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Rapport Guterres : le Sahara a changé de logiciel


Par Aziz Daouda.

Le nouveau rapport du secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, sur la question du Sahara intervient à un moment où le dossier connaît une transformation profonde. Derrière le vocabulaire diplomatique, les précautions de langage et les références habituelles aux positions des différentes parties, une réalité apparaît, sans autre interprétation possible. Le dossier du Sahara marocain n’est plus exactement celui qu’il était il y a quelques années.

Le rapport ne proclame évidemment pas une solution définitive. Il ne dit pas que le Maroc a obtenu tout ce qu’il revendique, ni davantage qu’il enterre formellement les positions du Polisario. Mais il décrit une dynamique nouvelle, à savoir celle d’un processus de négociation dans lequel la proposition marocaine d’autonomie occupe désormais la place centrale.

C’est explicitement l’élément politique essentiel du document.



Le passage du conflit au règlement

Pendant des décennies, la question du Sahara marocain a été enfermée dans une mécanique relativement figée.

On parlait alors de cessez-le-feu, de la MINURSO, de négociations intermittentes, de référence au principe d’autodétermination et de l’impossibilité de parvenir à un compromis.

Le nouveau contexte est différent. Les discussions ont repris entre tous les protagonistes cités dans la résolution 2797.

L’Algérie, le Polisario et la Mauritanie sont directement impliqués dans le processus, aux côtés, bien évidemment, du Maroc. Le dossier est ainsi progressivement sorti de la logique du simple conflit gelé pour entrer dans celle d’une recherche concrète de règlement politique.

Ce changement peut paraître sémantique. Il ne l’est pas du tout. Négocier pour gérer un conflit n’est pas la même chose que négocier pour construire les conditions d’un règlement. Les discussions évoquées dans le rapport portent désormais sur des questions qui appartiennent précisément à cette seconde logique.

On parle ici de statut politique, de garanties, de période de transition, d’institutions, de partage des responsabilités, de sécurité, de réconciliation et de modalités de consultation. Autrement dit, on commence à parler de l’après-conflit.

L’autonomie marocaine au centre du nouveau dispositif

Le rapport mérite une lecture attentive, voire plusieurs relectures, pour en saisir le véritable sens. La proposition marocaine d’autonomie n’est plus simplement l’une des nombreuses idées avancées depuis le début du conflit.

Elle constitue aujourd’hui la base concrète autour de laquelle les discussions sont organisées, dans le prolongement du cadre fixé par le Conseil de sécurité. Le Maroc a d’ailleurs développé son projet dans un document plus détaillé, présenté comme un véritable projet de statut d’autonomie.

Il faut naturellement éviter toute exagération impulsive. Le rapport ne transforme pas l’autonomie en solution juridiquement imposée, et les autres parties n’ont pas encore accepté explicitement le projet marocain.

Ce n’est pas son rôle par ailleurs. Politiquement, le déplacement est considérable. Il y a quelques années encore, Rabat devait convaincre que son initiative était une solution crédible. Aujourd’hui, la négociation internationale travaille directement à partir de cette proposition.

Ce n’est pas encore l’accord, mais c’est déjà un changement de point de départ.

L’autodétermination : le mot demeure, son contenu évolue

C’est sans doute sur ce terrain que les lectures les plus partisanes du rapport risquent de s’affronter. Le principe d’autodétermination demeure dans le vocabulaire des Nations unies.

Il serait donc erroné d’affirmer que l’ONU l’a abandonné. Mais la question fondamentale est désormais de savoir comment cette autodétermination peut être concrètement exercée.

C’est là que l’autonomie acquiert une importance particulière et une définition concrète. La participation massive des habitants des provinces du Sud aux dernières législatives, et celle attendue dans une année pour élire les instances locales au suffrage, montrent bien en quoi consiste cette autodétermination : une population libre de ses choix, dans le cadre constitutionnel marocain.

Le raisonnement qui se dessine est simple. Si une population dispose d’une autonomie réelle, de garanties institutionnelles et de la possibilité d’exprimer librement son choix dans un cadre constitutionnel garanti à l’international, c’est la forme d’autodétermination qui s’adapte à la situation née voilà cinquante ans à cause d’une ingérence étrangère manifeste.

Ingérence qui sera ainsi neutralisée.

Le rapport ne donne pas encore une réponse définitive à cette question, mais il contribue à déplacer le débat. Le cap est visible, l’horizon est dégagé. Pendant longtemps, l’autodétermination a été presque automatiquement assimilée à la technique du référendum.

