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Souveraineté alimentaire au Maroc : produire ce qui est stratégique, sécuriser ce qui ne peut l’être


Par Saâd FAOUZI.

La souveraineté alimentaire n’est ni l’autarcie ni un slogan de campagne : c’est la capacité d’un pays à garantir, dans la durée et dans des conditions soutenables, l’accès de sa population à une alimentation suffisante, diversifiée et abordable, tout en limitant les vulnérabilités issues des marchés, du climat et de la géopolitique.

Pour le Maroc, l’enjeu est double : consolider les productions où le pays dispose d’avantages réels, et organiser intelligemment les importations et les stocks pour les produits dont la dépendance restera structurelle.



Un constat sans complaisance

Le Maroc a connu en 2025-2026 un redressement agricole spectaculaire : la production céréalière est estimée à environ 90 millions de quintaux, contre 43,1 millions de quintaux la campagne précédente, soit plus du double.

Cette récolte se compose notamment d’environ 44 millions de quintaux de blé tendre, 21 millions de blé dur et 25 millions d’orge. Mais cette bonne campagne ne doit pas créer d’illusion.

Les importations de céréales ont atteint environ 105,7 millions de quintaux sur la même campagne, en hausse de près de 7% ; le blé tendre en représente 51 millions de quintaux, soit près de 48% du total, devant le maïs avec 36,7 millions de quintaux.

Autrement dit, même une récolte exceptionnelle ne supprime pas une dépendance structurelle, particulièrement pour le blé tendre, le maïs et une partie du blé dur.

Quatre dépendances stratégiques alimentaires de l’assiette des marocains

Le maïs illustre bien la complexité du sujet : il ne s’agit pas seulement de nourrir les ménages, mais aussi d’assurer la compétitivité de l’élevage, des produits laitiers, de la volaille et de la viande. Une politique céréalière qui ignore l’alimentation animale produirait des effets en cascade sur l’inflation alimentaire.
Le maïs illustre bien la complexité du sujet : il ne s’agit pas seulement de nourrir les ménages, mais aussi d’assurer la compétitivité de l’élevage, des produits laitiers, de la volaille et de la viande. Une politique céréalière qui ignore l’alimentation animale produirait des effets en cascade sur l’inflation alimentaire.

Ce que “souveraineté” signifie réellement

Il faut distinguer trois objectifs souvent confondus :

- Autosuffisance : produire localement la totalité d’un besoin. Elle est réaliste pour certains fruits, légumes, produits de terroir ou filières à forte valeur ajoutée, mais rarement atteignable pour toutes les céréales dans un pays marqué par la rareté de l’eau.

- Sécurité alimentaire : garantir la disponibilité, l’accès économique et la stabilité des approvisionnements, y compris par l’importation lorsque cela est rationnel.

- Souveraineté alimentaire : conserver la capacité de décider — production, stocks, contrats, logistique, normes, soutien aux revenus agricoles et protection du consommateur.

Le ministre de l’Agriculture a lui-même résumé cette approche : produire ce que le pays peut produire selon ses potentialités, exporter ce qu’il fait mieux, et importer là où les prix sont les plus compétitifs, tout en renforçant la sécurisation des stocks.

C’est une bonne doctrine. Encore faut-il la traduire en instruments mesurables.

Le nœud du problème : l’eau, la productivité et l’organisation

Le Maroc ne manque pas seulement de céréales ; il manque, par moments, d’eau, de visibilité et de coordination.

La variabilité climatique explique une part majeure des écarts de récolte : passer de 43,1 à 90 millions de quintaux en une campagne démontre à la fois le potentiel du pays et sa dépendance aux précipitations. Trois leviers doivent donc être traités ensemble :

- L’eau : généraliser l’irrigation de précision, réhabiliter les réseaux, valoriser les eaux non conventionnelles et conditionner les aides à l’efficience hydrique.

- La productivité : semences certifiées, mécanisation adaptée, agriculture de conservation, conseil agronomique de proximité et assurance climatique réellement accessible.

- L’organisation des filières : contrats de production, agrégation des petits exploitants, stockage décentralisé, traçabilité et transparence des prix.

La stratégie Génération Green 2020-2030 vise notamment à consolider les filières agricoles, doubler le PIB agricole et les exportations, et atteindre un taux de valorisation de 70% de la production.

Ces objectifs sont pertinents, mais ils doivent désormais être complétés par des indicateurs de résilience :

Taux de couverture des besoins critiques, jours de consommation couverts par les stocks, part des approvisionnements contractualisés et réduction de la dépendance à une origine unique.

Stocks : une assurance nationale, pas un coût improductif

Le Maroc a annoncé vouloir passer d’une couverture de six à huit mois vers une sécurisation de un à deux ans pour les céréales. L’ambition est légitime, mais elle doit être financièrement soutenable.

Un stock stratégique mal géré devient un gouffre budgétaire : pertes physiques, coût de financement, dépréciation, spéculation et distorsions de marché. Un stock bien conçu, au contraire, est une assurance contre les chocs de prix et d’approvisionnement.

