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Partenariat Maroc–Mistral : souveraineté technologique ou souveraineté cognitive ?


Par Dr Az-Eddine Bennani

L’annonce, le 12 janvier, d’un partenariat entre le Maroc et Mistral AI a suscité un enthousiasme compréhensible. Pour certains, elle marque une étape décisive vers la souveraineté nationale en intelligence artificielle.

Pour d’autres, elle symbolise le rapprochement naturel du Maroc avec un acteur européen, perçu comme plus ouvert et plus compatible avec les exigences réglementaires et culturelles du pays.

Cette lecture mérite toutefois d’être clarifiée. Car en matière d’intelligence artificielle, la souveraineté ne se réduit ni à l’origine géographique d’un fournisseur, ni à l’ouverture du code, ni à l’hébergement local des serveurs. Elle repose sur un élément bien plus fondamental : la maîtrise de l’algorithme, c’est-à-dire de la manière de penser que l’IA encode et reproduit.



Algorithme et programme : une confusion fondatrice

L’un des malentendus les plus persistants autour de l’intelligence artificielle réside dans la confusion entre algorithme et programme informatique.

Un algorithme n’est pas du code. Il est, avant toute chose, une manière de penser un problème, une façon de structurer le réel, de hiérarchiser les priorités, de découper une situation complexe en éléments traitables.

Historiquement, le terme renvoie à Al-Khwarizmi, dont l’apport majeur n’était pas technique, mais intellectuel : avant de calculer, il faut organiser le raisonnement.

Le programme informatique vient ensuite. Il n’est que la traduction technique de cette pensée : un ensemble d’instructions permettant à une machine d’exécuter une logique déjà définie.

Confondre algorithme et programme revient à confondre la pensée et son écriture, le raisonnement et son automatisation.

Les LLM : des manières de penser codées

Un modèle de langage de grande taille n’est pas une intelligence autonome. Il ne comprend pas le monde et ne raisonne pas par lui-même.

Il applique, à très grande échelle, une manière de penser conçue en amont par ses concepteurs, traduite en architectures mathématiques, en choix algorithmiques et en corpus de données.

Lorsqu’un pays adopte un LLM conçu ailleurs, même open source, même hébergé localement, il n’adopte pas seulement une technologie.

Il adopte une façon de poser les problèmes, une hiérarchie implicite des priorités, une certaine vision de l’individu, de l’économie, du droit et de la société.

Ce que change – et ne change pas – le partenariat avec Mistral

Le partenariat avec Mistral constitue une opportunité stratégique réelle. Il ouvre l’accès à des modèles performants, à des coopérations techniques et à des projets pilotes. Il offre aussi une alternative crédible aux grandes plateformes dominantes.

Mais il ne garantit pas, à lui seul, une souveraineté en intelligence artificielle. Les infrastructures critiques, les architectures fondamentales et les logiques algorithmiques demeurent largement exogènes si elles ne sont pas explicitement co-construites.

La vraie souveraineté commence avant le code

La souveraineté en intelligence artificielle commence dans la capacité d’un pays à formuler ses propres manières de penser les problèmes publics, économiques et sociaux. Elle suppose la maîtrise des données, des usages, des priorités et des finalités.

Ce n’est qu’ensuite que ces algorithmes peuvent être traduits en programmes et intégrés dans des systèmes d’IA, éventuellement en partenariat avec des acteurs internationaux. Dans le cas du Maroc, l’enjeu est central.

Les réalités linguistiques, culturelles, institutionnelles et sociales exigent des manières de penser spécifiques. Une IA importée peut être utile, mais elle ne peut structurer durablement l’action publique et économique sans une appropriation cognitive locale.

Partenariat comme levier, pas comme substitut

Le partenariat Maroc–Mistral peut devenir un levier stratégique puissant s’il sert à renforcer la capacité du Maroc à concevoir ses propres algorithmes et ses propres cadres de pensée.

En intelligence artificielle, la souveraineté n’appartient pas à celui qui héberge ou utilise les modèles, mais à celui qui conçoit la manière de penser que ces modèles mettent en œuvre.

Par Dr Az-Eddine Bennani



Vendredi 23 Janvier 2026


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