Aujourd’hui, la discussion internationale s’intéresse davantage aux conditions concrètes de l’exercice du libre choix et à la forme institutionnelle qui pourrait en résulter. Rabat vient d’en faire la démonstration aux législatives.

La population des provinces du sud y a participé massivement, librement et sous le contrôle d’observateurs étrangers. C’est un changement intellectuel et diplomatique majeur.

Les populations des camps au cœur d’une nouvelle approche

Un autre passage du rapport mérite une attention particulière. Il s’agit de celui de la volonté de permettre aux séquestrés des camps de Tindouf de se rendre volontairement dans les villes de Laâyoune et de Dakhla, afin de constater directement les conditions de vie et de prendre connaissance du projet marocain d’autonomie.

L’idée paraît simple, mais elle est pourtant politiquement lourde de conséquences. Il faut rappeler que, pendant des années, les séquestrés pouvaient, sous l’égide de l’ONU, rendre visite à leurs proches dans les provinces du Sud.

L’Algérie, confrontée au dépeuplement des camps, car nombre de ceux qui se rendaient au Maroc n’y revenaient plus, avait choisi de ne plus permettre ces échanges.

Une véritable consultation suppose d’abord que ceux qui sont appelés à choisir puissent connaître les différentes réalités et les différentes options.

On ne peut pas éternellement parler du libre choix des populations tout en considérant que les chiffres, et uniquement les chiffres.

Les individus doivent pouvoir apprécier par eux même la proposition « on the table » et non plus uniquement à travers l’organisation qui prétend parler en leur nom.

L’approche évoquée dans le rapport introduit ainsi une dimension individuelle dans un dossier qui a longtemps été traité essentiellement à travers ses prétendus représentants politiques dans les camps, alors que la majorité vit au Maroc et qu’elle a d’autres représentants, pour lesquels elle vote librement depuis des décennies.

Cela pose une question fondamentale. Le choix doit naturellement appartenir aux individus, et non seulement aux structures qui disent les représenter. Cette interrogation pourrait devenir déterminante dans la suite du processus.

L’Algérie : de la périphérie au centre de la négociation

Le rôle de l’Algérie est lui aussi appelé à évoluer. Alger a longtemps affirmé que le Sahara constituait un conflit entre le Maroc et le Polisario, et que l’Algérie n’était qu’un pays voisin, une sorte de gentil observateur. La nouvelle dynamique diplomatique rend cette position de plus en plus difficile à tenir.

L’Algérie participe aux discussions. Elle est autour de la table. Elle est donc appelée à se prononcer directement sur les paramètres d’une solution. C’est une évolution importante.

Une négociation sérieuse suppose que chacun assume sa part de responsabilité, dans le conflit comme dans sa résolution. L’Algérie ne peut plus nier qu’elle y est pour beaucoup ; elle qui héberge, joue le rôle d’appui diplomatique, sert de base arrière et fournit des armes aux séparatistes depuis cinquante ans.

La question n’est plus seulement de savoir ce que Rabat et le Polisario peuvent accepter. Elle est également de savoir comment Alger va s’en sortir indemne, vis-à-vis de sa population en premier lieu, puis des États qu’elle a pendant longtemps induits en erreur par sa diplomatie sulfureuse et mensongère.

On se rappellera ici la main tendue de Sa Majesté au président Tebboune, proposant une sortie honorable, que celui-ci n’a malheureusement pas saisi l’opportunité offerte alors. En tout cas, cette évolution est l’un des éléments déterminants des prochaines étapes.

Le Polisario face à une nouvelle réalité

Le Polisario, du moins en apparence, continue de défendre une architecture fondée sur l’autodétermination et donne l’impression de conserver sa propre proposition. Il serait donc excessif de présenter le rapport comme une capitulation diplomatique du Polisario, même si celui-ci se trouve confronté à une réalité nouvelle.

Le référendum d’indépendance n’est plus un horizon pratique du processus.

La négociation porte désormais sur des mécanismes institutionnels, des garanties, une période de transition et une éventuelle autonomie dans le cadre de la souveraineté marocaine, et rien d’autre.

Le Polisario est donc confronté à un choix stratégique vital. Il a le choix entre continuer à défendre une conception maximaliste du processus ou entrer dans une négociation susceptible de transformer profondément ses revendications initiales. La question s’est davantage compliquée pour le Polisario juste avant le rapport de Guterres.

L’ambassadeur américain à l’ONU, Mike Waltz, a reçu, dans le cadre du processus onusien, à la fois une délégation du Polisario et une délégation de Sahraouis partisans de la paix, rompant ainsi avec des décennies de représentation exclusive.