Il faut donc distinguer :

- Stocks de sécurité publique : gérés par l’État ou par un opérateur mandaté, destinés aux situations de crise et aux populations vulnérables.
- Stocks régulateurs : mobilisés pour lisser les prix entre récolte et soudure.
- Stocks privés obligatoires ou incités : détenus par les meuniers, négociants et industriels, avec obligations de rotation et de reporting.
- Réserves décentralisées : proches des zones de consommation et des ports, pour réduire les risques logistiques.

La règle devrait être simple : l’État ne doit pas tout stocker, mais il doit savoir, à tout moment, qui détient quoi, où, depuis quand et à quelles conditions cela peut être mobilisé.

Une action immédiate : le “Pacte national de sécurisation alimentaire”

La proposition la plus opérationnelle est de lancer un Pacte national de sécurisation alimentaire, adossé à Génération Green mais doté d’une gouvernance propre, d’indicateurs publics et d’un calendrier contraignant.

Objectif central : Réduire, d’ici 2030, la vulnérabilité du Maroc sur les produits critiques tout en préservant la stabilité des prix et le pouvoir d’achat des ménages.

Les cinq chantiers prioritaires

1. Créer une réserve stratégique céréalière modernisée, avec un objectif progressif de couverture de 12 mois minimum pour le blé tendre, assorti d’une rotation obligatoire et d’une transparence sur les volumes.

2. Contractualiser 30% des besoins nationaux en blé dur et en semences certifiées avec des coopératives, agrégateurs et meuniers, sur des cycles de trois à cinq ans.

3. Diversifier les origines d’importation pour le blé tendre et le maïs, en plafonnant la dépendance à une origine unique et en développant des accords d’approvisionnement pluriannuels.

4. Lancer un programme national oléagineux-protéagineux dans les zones où l’arbitrage eau-valeur le justifie, avec garantie de débouché et soutien à la trituration locale.

5. Numériser l’observatoire alimentaire national : stocks, importations, prix de gros et de détail, disponibilité des intrants, alertes climatiques et indicateurs de vulnérabilité territoriale.

Qui fait quoi ?


Calendrier réaliste

0 à 12 mois : sécuriser.

- Publier une cartographie précise des dépendances critiques et des stocks réellement disponibles.
- Constituer ou consolider une réserve de sécurité pour le blé tendre et le blé dur. 
- Négocier des contrats d’importation pluriannuels avec au moins trois origines par produit stratégique.
- Mettre en place un tableau de bord public mensuel des prix, stocks et importations.

12 à 36 mois : structurer.

- Généraliser les contrats de production pour le blé dur, les semences et les oléagineux. - Financer des capacités de stockage décentralisées près des zones de production et de consommation.
- Rendre l’assurance agricole plus attractive grâce à des primes indexées aux risques climatiques et à des indemnités rapides.
- Lancer des appels à projets pour la mécanisation, l’irrigation efficiente et la réduction des pertes post-récolte.

3 à 7 ans : transformer.

- Atteindre une couverture de 12 mois pour les céréales panifiables stratégiques.
- Réduire la dépendance à une origine unique pour le blé tendre et le maïs.
- Porter la part de production locale contractualisée dans les filières blé dur, semences et oléagineux.
- Intégrer la sécurité alimentaire dans la planification territoriale, les investissements hydrauliques et la politique industrielle.

Résultats attendus

À horizon de cinq ans, le Maroc devrait viser des résultats précis, mesurables et publiquement évalués :

- Une couverture minimale de 12 mois pour les céréales stratégiques, avec une réserve mobilisable en cas de crise.

- Une réduction significative de la concentration des importations, avec aucune origine ne dépassant un seuil prudent pour le blé tendre et le maïs.

- Une hausse durable de la production de blé dur, de semences certifiées et d’oléagineux dans les zones agroécologiquement adaptées. Une baisse des pertes post-récolte grâce au stockage, à la logistique et à la numérisation.

- Une meilleure protection du pouvoir d’achat, sans recourir systématiquement à des subventions généralisées difficiles à soutenir budgétairement.

Une politique de responsabilité, non de repli

Le Maroc ne gagnera pas la bataille de la souveraineté alimentaire en fermant ses frontières ou en promettant l’autosuffisance absolue. Il la gagnera en devenant un pays qui produit mieux, stocke intelligemment, importe stratégiquement et protège ses citoyens contre les chocs.

La bonne question n’est donc pas : « Faut-il tout produire au Maroc ? » Elle est : « Quels produits, quelles régions, quels instruments et quels acteurs permettent de réduire le risque sans détruire la compétitivité, l’eau et les finances publiques ? » La réponse exige une coalition :

État, agriculteurs, coopératives, industriels, banques, chercheurs et collectivités. Elle exige aussi du courage politique : publier les données, assumer les arbitrages, financer les stocks et mesurer les résultats.

C’est à ce prix que la souveraineté alimentaire cessera d’être un discours pour devenir une politique publique.



Lundi 2 Novembre 2026

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