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Emploi et intelligence artificielle : l’angle mort de la campagne électorale marocaine


À l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026, les formations politiques promettent des centaines de milliers d’emplois.

Mais combien ne seront jamais créés en raison de la croyance erronée de certains dirigeants selon laquelle l’intelligence artificielle pourrait remplacer l’être humain ?

Par Dr Az-Eddine Bennani, HDR France - Fondateur de l’Observatoire de l’Intelligence Artificielle.



Pouvoir d’achat, emploi des jeunes, santé, éducation, protection sociale, eau et développement territorial :

Les programmes présentés à l’approche des élections législatives marocaines du 23 septembre 2026 reprennent, avec des nuances, les principales préoccupations de la population.

L’emploi occupe naturellement une place centrale. Plusieurs formations politiques annoncent la création de centaines de milliers, voire d’un million d’emplois au cours de la prochaine législature.

Ces engagements méritent d’être discutés, comparés et surtout évalués. Mais ils semblent reposer sur une représentation encore traditionnelle du marché du travail : des entreprises recrutent, des salariés travaillent, certains emplois disparaissent et d’autres sont créés.

Or l’intelligence artificielle transforme déjà cette mécanique de manière beaucoup plus silencieuse. Dans une chronique publiée le 2 septembre 2026 par Le Point, intitulée « Impact de l’IA au travail : les travers des sondages », Jean Pralong met en évidence ce qu’il appelle « l’angle mort du vécu ».

Son raisonnement est essentiel pour comprendre pourquoi l’impact de l’IA sur l’emploi ne peut pas être mesuré uniquement en demandant aux salariés s’ils ont perdu leur travail à cause de cette technologie.

Aux États-Unis, environ 3 % des travailleurs interrogés déclarent avoir perdu un emploi en raison de l’IA, tandis que 6 % disent avoir obtenu un emploi qui n’existait pas auparavant et que 9 % estiment avoir bénéficié d’une progression professionnelle grâce à leurs compétences en IA.

Neuf personnes sur dix ne percevraient donc aucun changement significatif. Une conclusion rassurante pourrait rapidement en être tirée : pour l’immense majorité des travailleurs, l’IA n’aurait encore rien changé.

Mais cette interprétation oublie tout ce que les individus ne peuvent pas observer. Comment un jeune diplômé marocain pourrait-il savoir que l’emploi auquel il aurait pu prétendre n’a jamais été créé parce que les dirigeants d’une organisation ont estimé qu’un système d’IA pouvait accomplir les tâches auparavant confiées à un débutant ?

Comment un candidat pourrait-il savoir que son dossier a été écarté par un programme informatique appliquant des critères qu’il ne connaît pas ? Comment un salarié pourrait-il comprendre qu’une promotion lui a échappé parce que son employeur privilégie désormais les collaborateurs qui utilisent certains outils d’IA ?

Il n’y a, dans ces situations, ni licenciement visible, ni décision nécessairement expliquée, ni victime capable d’identifier précisément la cause de ce qui lui arrive. Pourtant, les trajectoires professionnelles sont bien modifiées.

L’emploi détruit se voit parfois. L’emploi qui n’a jamais été créé demeure invisible. Cette distinction devrait être au cœur de la campagne électorale marocaine. Il ne suffit plus de promettre un nombre d’emplois à l’horizon 2031.

Il faut préciser leur nature, leur durabilité, les compétences qu’ils exigeront et les transformations que l’IA produira dans les secteurs concernés. Il faut aussi indiquer combien d’emplois annoncés correspondent réellement à des créations nouvelles et combien compensent des activités devenues obsolètes.

Plusieurs programmes électoraux mentionnent désormais l’intelligence artificielle, la cybersécurité, l’apprentissage numérique, la numérisation de l’administration, la santé numérique ou encore la souveraineté technologique. Ces orientations sont utiles, mais elles restent insuffisantes.

Former à l’IA ne constitue pas, à lui seul, une politique de l’emploi face à l’IA.

