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Nicaragua : Ortega et Murillo, le couple présidentiel qui veut gouverner sans élections

Le système nicaraguayen est inédit par sa forme : une coprésidence conjugale inscrite dans la Constitution


Rédigé par La rédaction le Jeudi 23 Juillet 2026

En institutionnalisant une coprésidence exercée par Daniel Ortega et son épouse Rosario Murillo, le Nicaragua a créé un système politique sans véritable équivalent. Après avoir neutralisé l’opposition et placé les institutions sous la tutelle de l’exécutif, le pouvoir annonce désormais qu’il ne souhaite plus organiser d’élections.



Le Nicaragua n’est plus seulement dirigé par un président dont l’épouse occupe une place centrale dans l’appareil d’État. Il est officiellement gouverné par un couple. Daniel Ortega et Rosario Murillo exercent conjointement la fonction suprême depuis qu’une vaste réforme constitutionnelle a transformé la vice-présidente en « coprésidente » et renforcé considérablement les pouvoirs de l’exécutif.

Présentée comme une adaptation institutionnelle aux réalités politiques du pays, cette coprésidence consacre surtout une évolution engagée depuis plusieurs années : le passage d’un régime dominé par un parti à un système familial dans lequel le pouvoir, la succession et le contrôle de l’État se concentrent autour du couple Ortega-Murillo.

Le 20 juillet 2026, Daniel Ortega est allé plus loin en affirmant que le Nicaragua ne tiendrait plus d’élections. Cette déclaration intervient alors que la prochaine consultation nationale était attendue en 2027, à l’expiration du mandat en cours. Elle ne constitue pas encore, à elle seule, un texte juridique détaillant le futur mode de désignation des dirigeants, mais elle signifie politiquement que le régime ne considère plus l’alternance électorale comme une option légitime.

De la révolution sandiniste au pouvoir personnel

Pour comprendre le Nicaragua actuel, il faut revenir à la révolution sandiniste de 1979. Le Front sandiniste de libération nationale, le FSLN, renverse alors la dictature d’Anastasio Somoza, dont la famille avait dominé le pays pendant plusieurs décennies.

Daniel Ortega devient l’une des principales figures du nouveau pouvoir révolutionnaire. Il dirige le Nicaragua pendant les années 1980, dans un contexte marqué par la guerre civile, l’affrontement avec les « Contras » soutenus par les États-Unis, l’embargo américain et de profondes difficultés économiques.

En 1990, Ortega accepte sa défaite électorale face à Violeta Chamorro. Cette alternance semblait ouvrir une nouvelle période démocratique. Mais le leader sandiniste ne disparaît jamais réellement du jeu politique. Il conserve le contrôle du FSLN, se présente à plusieurs élections et revient finalement au pouvoir en janvier 2007, après sa victoire au scrutin de 2006.

Au départ, Ortega gouverne en combinant discours révolutionnaire, conservatisme social et pragmatisme économique. Il noue des relations avec les milieux d’affaires, maintient une politique macroéconomique relativement prudente et profite du soutien financier du Venezuela d’Hugo Chávez.

Progressivement, cependant, les contre-pouvoirs sont affaiblis. La justice, le Parlement, l’administration électorale et une partie des médias passent sous le contrôle direct ou indirect du FSLN. Une réforme constitutionnelle permet à Ortega de se représenter sans limitation du nombre de mandats.

Réélu en 2011, 2016 et 2021, il ne dirige plus seulement un gouvernement sandiniste : il construit un système dans lequel l’État, le parti et la famille présidentielle deviennent difficilement dissociables.

Rosario Murillo, de porte-parole à coprésidente

Poétesse, ancienne militante sandiniste et épouse de Daniel Ortega, Rosario Murillo a longtemps été présentée comme la coordinatrice de la communication gouvernementale. Mais son influence dépassait largement cette fonction.

Elle contrôle progressivement la communication officielle, les nominations administratives, les relations avec les municipalités et une grande partie de l’organisation quotidienne du régime. En 2017, elle devient officiellement vice-présidente.

