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Quand un médecin désavoue un autre médecin… et que la parole devient le prélude à la violence


Dr Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et de santé



Un médecin a été agressé par le mari d’une patiente, après un 2eme avis médicale qui contredis le premier.

Hier, les agresseurs ont été condamné à deux mois de prison. Mais, c’est un autre débat.

Un désaccord médical exprimé sans mesure peut parfois devenir l’un des maillons d’une chaîne conduisant à la violence.

L’agression d’un médecin ne naît pas toujours dans l’instant où un agresseur franchit la porte d’un cabinet.

Elle peut prendre racine bien en amont, dans une consultation, dans un mot prononcé sans précaution, dans un jugement porté sur la conduite thérapeutique d’un confrère.

L’affaire du médecin agressé à Dar Gueddari. est révélatrice d’un malaise plus profond.

Selon les déclarations du médecin agressé, une patiente avait été examinée et traitée dans son cabinet avant de solliciter un deuxième avis médical.

C’est à ce moment que la situation aurait basculé.

Le mari de la patiente aurait expliqué au premier médecin que le second praticien avait sévèrement critiqué le traitement prescrit, laissant entendre que certains médicaments pouvaient représenter un danger pour son épouse.

Convaincu que la santé de sa femme avait été compromise, le mari serait revenu au cabinet animé par la colère et le sentiment d’avoir été confronté à une faute grave.

Les reproches auraient rapidement porté sur l’ignorance supposée et l’incompétence du médecin, avant que la confrontation ne dégénère en agression.

Ainsi, une succession d’événements apparemment ordinaires — une consultation, un deuxième avis, la critique d’une prescription, l’inquiétude d’un proche — aurait conduit à une issue dramatique : la violence exercée contre un médecin dans l’exercice de sa profession.

Le problème n’est pas le deuxième avis

Il serait erroné de conclure qu’un médecin ne devrait jamais remettre en question le diagnostic ou le traitement d’un confrère.

Le débat scientifique, l’échange d’expériences et le recours au deuxième avis sont au contraire des composantes essentielles d’une médecine de qualité.

Toutefois, une distinction fondamentale doit être faite entre l’analyse critique d’une décision thérapeutique et la disqualification publique de celui qui l’a prise.

Un médecin peut proposer une autre approche, recommander des examens complémentaires ou réévaluer un traitement.

Cela relève du débat médical normal.

Mais lorsque le patient ou sa famille entendent qu’un confrère est « incompétent », « ignorant » ou qu’il aurait « mis une vie en danger », le terrain change de nature.

Le débat médical cède alors la place à l’accusation, et l’accusation peut, dans certaines circonstances, devenir le ferment de la violence.

Quand le patient devient l’arbitre d’un différend médical

Le patient et ses proches ne disposent pas toujours des connaissances scientifiques nécessaires pour apprécier la complexité d’une décision thérapeutique ou départager deux avis médicaux divergents.

Ils écoutent, ils font confiance, et accordent souvent un crédit particulier au dernier avis reçu.

Lorsque ce dernier présente la prise en charge précédente comme une erreur grave ou comme une menace pour la santé du malade, l’inquiétude peut rapidement se transformer en colère.

Dans le cas rapporté, le mari ne serait pas revenu au cabinet uniquement pour exprimer un mécontentement.

Il serait revenu parce qu’il aurait été convaincu qu’un danger réel avait menacé son épouse.

La violence physique aurait ainsi été précédée d’une autre forme de violence : celle d’une parole médicale qui, mal maîtrisée, peut produire des effets dépassant largement le cadre du débat scientifique.

Désavouer un confrère : jusqu’où peut-on aller ?

Cette affaire soulève une question essentielle : jusqu’où un médecin peut-il aller lorsqu’il estime qu’un confrère s’est trompé ?

La réponse ne peut être ni le silence, ni l’humiliation publique.

La médecine dispose de mécanismes d’évaluation, de recommandations scientifiques, d’instances ordinales et de procédures permettant d’examiner les situations litigieuses.

Lorsqu’une faute est suspectée, elle doit être discutée avec rigueur et, si nécessaire, portée devant les instances compétentes.

Mais transformer une divergence d’appréciation en condamnation personnelle peut avoir des conséquences qui dépassent largement la relation entre deux praticiens.

La critique impose la responsabilité

Rien ne peut justifier l’agression d’un médecin.

Aucune divergence thérapeutique ne peut légitimer l’insulte, la menace ou la violence physique.

Mais prévenir les agressions suppose aussi de s’interroger sur les mécanismes qui les précèdent.

La confraternité médicale ne signifie ni complaisance ni silence face aux erreurs.

Elle implique une exigence de responsabilité dans les mots employés.

Dire : « Je propose une autre stratégie thérapeutique » n’a pas la même portée que dire : « Ce médecin est incompétent et son traitement aurait pu tuer votre épouse. »

Entre ces deux formulations se joue toute la différence entre un débat scientifique et la désignation d’un coupable.

La première éclaire et ouvre la discussion.

La seconde peut nourrir la peur, attiser la colère et, dans certains cas, conduire à la violence.

Cette affaire rappelle ainsi une réalité souvent sous-estimée : la parole médicale possède un poids considérable.

Elle peut rassurer, expliquer et apaiser.

Mais lorsqu’elle est imprudente ou accusatrice, elle peut aussi devenir l’étincelle d’un conflit dont les conséquences dépassent largement le cadre de la médecine.

La lutte contre la violence envers les professionnels de santé passe par la loi, la protection et la fermeté.

Elle passe également par une culture du débat médical fondée sur la rigueur scientifique, le respect mutuel et la responsabilité des mots.

 
Car entre le désaccord et la violence, il existe parfois un espace fragile : celui de la parole.

Mardi 11 Août 2026



le Mardi 11 Août 2026


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