécurité, d’énergie, de migration, d’industrie et de coopération avec l’Afrique.
Cependant, ce partenariat ne doit pas conduire à une nouvelle dépendance. La force actuelle de la diplomatie marocaine réside précisément dans sa capacité à diversifier ses alliances avec l’Espagne, les États-Unis, le Royaume-Uni, les pays du Golfe, la Chine, l’Afrique et d’autres partenaires européens.
La relation avec la France doit donc s’inscrire dans cette stratégie d’ouverture équilibrée, fondée sur les intérêts nationaux du Maroc et sur sa liberté de décision.
Transformer les annonces en souveraineté économique.
Il doit également négocier des mécanismes transparents de suivi, avec des calendriers, des indicateurs de réalisation et des objectifs précis en matière de contenu local. Le véritable partenariat d’exception est celui qui ne se limite pas à vendre des équipements ou à financer des infrastructures, mais qui contribue à construire des compétences nationales, à faire émerger des champions marocains et à consolider la souveraineté économique du Royaume.
En conclusion : la visite du Premier ministre français et de son importante délégation marque incontestablement un changement d’échelle dans les relations entre le Maroc et la France. Elle confirme la sortie définitive d’une période de tensions et l’entrée dans une phase de coopération stratégique, structurée autour de l’énergie, des infrastructures, de l’industrie, de la sécurité, de la formation et de l’Afrique. Pour la France, le Maroc représente un partenaire stable et une plateforme vers un continent en pleine transformation.
Pour le Royaume, la France demeure une source importante d’investissements, de financement, de technologie et d’influence européenne. Mais l’ambition marocaine doit aller plus loin : faire de ce partenariat un accélérateur de souveraineté plutôt qu’une nouvelle forme de dépendance.
La réussite se mesurera à la capacité du Maroc à transformer les accords conclus en emplois qualifiés, en technologies maîtrisées, en entreprises nationales compétitives et en un positionnement géopolitique encore plus fort.
C’est à cette condition que le Partenariat d’exception renforcé prendra tout son sens : non pas le retour à une relation ancienne, mais la construction d’une alliance moderne, équilibrée et tournée vers l’avenir.
Rédigé par Abdelghani El Arrasse : Analyste économique Membre de L’AEI.












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