À l’approche des élections législatives du 23 septembre, la question de la participation politique des quelque six millions de Marocains vivant à l’étranger revient dans le débat public.
Pourtant, lorsqu’il s’agit d’exercer directement le droit de choisir leurs représentants, leur éloignement géographique continue de limiter leur participation à la vie démocratique nationale.
La Constitution leur reconnaît les droits de pleine citoyenneté.
Ses articles 17 et 18 consacrent leur droit de vote, leur éligibilité et leur participation aux institutions consultatives et aux instances de gouvernance. L’enjeu est désormais de donner à ces principes une traduction concrète, simple et accessible.
Pour les législatives du 23 septembre, le vote des Marocains vivant à l’étranger reste fondé sur l’inscription dans une commune ou un arrondissement du Royaume et sur le recours à la procuration.
Ce dispositif apporte une réponse juridique, mais il ne remplace pas entièrement l’exercice personnel et direct du vote. Voter, c’est choisir soi-même, dans le secret, la liberté et la responsabilité.
La procuration peut répondre à une impossibilité individuelle. Elle paraît cependant moins adaptée lorsqu’elle devient le principal moyen de participation proposé à plusieurs millions de citoyens vivant hors du territoire national.
Dans une précédente tribune, j’ai proposé de considérer les Marocains vivant à l’étranger comme une treizième région symbolique du Royaume.
Cette treizième région n’est pas un territoire extérieur au territoire national. Elle est constituée de femmes et d’hommes qui portent le Maroc avec eux. Elle rassemble des compétences, des capitaux, des expériences, des réseaux, des connaissances et une mémoire.
Elle relie les douze régions du Royaume à de nombreux pays et peut contribuer à leur développement, à leur ouverture et à leur rayonnement. Mais cette treizième région symbolique ne peut pas être seulement sollicitée pour transférer de l’argent, investir, promouvoir l’image du pays ou mobiliser ses compétences.
Elle doit également pouvoir participer aux choix collectifs de la Nation. C’est ici que le vote numérique peut apporter une réponse concrète.
Le Maroc a engagé depuis plusieurs années la transformation numérique de ses administrations, de ses services publics et de ses relations avec les citoyens. Il développe l’identité numérique, les plateformes publiques, la dématérialisation des procédures et l’interconnexion des systèmes administratifs.
Cette dynamique pourrait désormais être étendue, progressivement et avec toutes les garanties nécessaires, à l’exercice du droit de vote. Si un Marocain peut accomplir à distance des démarches administratives, accéder à des documents officiels, effectuer des opérations bancaires sécurisées ou dialoguer avec l’administration, il devient légitime d’étudier la construction d’un dispositif lui permettant de voter à distance dans des conditions fiables.
Le vote numérique ne signifie pas ouvrir une application ordinaire et cliquer sur le nom d’un candidat. Il exige une véritable architecture de confiance. L’identité de l’électeur doit être vérifiée sans ambiguïté. Le secret du bulletin doit être totalement séparé de son identité.
Chaque personne ne doit pouvoir voter qu’une seule fois. Le système doit résister aux intrusions, aux manipulations, aux pressions et aux pannes. Les opérations doivent pouvoir être contrôlées et auditées par des organismes indépendants.
Les résultats doivent être vérifiables sans permettre de retrouver le choix individuel d’un citoyen. Cette infrastructure doit être placée sous souveraineté marocaine.
Les données électorales ne peuvent pas dépendre d’une plateforme commerciale étrangère ou d’un fournisseur dont le Maroc ne maîtriserait ni les programmes, ni les infrastructures, ni les conditions d’accès.
Le code, les serveurs, les habilitations, les journaux techniques et les procédures de contrôle doivent relever d’une responsabilité nationale clairement établie.
Le vote numérique pourrait s’appuyer sur une identité numérique marocaine sécurisée, sur l’enregistrement consulaire et sur les listes électorales nationales.
Plusieurs voies peuvent coexister : le vote numérique à distance, le vote physique dans les consulats et les ambassades, ainsi que le vote au Maroc pour ceux qui s’y trouvent.
Le citoyen doit disposer d’un choix réel et accessible. Mais le numérique pourrait donner une portée beaucoup plus large à la participation de millions de Marocains répartis dans de nombreux pays.