Il faut également préparer les travailleurs dont les tâches seront transformées, accompagner les reconversions, anticiper les métiers fragilisés et protéger les candidats contre les décisions algorithmiques opaques. Il faut surtout empêcher que l’IA accentue les inégalités entre les personnes très qualifiées, capables d’utiliser ces outils, et celles dont les emplois sont les plus exposés à l’automatisation.

Il faut aussi combattre une croyance de plus en plus répandue chez certains dirigeants : celle selon laquelle l’intelligence artificielle pourrait remplacer l’être humain. L’IA peut automatiser certaines tâches, accélérer des traitements, produire des textes, classer des informations ou détecter des régularités statistiques.

Elle ne possède cependant ni conscience, ni intention, ni responsabilité, ni expérience du monde. Elle ne comprend pas une situation humaine comme la comprend une personne engagée dans un contexte social, professionnel et culturel.

Confondre l’automatisation de certaines tâches avec le remplacement de l’être humain constitue donc une erreur conceptuelle, managériale et politique. Cette croyance peut pourtant produire des conséquences bien réelles.

Un dirigeant convaincu qu’un logiciel peut remplacer plusieurs salariés peut décider de ne pas recruter, de réduire une équipe ou de transférer certaines responsabilités vers un système automatisé. Ce n’est alors pas l’IA qui supprime l’emploi.

C’est une décision humaine fondée sur une représentation parfois exagérée ou erronée de ses capacités. Il ne faudrait donc pas attribuer à une prétendue autonomie de l’IA des décisions qui demeurent humaines et organisationnelles.

Les systèmes d’IA n’agissent qu’à l’intérieur des possibilités offertes par les programmes informatiques traduisant les algorithmes, les données, les autorisations, les ressources et les environnements techniques qui leur sont accordés.

Derrière un recrutement automatisé, il existe une organisation qui a choisi un logiciel, défini des critères et accepté un certain niveau d’opacité.

Derrière un poste supprimé ou non créé, il existe une décision économique. Derrière une promotion orientée par des indicateurs algorithmiques, il existe une gouvernance et donc une responsabilité.

La question politique n’est donc pas seulement de savoir ce que l’IA peut faire. Elle est de déterminer ce que les entreprises et les administrations seront autorisées à lui déléguer, sous quel contrôle et avec quels recours pour les citoyens.

Chaque formation politique prétendant gouverner devrait répondre à quelques questions simples. Quels secteurs marocains seront les plus exposés à l’automatisation au cours des cinq prochaines années ? Quel dispositif de reconversion sera proposé aux salariés concernés ? Comment les algorithmes utilisés pour recruter, évaluer ou promouvoir seront-ils contrôlés ?

Un candidat pourra-t-il connaître les raisons d’un rejet automatisé ? Quelle autorité vérifiera que ces systèmes ne produisent pas de discrimination ? Qui sera responsable lorsqu’une décision algorithmique portera préjudice à un citoyen ? Enfin, comment le Parlement mesurera-t-il les emplois qui disparaissent silencieusement, notamment ceux qui ne seront jamais annoncés ni créés ?

La campagne électorale ne devrait pas opposer artificiellement les partisans et les adversaires de l’intelligence artificielle. L’IA est déjà présente dans les entreprises, les administrations, les banques, les plateformes et les processus de sélection. Le véritable débat porte sur la manière de la gouverner.

Promettre des emplois sans analyser les transformations provoquées par l’IA revient à compter uniquement ce qui devient visible et à ignorer tout ce qui disparaît avant même d’exister.

À l’approche du scrutin du 23 septembre, le Maroc a besoin d’un débat démocratique sur cet angle mort. Car les emplois de demain ne se gouverneront pas seulement à travers des objectifs chiffrés.

Ils dépendront aussi des choix que nous ferons aujourd’hui concernant les algorithmes, la formation, la responsabilité et la place du contrôle humain.

L’intelligence artificielle ne doit pas devenir l’excuse commode derrière laquelle se dissimuleraient les décisions des organisations. Elle doit rester un système informatique gouverné, contrôlé et mis au service d’une stratégie nationale de l’emploi.



Jeudi 3 Septembre 2026


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