La réforme constitutionnelle définitivement approuvée en janvier 2025 transforme ensuite la vice-présidence en coprésidence. Elle prolonge également la durée du mandat présidentiel de cinq à six ans et accorde à l’exécutif un rôle de coordination sur les autres pouvoirs de l’État.

Sur le papier, Ortega et Murillo gouvernent désormais ensemble. Dans les faits, le nouveau dispositif formalise une réalité déjà installée : Rosario Murillo est à la fois l’épouse du président, sa principale collaboratrice, une dirigeante du FSLN et la personnalité la mieux placée pour organiser une éventuelle succession.

Le caractère inédit du système ne tient donc pas uniquement au fait qu’un président gouverne avec sa femme. D’autres conjoints de chefs d’État ont exercé une influence politique importante dans l’histoire. La singularité nicaraguayenne réside dans l’inscription de cette relation familiale au sommet même de la Constitution.

La rupture majeure intervient en avril 2018. Une réforme du système de sécurité sociale provoque des manifestations qui s’étendent rapidement à l’ensemble du pays. Étudiants, retraités, mouvements citoyens et anciens sandinistes réclament des changements politiques.

La réponse gouvernementale est violente. Les forces de sécurité et des groupes armés favorables au pouvoir sont accusés d’avoir participé à la répression. Plus de 300 personnes auraient été tuées selon les évaluations citées par les organisations internationales.

Depuis cette crise, le régime a considérablement durci son fonctionnement. Des opposants ont été arrêtés, contraints à l’exil ou privés de leur nationalité. Des médias indépendants, des universités, des associations, des organisations religieuses et plusieurs milliers d’organisations non gouvernementales ont perdu leur statut juridique ou leurs biens.

Human Rights Watch estime que les autorités ont systématiquement recours aux arrestations arbitraires, aux disparitions forcées, aux expulsions et aux confiscations pour étouffer la contestation.

Lors de la présidentielle de 2021, plusieurs candidats potentiels avaient été arrêtés avant le scrutin. Daniel Ortega avait alors été déclaré vainqueur face à des adversaires sans capacité réelle de concurrencer le pouvoir.

Le paradoxe nicaraguayen réside dans le contraste entre la fermeture politique et une économie qui n’est pas en situation d’effondrement.

Selon la Banque mondiale, le produit intérieur brut a progressé de 4,9 % en 2025, après une croissance de 3,6 % en 2024. L’activité a notamment été soutenue par la construction, le commerce, les services et le secteur minier. L’institution prévoit une croissance d’environ 3,4 % en 2026.

Le Fonds monétaire international estime également que l’économie a résisté aux différents chocs enregistrés depuis 2018. La dette publique a diminué et le système bancaire demeure relativement liquide.

Cette stabilité constitue l’un des principaux arguments du gouvernement. Le pouvoir met en avant les infrastructures routières, l’électrification, les programmes sociaux, les investissements publics et la réduction de la pauvreté. La Banque mondiale estime que celle-ci serait passée sous le seuil de 14 % en 2025 selon la mesure retenue dans ses projections nationales.

Mais ce bilan doit être nuancé. Une part importante de l’équilibre économique repose sur les transferts d’argent envoyés par les Nicaraguayens installés à l’étranger. Ces remises soutiennent la consommation des ménages et les réserves en devises, mais elles témoignent aussi de l’importance de l’émigration.

L’économie reste dépendante des exportations agricoles, de l’or, de l’industrie manufacturière sous régime de zones franches et de la conjoncture américaine. Les sanctions internationales et l’isolement diplomatique représentent également un risque, même si le gouvernement a renforcé ses relations avec la Chine, la Russie et plusieurs États opposés à Washington.

Le Nicaragua connaît ainsi une forme de stabilité autoritaire : les indicateurs macroéconomiques sont suffisamment solides pour éviter une crise immédiate, mais ils ne s’accompagnent ni d’une ouverture politique ni d’un renforcement de l’État de droit.

