Par Adnane Benchakroun
Il y a quelque chose de délicieusement contrariant dans ce spectacle : des jeunes auxquels on explique qu’ils vivent trop vite, pensent trop court et ne jurent que par la nouveauté se passionnent pour des hommes qui pourraient être leurs grands-pères. Jean-Luc Mélenchon en France, Luiz Inácio Lula da Silva au Brésil. Deux trajectoires différentes, deux sociétés différentes, mais une interrogation commune : pourquoi chercher son avenir chez quelqu’un qui possède déjà tant de passé ?
Notre époque avait pourtant préparé une réponse commode. Pour parler aux jeunes, il faudrait être jeune. Avoir leurs codes, leurs baskets, leurs applications. La représentation politique serait une affaire de ressemblance, presque de casting. Un visage neuf, quelques vidéos bien montées, et voici une génération supposément représentée.
Seulement, un visage neuf peut porter un discours usé. Et un visage marqué peut encore ouvrir une perspective.
Je me méfie évidemment de cette expression : « la jeunesse ». Elle permet de faire parler des millions de personnes comme un seul étudiant interrogé à la sortie d’une faculté. Il existe des jeunesses de gauche, de droite, des jeunes qui militent et d’autres qui ne croient plus au bulletin de vote. Mélenchon comme Lula en mobilisent une partie. Cela suffit néanmoins à bousculer notre petite théorie du renouvellement par la date de naissance.
Car, au fond, que demande un jeune à un responsable politique ? Qu’il partage son année de naissance ou qu’il comprenne pourquoi son salaire ne lui permet pas de louer un appartement ?
C’est peut-être là que commence la rencontre. Dans le sentiment d’être entendu sans être sermonné. Dans cette possibilité de dire : je travaille, j’étudie, je fais des efforts, et pourtant ma vie ne démarre pas.
Une parole politique devient puissante lorsqu’elle prend cette difficulté au sérieux. Lorsqu’elle explique que tout ne relève pas d’une insuffisance individuelle, d’un manque d’audace ou d’un CV mal présenté. Que les conditions d’accès au logement, à l’emploi et à l’autonomie sont aussi des choix collectifs.
Ce déplacement compte. Celui qui se croyait seul face à son échec découvre une situation partagée. Il peut alors passer de la honte à la revendication, puis de la revendication à l’engagement.
Mélenchon et Lula savent, chacun à leur manière, inscrire des existences dans une histoire collective. Leur force tient aussi à cela : proposer une place à ceux qui ont le sentiment d’attendre devant la porte.
Mais leur âge ajoute quelque chose de plus inattendu : une forme de résistance au temps.
Pour leurs partisans, la longue carrière peut devenir la preuve d’une conviction qui a survécu aux défaites. Là où certains voient un professionnel installé, d’autres reconnaissent quelqu’un qui tient encore debout. Cette lecture est parfois indulgente. Elle peut effacer des contradictions et transformer chaque critique en persécution. Elle mérite pourtant d’être comprise : la constance possède une valeur dans un univers où tant de convictions semblent ajustables.
La comparaison a toutefois ses limites. Lula peut mobiliser le souvenir d’une expérience du pouvoir. Mélenchon porte principalement, à l’échelle présidentielle, une promesse de rupture. L’un peut nourrir l’espoir de retrouver une amélioration ; l’autre, celui d’en rendre une possible. Le passé ne joue donc pas le même rôle dans leur relation aux jeunes.
Et puis demeure une question moins confortable. Pourquoi des mouvements si attachés à l’avenir ont-ils tant de difficulté à se donner des successeurs ?
L’expérience devient un problème lorsqu’elle se croit irremplaçable. Un dirigeant peut mobiliser une génération tout en lui laissant trop peu de place dans son propre mouvement. Il peut promettre de redistribuer le pouvoir dans la société et hésiter à le partager autour de lui.
Voilà le véritable examen. Savoir parler aux jeunes est une qualité. Leur permettre de décider en est une autre.
Je ne vois donc aucune absurdité à ce qu’un jeune se reconnaisse dans un homme âgé. Je trouve même cette rencontre plutôt salutaire lorsqu’elle nous débarrasse du culte des apparences. Mais elle doit déboucher sur une transmission, sous peine de devenir une dépendance.
