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Polytechnique, CPGE et IA : et si le vrai sujet n’était plus la prépa ?


Par Dr Az-Eddine Bennani.

L’annonce selon laquelle aucun élève des CPGE publiques marocaines n’aurait été admissible cette année à l’École polytechnique française a provoqué une réaction compréhensible. Les enseignants des prépas publiques tirent la sonnette d’alarme. Ils alertent sur un décrochage, sur une perte d’attractivité, sur une forme de rupture entre les ambitions affichées et les moyens réellement donnés à ces filières. L’inquiétude est légitime.

Mais elle ne doit pas nous empêcher de poser une autre question, peut-être plus dérangeante : et si le problème n’était pas seulement le recul des CPGE publiques, mais le fait que nous continuions à considérer les CPGE comme le passage presque obligé de l’excellence scientifique ?



Depuis plusieurs décennies, de nombreux Marocains et de nombreuses Marocaines se sont formés, imposés et distingués à l’international sans passer par les classes préparatoires.

Ils ont étudié dans des universités, dans des écoles d’ingénieurs, dans des écoles de commerce, dans des laboratoires, dans des entreprises, dans des environnements hybrides.

Certains sont partis tôt. D’autres ont construit leur parcours progressivement. Beaucoup ont été accueillis à bras ouverts à l’étranger, non parce qu’ils avaient suivi un chemin unique, mais parce qu’ils portaient une capacité de travail, une intelligence de situation, une curiosité, une agilité et souvent une forte résilience.

Le Maroc ne manque pas de talents. Il manque parfois de dispositifs capables de reconnaître la diversité de ces talents. La classe préparatoire a joué un rôle important. Elle a formé des générations rigoureuses, disciplinées, structurées.

Elle a permis à des jeunes issus de milieux modestes d’accéder à de grandes écoles. Il ne s’agit donc pas de nier ce que les CPGE ont apporté. Mais un modèle qui a été utile dans une époque donnée peut devenir insuffisant dans une autre. Le monde change. Les trajectoires de formation changent.

Les métiers changent. Les modes de reconnaissance des compétences changent. Et l’IA accélère ce changement. Regardons ce qui se passe dans ce que l’on appelle aujourd’hui le domaine de l’intelligence artificielle. Les grands talents ne sortent pas tous des mêmes écoles, des mêmes concours, des mêmes moules académiques.

Certains viennent de l’informatique théorique. D’autres des mathématiques appliquées, des sciences cognitives, de la linguistique, du design, de la philosophie, de l’économie, de la médecine, de l’ingénierie logicielle, du management ou même de parcours autodidactes. Dans ce domaine, la valeur ne se mesure pas uniquement à la capacité de réussir un concours à vingt ans.

Elle se mesure aussi à la capacité de construire, expérimenter, coder, modéliser, comprendre les usages, travailler avec des données, documenter, coopérer et apprendre en continu.

C’est ici que le débat marocain doit changer de niveau. L’article de L’Opinion met en évidence le recul inquiétant des CPGE publiques dans l’accès à Polytechnique. C’est un signal. Mais ce signal ne doit pas conduire uniquement à demander plus de moyens pour restaurer l’ancien modèle.

Il doit aussi nous pousser à imaginer un autre modèle de formation scientifique et technologique.

Car le paradoxe est là : au même moment, les établissements d’excellence marocains continuent d’afficher des résultats importants à Polytechnique.

Le Maroc réussit donc encore. Mais il réussit de manière concentrée. La question n’est pas seulement : pourquoi les CPGE publiques reculent-elles ? La question est aussi : pourquoi l’excellence marocaine semble-t-elle de plus en plus dépendre de quelques pôles très sélectifs ?

Il faut défendre l’école publique, bien sûr. Mais défendre l’école publique ne veut pas dire défendre uniquement les formes anciennes de sélection. Cela veut dire créer de nouveaux chemins d’excellence, plus ouverts, plus numériques, plus territorialisés, plus adaptés aux ruptures en cours.

Le temps des CPGE comme unique symbole de l’excellence est peut-être révolu. Non parce que l’exigence serait dépassée. Au contraire. L’exigence est plus nécessaire que jamais. Mais elle doit prendre d’autres formes.