Les questions de sécurité doivent être prises au sérieux. Elles ne devraient cependant pas conduire à renoncer à toute évolution. Aucun système électoral n’est totalement dépourvu de risques. Le vote physique connaît lui aussi des erreurs, des difficultés d’accès et des contestations.
La question est de savoir si les risques liés au numérique peuvent être identifiés, encadrés, contrôlés et réduits afin d’établir une confiance démocratique suffisante. Le numérique ne doit pas fragiliser la démocratie. Il doit permettre de l’élargir.
Cette proposition rejoint une conviction que j’ai défendue dans ma tribune « Marocain. Point, c’est tout ».
Les expressions « MRE », « Marocains du monde », « diaspora » ou « Chibani » peuvent avoir une histoire ou une utilité administrative. Mais elles ne doivent pas finir par fabriquer des identités distinctes.
La résidence est une situation géographique ou administrative. Elle ne définit pas l’appartenance nationale.
Je ne suis pas un Marocain du monde opposé à un Marocain du Maroc.
Comme des millions d’autres, j’ai conservé mes attaches, ma mémoire, ma famille, mes engagements et ma volonté de contribuer à son avenir. Je suis Marocain. Point, c’est tout.
Cette affirmation doit produire des conséquences concrètes. Si nous sommes Marocains au même titre que ceux qui résident dans le Royaume, nous devons pouvoir exercer le même droit de vote, personnellement et directement, sans devoir parcourir des milliers de kilomètres.
Nous ne demandons pas un privilège réservé à une communauté extérieure. Nous proposons de réduire l’écart qui subsiste dans les conditions d’exercice du droit de vote selon le lieu de résidence. Une citoyenneté unique exige que les droits politiques deviennent effectivement accessibles à tous.
La treizième région symbolique et le principe « Marocain. Point, c’est tout » ne se contredisent donc pas. Ils se complètent.
La première rend visibles les millions de Marocains dispersés dans le monde et leur capacité d’action collective. Le second rappelle qu’ils ne constituent pas une Nation à côté de la Nation. Cette participation pose également la question de la représentation.
Les Marocains vivant à l’étranger doivent pouvoir choisir directement des représentants connaissant leurs situations, leurs attentes et leurs relations avec le Royaume. Des modalités électorales adaptées pourraient être étudiées en fonction des grandes zones géographiques, tout en maintenant un lien avec les douze régions du Maroc.
Cette représentation ne devrait pas être limitée à quelques personnalités désignées pour parler au nom de millions de citoyens.
La vie associative et les instances consultatives jouent un rôle utile, mais elles ne remplacent pas la légitimité issue du suffrage. On représente politiquement des citoyens parce qu’ils vous ont librement choisi. Le vote numérique pourrait précisément donner à cette représentation sa légitimité démocratique.
Les partis politiques sont aujourd’hui interpellés. Ils ne peuvent plus se contenter d’évoquer les Marocains vivant à l’étranger dans leurs programmes, de saluer leur contribution ou de leur promettre une meilleure intégration après les élections.
Ils doivent présenter des propositions précises sur le vote direct à distance et sur la représentation effective de ces citoyens.
Compte tenu de la proximité du scrutin du 23 septembre, la mise en œuvre complète d’un système de vote numérique paraît difficile pour ces élections.
Mais chaque parti peut dès maintenant prendre un engagement public et proposer un calendrier : lancement d’une mission nationale indépendante, expérimentation du vote numérique, audits de sécurité, consultation des citoyens concernés et préparation des textes juridiques nécessaires.
Il faut passer des déclarations de principe à une méthode et à un calendrier.
Les six millions de Marocains vivant à l’étranger ne doivent pas être considérés uniquement à travers leurs transferts financiers, leurs compétences ou leur contribution au rayonnement du Royaume.
Ils sont d’abord des citoyens. Ils doivent pouvoir participer à la définition des politiques qui engagent leur pays, leurs familles et les générations futures. Le numérique ne résoudra pas, à lui seul, la distance politique qui a pu s’installer. Mais il peut réduire la distance matérielle qui sépare encore des millions de citoyens de l’exercice direct du vote.
Après les douze régions territoriales et la treizième région symbolique, il faut désormais construire un seul espace démocratique.
Un Marocain, qu’il vive à Rabat, Casablanca, Dakhla, Paris, Montréal, Bruxelles ou ailleurs, doit pouvoir dire : ma voix compte, mon vote est direct et ma citoyenneté est entière. Marocain. Point, c’est tout.












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