Une politique sociale entre résultats et contrôle politique

Le sandinisme continue de revendiquer une politique sociale favorable aux catégories populaires. L’amélioration de l’accès à l’électricité, la construction de routes, les campagnes de santé et certains programmes éducatifs ont apporté des résultats visibles dans les zones rurales.

Le gouvernement dispose également d’un réseau territorial très structuré. Les municipalités, les organisations sandinistes et les institutions publiques permettent de distribuer aides, services et avantages sociaux.

Mais cette politique sociale est indissociable du contrôle politique. Dans un système où le parti et l’État se confondent, l’accès aux emplois publics, aux aides ou aux responsabilités locales peut dépendre de la loyauté envers le pouvoir. La protection sociale devient alors à la fois un instrument de redistribution et un mécanisme de fidélisation.

Le régime ne repose donc pas uniquement sur la coercition. Il s’appuie aussi sur une partie de la population qui associe le sandinisme à la stabilité, aux programmes sociaux et à la souveraineté nationale face aux États-Unis.

​ Vers les prochaines élections… ou vers leur disparition ?

Avant la déclaration de Daniel Ortega du 20 juillet 2026, le scénario attendu était celui d’une nouvelle élection sans véritable compétition. Le couple Ortega-Murillo aurait pu se présenter à la coprésidence, sans limitation de mandat et face à une opposition largement exilée, emprisonnée ou désorganisée.

Mais en affirmant qu’il n’y aurait « plus jamais » d’élections, Ortega change la nature du problème. Il ne s’agit plus seulement de savoir si les prochains scrutins seront libres ou crédibles. Il faut désormais se demander s’ils auront lieu.

Le président a annoncé son intention de travailler avec un Parlement contrôlé par le FSLN afin d’ériger un dispositif politique empêchant le retour au pouvoir de ceux qu’il qualifie de « putschistes » ou de « traîtres ».

Plusieurs scénarios deviennent possibles : une suppression formelle des élections nationales, leur remplacement par un mécanisme de désignation interne, leur report indéfini ou leur maintien sous une forme strictement encadrée et sans opposition véritable.

La réaction internationale commence déjà à se durcir. Le 21 juillet 2026, Washington a appelé les autres pays à isoler davantage le gouvernement nicaraguayen. De nouvelles sanctions pourraient toutefois fragiliser l’économie sans nécessairement provoquer une ouverture politique.

Derrière l’effacement annoncé des élections se pose enfin la question de la succession. Daniel Ortega est né en 1945. Rosario Murillo apparaît comme l’héritière politique la plus évidente, mais plusieurs membres de leur famille occupent également des positions influentes dans les médias, la diplomatie, les entreprises publiques ou les relations internationales.

La coprésidence permettrait donc d’assurer une continuité institutionnelle si Ortega venait à se retirer ou à ne plus pouvoir gouverner. Mais une succession familiale ne garantit pas automatiquement la stabilité. Le FSLN reste composé de différents réseaux militaires, économiques et administratifs dont les intérêts pourraient diverger.

Le Nicaragua se trouve ainsi à un tournant. La révolution qui avait mis fin à la dynastie Somoza risque d’aboutir, près d’un demi-siècle plus tard, à une nouvelle forme de pouvoir familial.

Daniel Ortega et Rosario Murillo ont réussi à neutraliser presque tous les mécanismes de l’alternance : opposition, justice indépendante, médias libres, société civile et administration électorale autonome. En annonçant maintenant la fin des élections, le régime retire le dernier voile démocratique qui couvrait encore son fonctionnement.

Le système nicaraguayen est inédit par sa forme : une coprésidence conjugale inscrite dans la Constitution. Mais il est historiquement plus classique par sa trajectoire : un mouvement révolutionnaire devenu parti dominant, puis parti-État, avant de se transformer progressivement en pouvoir familial.

La prochaine échéance ne se jouera donc peut-être pas dans les urnes. Elle se jouera au sein du régime lui-même, autour de la succession de Daniel Ortega, de l’autorité réelle de Rosario Murillo et de la capacité du couple présidentiel à maintenir la stabilité économique tout en approfondissant l’isolement politique du pays.





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