Il faut des parcours universitaires renforcés, des licences scientifiques d’excellence, des écoles d’ingénieurs plus connectées aux enjeux de l’IA, des doubles cursus, des formations courtes mais très exigeantes, des certifications reconnues, des plateformes nationales d’entraînement, des laboratoires ouverts aux étudiants, des stages de recherche, des projets réels avec les entreprises et les administrations.

L’IA impose une autre culture de la formation. Elle ne récompense pas seulement celui qui mémorise vite ou calcule vite. Elle récompense celui qui sait poser un problème, structurer une donnée, comprendre un contexte, interroger un modèle, évaluer un résultat, décider avec prudence et apprendre en permanence.

Cette culture ne peut pas se réduire à deux années de pression scolaire, aussi utiles aient-elles été dans l’histoire.

Il faut aussi regarder la diaspora marocaine.

Depuis cinquante ans, elle prouve que l’excellence marocaine se construit souvent hors des cadres prévus. Des Marocains et des Marocaines ont réussi en France, aux États-Unis, au Canada, en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique, dans les grandes entreprises, les universités, les laboratoires, les cabinets, les institutions internationales.

Beaucoup n’ont pas suivi le chemin classique des CPGE. Ils ont réussi autrement.

Et c’est précisément cet autrement que le Maroc doit aujourd’hui reconnaître, structurer et valoriser. Le vrai enjeu n’est donc pas de savoir si nous devons sauver les CPGE telles qu’elles sont. Le vrai enjeu est de savoir comment nous allons former les scientifiques, ingénieurs, chercheurs, entrepreneurs, managers et décideurs de l’ère IA.

Il ne faut pas opposer les CPGE aux autres parcours. Il faut sortir d’une hiérarchie implicite qui laisse penser qu’un élève brillant est forcément un élève de prépa, qu’un futur ingénieur doit forcément passer par le concours, qu’un chercheur doit forcément suivre un parcours linéaire, qu’un talent marocain n’existe pleinement que lorsqu’il est validé par une grande école étrangère.

Le Maroc doit cesser de réduire l’excellence à l’admission dans quelques institutions prestigieuses. Polytechnique est une grande école. Mais l’avenir scientifique du Maroc ne peut pas être mesuré uniquement au nombre d’admissibles à Polytechnique.

Il doit être mesuré à notre capacité à former des femmes et des hommes capables de comprendre le monde qui vient, de maîtriser les technologies, de créer des solutions, de protéger nos données, de développer une IA responsable, frugale, souveraine et enracinée.

Dans cette perspective, l’alerte des enseignants des CPGE publiques est utile. Mais elle doit ouvrir un débat plus large. Oui, il faut comprendre pourquoi les CPGE publiques reculent. Oui, il faut corriger les inégalités de moyens.

Oui, il faut éviter que seuls quelques établissements d’excellence concentrent les chances d’accès aux grandes écoles. Mais il faut aussi accepter que le modèle historique des prépas ne peut plus, à lui seul, porter l’ambition scientifique du pays.

L’époque demande autre chose : une formation tout au long de la vie, des passerelles, des plateformes numériques, des parcours internationaux, des liens forts avec la recherche, des compétences situées, des données marocaines, des projets réels, des enseignants reconnus, des étudiants accompagnés, et surtout une vision.

La réussite marocaine ne doit plus être pensée comme une exception individuelle. Elle doit devenir un système.

Le Maroc a produit depuis cinquante ans des talents capables de s’imposer partout dans le monde.

L’enjeu aujourd’hui est de ne plus les laisser réussir malgré le système, mais grâce à un système repensé. Un système qui ne sacralise pas une seule voie.

Un système qui reconnaît que l’ère de l’IA ne demande pas seulement des candidats aux concours, mais des bâtisseurs de connaissances, de solutions et de souveraineté. Le débat sur les CPGE est donc nécessaire.

Mais il serait insuffisant s’il se limitait à la nostalgie d’un modèle ancien. La vraie question est plus profonde : voulons-nous restaurer le passé ou construire les nouvelles voies marocaines de l’excellence scientifique ?

Par Dr Az-Eddine Bennani.



Mardi 23 Juin 2026


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