Pour commencer voila ce que j'ai compris des propos de mon ami Rida Lamrini lors de son podcast ci-dessous sur Atlantic Radio de Chaib Hammadi
Il faut se défaire d’une idée confortable : celle selon laquelle on écrit pour être lu. C’est vrai au début. Puis cela s’use. La reconnaissance s’émousse, les certitudes se fissurent, et le silence s’installe — non pas le silence extérieur, mais celui, plus inquiétant, qui suit la disparition des raisons. Or c’est précisément là que le geste insiste. Non par héroïsme. Par nécessité nue.
Écrire, alors, devient une manière de rester debout quand les récits se retirent. Un acte minimal : poser une phrase comme on pose le pied, pour vérifier que le sol existe encore. Le monde peut ne plus demander de mots, mais le sujet, lui, a besoin d’un rythme. D’un battement. L’écriture fournit ce battement. Elle n’explique rien ; elle maintient.
Il y a dans ce geste quelque chose de profondément anti-spectaculaire. Personne ne regarde. Rien n’est en jeu. Et pourtant, on écrit. Comme on respire dans une pièce vide. Non pour produire, mais pour ne pas se dissoudre. La page devient un espace de résistance douce : contre l’oubli de soi, contre l’engloutissement par le bruit ou l’inertie.
Les philosophes l’ont souvent noté sans toujours le dire ainsi : la pensée ne commence pas par un projet, mais par une friction. Écrire quand plus rien ne l’exige, c’est accepter cette friction sans la maquiller. C’est écrire sans alibi. Ni carrière, ni postérité, ni morale. Juste la phrase, avancée à tâtons, qui cherche moins à convaincre qu’à tenir.
Il faut aussi parler de la fatigue. Celle des promesses trahies, des textes mal compris, des enthousiasmes qui se sont évaporés. Quand tout cela est passé, il reste parfois une forme plus lente, plus grave de fidélité : non plus à un public, mais à une exigence intérieure qui n’a jamais su se taire. On écrit parce que ne pas écrire serait céder trop vite. Trop complètement.
Dans ce contexte, le silence n’est pas l’ennemi de l’écriture. Il en est la condition. Le silence dépouille le geste de ses justifications parasites. Il oblige à une question plus rude : qu’est-ce qui mérite encore d’être formulé quand personne ne le réclame ? La réponse n’est jamais théorique. Elle se trouve dans le fait même d’écrire. Dans la phrase qui s’obstine, parfois maladroite, parfois juste, mais toujours risquée.
Il y a enfin une dimension presque éthique à cette persistance. Continuer d’écrire sans garantie, c’est refuser de réduire la parole à sa valeur d’échange. C’est affirmer que certaines formes de pensée n’existent qu’à condition d’être exposées, même sans écho. Non par foi naïve, mais par lucidité : ce qui n’est pas dit se rigidifie. Ce qui n’est pas écrit se fossilise en intuition muette.
On écrit alors pour maintenir une circulation intérieure. Pour que le réel, même réduit à l’état de fragment, continue de traverser le langage. L’écriture devient moins un message qu’un passage. Elle ne promet rien. Elle ne conclut pas. Elle accompagne.
Quand il ne reste que le silence, le geste persiste parce qu’il est plus ancien que les raisons. Parce qu’il précède la reconnaissance et survit à son absence. Écrire, à ce moment-là, n’est plus un métier, ni une vocation, ni un projet. C’est une manière discrète, presque entêtée, de dire : quelque chose continue — et cela suffit.
Moi Adnane Benchakroun, Je pense que tout cela peut n’être qu’un prétexte
Je pense que j’écris aussi pour ne pas entendre le silence jusqu’au bout. Pas le silence apaisant, mais celui qui ne répond pas, qui ne renvoie rien, pas même une résistance. Le geste persiste, dit-on. Mais peut-être persiste-t-il comme une béquille. Une habitude qui se fait passer pour une nécessité intérieure. On parle de fidélité à soi, alors qu’il s’agit parfois d’une simple incapacité à lâcher.
Je pense qu’il y a là une addiction douce, rarement avouée. Le besoin de rester en mouvement, de produire encore des signes, même inutiles, même sans destinataire clair. Écrire sans public n’efface pas le regard : il le déplace. On devient à la fois l’auteur et le témoin. On se regarde continuer. On se prouve qu’on est encore là.
Je pense aussi que l’écriture peut retarder une épreuve plus radicale : accepter que certaines pensées n’ont pas besoin d’être formulées, que certaines intuitions peuvent mourir sans phrase, sans trace, sans archive. Continuer d’écrire, dans ce cas, n’est pas un acte de lucidité, mais une résistance à la fin. Une manière de refuser que quelque chose s’achève vraiment.
Je pense que même l’idée d’écrire « sans alibi » est suspecte. Car c’est peut-être le dernier des alibis. Celui qui permet de se dire désabusé, détaché, au-dessus des illusions de la reconnaissance, tout en poursuivant exactement le même geste. On prétend ne plus attendre de lecteur, mais on s’adresse encore à quelqu’un — un lecteur abstrait, futur, hypothétique, ou simplement soi-même mis en scène comme survivant du sens.
Je pense enfin que l’écriture, même réduite à l’essentiel, reste une façon de domestiquer le réel. Mettre des mots, c’est mettre de l’ordre. C’est rendre supportable ce qui, sans cela, resterait brut, opaque, peut-être insoutenable. À force d’écrire, on évite parfois de laisser exister ce qui n’a pas vocation à être compris ni formulé. On préfère la phrase à l’acceptation.
Alors oui, je pense que continuer d’écrire quand plus rien ne l’exige peut être moins un acte de vérité qu’une fuite bien habillée. Écrire pour ne pas se taire. Écrire pour ne pas disparaître. Écrire pour prolonger l’illusion d’une continuité de soi, quand il faudrait peut-être accepter que, parfois, rien ne continue.
Et ce doute, précisément, est peut-être la seule chose honnête dans tout ce geste.












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