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Maroc: «Ubérisation» de la politique


L’ubérisation, phénomène récent dans le domaine de l’économie, peut-elle être étendue au domaine politique? Ses traits formels, que sont les institutions, les partis et les syndicats, l’agenda électoral et l’État de droit, sont aujourd’hui concurrencés par de nouveaux protagonistes maîtrisant des technologies qui leur permettent de peser sur les modes d’expression des citoyens et sur la formulation de leurs attentes. S’installe désormais une sorte de nouveau «modèle» politique par le progrès technologique.



Par Mustapha Sehimi

L’appréhension du déroulé de la vie politique nationale se heurte à des facteurs de complexité et de subtilité pas toujours maîtrisés par les acteurs et les chercheurs. Comment prendre en compte des paramètres culturels qui donnent cette «spécificité» à la pratique politique? L’approche institutionnelle aide dans ce registre, mais elle reste insuffisante pour affiner les mouvements sociaux. Comme en économie, l′informel en politique occupe sans doute une place notable, significative, dans le jeu des acteurs et les formes de leur action.

 

L’évolution des dernières années traduit un autre degré, qualitatif, dans la traduction et le déploiement de la politique nationale. L’une des pistes pouvant peser -durablement?- dans les cheminements des années à venir dans un avenir prévisible est celle de l’«ubérisation». Ce mot a été créé, rappelons-le, d’après le nom de l’entreprise américaine Uber. Un phénomène récent dans le domaine de l’économie: l’utilisation de services permettant aux professionnels et aux clients une mise en contact direct, de manière quasi instantanée, et ce, grâce à l’utilisation d’une plateforme.

 

Cette nouvelle notion peut-elle servir dans le domaine politique? Il importe tout d’abord de relever la situation actuelle de ce marché. Comment se présente-t-il? Quelle est son articulation? Il vaut de rappeler à cet égard ses traits formels: des institutions, des partis et des syndicats, un cadre pluraliste et compétitif, un agenda électoral respecté, un État de droit et un référentiel démocratique globalement positif. Or, nous vivons un grand bouleversement sociopolitique lié au progrès technologique qui est venu bousculer ce domaine-là en s’immisçant dans les activités traditionnelles. De nouveaux protagonistes utilisent et maîtrisent ces nouvelles technologies, qui leur permettent de peser fortement sur les modes d’expression des citoyens ainsi que sur la formulation de leurs besoins, de leurs attentes et de leurs aspirations.


S’installe désormais une sorte de nouveau «modèle» politique par le progrès technologique. Les partis politiques n’ignorent pas ce phénomène: tant s’en faut. De manière inégale, les formations représentatives ont fini par intégrer la digitalisation dans la mise en exergue de leurs activités, en particulier depuis les scrutins de 2016. Mais le contenu de leurs sites respectifs n’est vraiment «activiste» qu’à l’occasion de la préparation des échéances électorales. Dans l’intervalle, leur gestion reste à minima…

 

Le problème de fond est éligible à plusieurs niveaux d’analyse. Le premier d’entre eux regarde la base électorale étroite, étriquée même, de la représentation politique institutionnelle. Si l’on se base sur les scrutins de 2021, les chiffres sont éclairants: 8.786.000 votants, pour 17.510.000 inscrits; un taux de participation de 50,18% -en progrès de près de 8 points parce que trois votes (Parlement, régions, communes) ont eu lieu le même jour; des votes blancs ou nuls à hauteur de 1,2 million (13,63 %); et au total une base électorale d’un tiers par rapport aux 24-25 millions de citoyens en âge de voter.

 

Le deuxième niveau regarde, lui, le désintérêt des citoyens pour les élections mêmes, furent-elles couvrant un large spectre de pas moins de 34 partis. L’offre, censée couvrir pratiquement toutes les sensibilités du champ social, est paradoxalement jugée insuffisante, imparfaite. Pourquoi? Parce que les citoyens préfèrent des formes d’expression différentes, distinctes, autonomes, à travers les réseaux sociaux. C’est là la «piste» de ce que l’on a appelé l′«ubérisation».

 


Ce qui frappe aujourd’hui est le fait suivant: les mouvements sociaux sont «activistes», non plus tellement dans le cadre des corps syndicaux constitués, mais ailleurs. Le taux de syndicalisation du monde du travail ne dépasse pas les 8%, comme l’a relevé le Haut-Commissariat au plan (HCP) dans une étude qui garde sans doute toute son actualité. Le gouvernement n’a pas d’autre choix que le dialogue social avec les cinq centrales syndicales présentées comme «représentatives».


Les grandes contestations sociales ne trouvent pas leur place à cet égard: comment traiter avec des coordinations nationales sans «statut» institutionnel? Une situation illustrée, à titre d’exemple, par les résistances et la radicalité de leurs positions lors des négociations avec le département de l’Éducation nationale ces derniers mois.

 

La crise nouée avec les étudiants en médecine sur la réforme de la durée de leur cycle est une autre illustration de cette situation. Pas de place pour les syndicats: une dynamique contestataire autonomisée, se nourrissant elle-même donc, et réussissant à mobiliser depuis huit mois quelque 25.000 étudiants. En somme, un schéma binaire, hybride: la vie institutionnelle d’un côté, désarmée et tentant de faire face à la crise; et de l’autre, une vie sociale se déployant en roue libre, sans régulation. La crédibilité de la parole publique en prend un coup, et la démocratie n’y gagne pas non plus. Un nouveau paradigme qui s’installe?

Rédigé par Mustapha Sehimi sur Le 360




Vendredi 31 Mai 2024


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