La jeunesse politique d’un dirigeant se mesure aussi à la place qu’il accorde à l’avenir des autres.
Et cette place doit être assez grande pour qu’un jour ils puissent l’occuper sans lui.
Notre époque avait pourtant préparé une réponse commode. Pour parler aux jeunes, il faudrait être jeune. Avoir leurs codes, leurs baskets, leurs applications. La représentation politique serait une affaire de ressemblance, presque de casting. Un visage neuf, quelques vidéos bien montées, et voici une génération supposément représentée.
Seulement, un visage neuf peut porter un discours usé. Et un visage marqué peut encore ouvrir une perspective.
Je me méfie évidemment de cette expression : « la jeunesse ». Elle permet de faire parler des millions de personnes comme un seul étudiant interrogé à la sortie d’une faculté. Il existe des jeunesses de gauche, de droite, des jeunes qui militent et d’autres qui ne croient plus au bulletin de vote. Mélenchon comme Lula en mobilisent une partie. Cela suffit néanmoins à bousculer notre petite théorie du renouvellement par la date de naissance.
Car, au fond, que demande un jeune à un responsable politique ? Qu’il partage son année de naissance ou qu’il comprenne pourquoi son salaire ne lui permet pas de louer un appartement ?
C’est peut-être là que commence la rencontre. Dans le sentiment d’être entendu sans être sermonné. Dans cette possibilité de dire : je travaille, j’étudie, je fais des efforts, et pourtant ma vie ne démarre pas.
Une parole politique devient puissante lorsqu’elle prend cette difficulté au sérieux. Lorsqu’elle explique que tout ne relève pas d’une insuffisance individuelle, d’un manque d’audace ou d’un CV mal présenté. Que les conditions d’accès au logement, à l’emploi et à l’autonomie sont aussi des choix collectifs.
Ce déplacement compte. Celui qui se croyait seul face à son échec découvre une situation partagée. Il peut alors passer de la honte à la revendication, puis de la revendication à l’engagement.
Mélenchon et Lula savent, chacun à leur manière, inscrire des existences dans une histoire collective. Leur force tient aussi à cela : proposer une place à ceux qui ont le sentiment d’attendre devant la porte.
Mais leur âge ajoute quelque chose de plus inattendu : une forme de résistance au temps.
Pour leurs partisans, la longue carrière peut devenir la preuve d’une conviction qui a survécu aux défaites. Là où certains voient un professionnel installé, d’autres reconnaissent quelqu’un qui tient encore debout. Cette lecture est parfois indulgente. Elle peut effacer des contradictions et transformer chaque critique en persécution. Elle mérite pourtant d’être comprise : la constance possède une valeur dans un univers où tant de convictions semblent ajustables.
La comparaison a toutefois ses limites. Lula peut mobiliser le souvenir d’une expérience du pouvoir. Mélenchon porte principalement, à l’échelle présidentielle, une promesse de rupture. L’un peut nourrir l’espoir de retrouver une amélioration ; l’autre, celui d’en rendre une possible. Le passé ne joue donc pas le même rôle dans leur relation aux jeunes.
Et puis demeure une question moins confortable. Pourquoi des mouvements si attachés à l’avenir ont-ils tant de difficulté à se donner des successeurs ?
L’expérience devient un problème lorsqu’elle se croit irremplaçable. Un dirigeant peut mobiliser une génération tout en lui laissant trop peu de place dans son propre mouvement. Il peut promettre de redistribuer le pouvoir dans la société et hésiter à le partager autour de lui.
Voilà le véritable examen. Savoir parler aux jeunes est une qualité. Leur permettre de décider en est une autre.
Je ne vois donc aucune absurdité à ce qu’un jeune se reconnaisse dans un homme âgé. Je trouve même cette rencontre plutôt salutaire lorsqu’elle nous débarrasse du culte des apparences. Mais elle doit déboucher sur une transmission, sous peine de devenir une dépendance.
La jeunesse politique d’un dirigeant se mesure aussi à la place qu’il accorde à l’avenir des autres.
Et cette place doit être assez grande pour qu’un jour ils puissent l’occuper sans lui.












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