C’est une double réception à portée symbolique. En rencontrant simultanément le Polisario et des Sahraouis engagés pour une solution pacifique, Washington envoie un signal clair. Le processus de paix ne se limite plus à un seul interlocuteur autoproclamé.

Cette démarche s’inscrit dans la logique de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025, qui place le plan marocain d’autonomie comme base de négociation et appelle toutes les parties à un compromis réaliste.

La fin de l’exclusivité est actée. Le Polisario a été sommé de s’inscrire pleinement dans ce cadre et de renoncer à son monopole de représentation des Sahraouis. La présence de voix alternatives fragilise la narration algérienne, qui faisait du conflit une affaire binaire et du Polisario l’unique porte-parole légitime.

Alger devra se faire une raison et digérer le changement de paradigme qui se confirme ainsi. Ce double rendez-vous illustre donc inexorablement le changement. Désormais, la norme est moins de postures, plus de négociations paramétrées et une consultation élargie des populations concernées.

Dans ce nouveau cadre, l’Algérie ne peut plus se contenter de soutenir un interlocuteur unique ; elle doit désormais composer avec un processus multilatéral qui inclut d’autres Sahraouis et vise une solution définitive fondée sur l’autonomie.

Et demain, que deviendra la MINURSO ?

L’avenir de la MINURSO constitue probablement l’un des grands enjeux des prochains mois. La mission des Nations unies a été créée dans un contexte historique précis. Il s’agissait alors d’un cessez-le-feu associé à la perspective d’un référendum. Or, le cadre politique a profondément et définitivement changé.

La négociation évoluant vers un accord politique fondé sur l’autonomie, telle que proposée par le Maroc, pousse à questionner l’avenir de la mission. Doit-elle continuer à fonctionner exactement selon la même architecture ?

Dans les faits elle avait déjà beaucoup bougé. La question n’est donc plus simplement de savoir s’il faut maintenir la MINURSO.

Elle devient : quel doit être son rôle dans un éventuel règlement politique ?

Cette interrogation ouvre naturellement la voie à une révision stratégique de son mandat.

La révision devenue obligatoire pourrait être l’un des marqueurs les plus visibles du changement de nature du dossier.

Washington, un acteur désormais incontournable

Il faut enfin mesurer l’importance du rôle américain. La dynamique actuelle ne peut être dissociée de l’implication croissante de Washington dans le processus. Les États-Unis ont contribué à créer les conditions politiques permettant de replacer la négociation au centre du dossier.

Cette implication donne au processus une dimension nouvelle. Washington ne semble plus vouloir se contenter d’accompagner le processus onusien. Il participe activement à la recherche d’une architecture susceptible de conduire à un règlement. Le Maroc dispose, dans ce contexte, d’un avantage politique évident.

Son projet d’autonomie est déjà formulé, détaillé, « opérationnalisable » et prêt à l’emploi. Il ne reste donc pas à inventer une solution. Il reste à négocier ses modalités, ses garanties et les conditions de son acceptation.

Le Sahara a donc changé de logiciel

Le rapport de Guterres ne constitue pas le point final du dossier. Il serait imprudent de le présenter comme tel. Mais il constitue un véritable révélateur.

Le Sahara est progressivement passé d’une question dominée par le vocabulaire du cessez-le-feu, du référendum et du conflit gelé à une négociation davantage centrée sur la construction d’un règlement politique.

Dans cette nouvelle architecture, l’autonomie marocaine occupe la place qu’elle n’avait jamais occupée auparavant. Le mot « autodétermination » demeure. Le Polisario demeure. L’Algérie demeure.

La MINURSO demeure. Leur environnement politique a changé. C’est là la meilleure manière de comprendre le rapport Guterres. Il ne proclame pas une victoire marocaine. Il constate quelque chose de plus profond. La question n’est plus seulement de déterminer qui a raison dans le conflit ; il s’agit désormais de construire les conditions politiques permettant d’en sortir.

Dans cette nouvelle équation, le Maroc dispose d’un atout majeur : celui d’être le seul protagoniste à avoir posé « on the table » un projet institutionnel complet, celui de l’autonomie.

La bataille diplomatique des prochaines semaines ne portera donc plus seulement sur les principes. Elle portera sur les détails. En diplomatie, Dieu sait que c’est souvent dans les détails que se gagnent les grandes batailles.

Par Aziz Daouda.



Mercredi 7 Octobre 2026

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