L'ODJ Média

lodj





Terrafab, le projet pharaonique d'Elon Musk qui cache une guerre de négociation avec les maîtres de la puce


Rédigé par le Jeudi 26 Mars 2026

Imaginez une usine trois fois plus grande que Central Park — qui lui-même dépasse Monaco en superficie. Neuf millions de mètres carrés dédiés à la fabrication de puces électroniques, annoncés par Elon Musk le 21 mars 2026 sous le nom de Terrafab. À première vue, c'est du délire industriel. Mais à y regarder de plus près, avec les yeux d'un négociateur expérimenté plutôt que d'un fan de science-fiction, ce projet colossal ressemble davantage à un message adressé à une poignée d'acteurs qui tiennent le monde technologique dans leurs mains — et qui le savent parfaitement.



L'usine la plus grande du monde n'existe pas encore — et c'est peut-être son seul atout

Le monde des semi-conducteurs — ces puces qui font tourner votre téléphone, votre voiture, les satellites et les intelligences artificielles — est l'un des marchés les plus concentrés de la planète. Un seul producteur, TSMC à Taïwan, contrôle 70 % des puces dites « standard » et jusqu'à 90 % des puces les plus avancées, celles de moins de 3 nanomètres. Pour donner une idée de ce que cela représente : une puce fabriquée par TSMC pour Nvidia contient 80 milliards de transistors. Personne d'autre sur Terre n'est capable de faire ça. TSMC représente 25 % du PIB taïwanais et 30 % de la valeur de la bourse locale. C'est une entreprise dont la valeur boursière a été multipliée par 100 depuis son introduction en bourse, avec des marges bénéficiaires entre 59 et 61 % — du jamais vu dans l'industrie traditionnelle, où le bâtiment plafonne à 10 %, le lait à 2 ou 3 %. Et derrière TSMC se cache un autre monopole, encore moins connu : ASML, entreprise néerlandaise qui détient le quasi-monopole mondial des machines de lithographie ultraviolette — ces équipements sans lesquels personne, absolument personne, ne peut fabriquer des puces avancées.

Dans cet univers verrouillé, Elon Musk est aujourd'hui ce que le professeur Gunter Poly — expert industriel et négociateur chevronné — appelle crûment « le numéro 9 ou 10 dans la queue ». Tesla, malgré toute sa réputation, ne représente qu'une fraction minuscule du chiffre d'affaires de TSMC. Nvidia pèse 22 %, Apple 18 % — soit 40 % à eux deux. Les grands constructeurs automobiles allemands ont leurs propres usines dédiées à Dresde, les Japonais ont construit leur filière à Kumamoto avec Sony et Toyota. Tesla, elle, n'a aucun de ces attachements. Quand Musk réclame des puces, on lui répond poliment d'attendre son tour. Et pour les machines ASML, la file d'attente est déjà longue — avec TSMC en tête, naturellement. Voilà pourquoi l'annonce de Terrafab doit d'abord se lire comme ce qu'elle est fondamentalement : une déclaration de guerre destinée à forcer une renégociation.

« Le premier adressé de ce message, c'est TSMC », résume le professeur Poly avec la netteté de quelqu'un qui a vécu des dizaines de ces bras de fer industriels. Musk ne s'adresse pas d'abord aux investisseurs. Il dit à Taïwan : regardez ce que vous avez fait pour Apple en 2008 — vous avez investi massivement en pleine crise parce que Steve Jobs avait un projet ambitieux. Jobs proposait un téléphone, Intel avait refusé de le croire — et TSMC avait sauté sur l'occasion, sauvant du même coup son propre bilan. Résultat : une croissance boursière multipliée par 100. Musk dit aujourd'hui la même chose, mais avec des robots humanoïdes, des data centers en orbite et une flotte de voitures autonomes. Le message est limpide : reconsidérez ma position, ou je fabrique moi-même. Pour rendre la menace crédible, Musk a déjà lancé une guerre des talents à Taïwan — offrant jusqu'à trois fois le salaire de TSMC à des ingénieurs ayant plus de dix ans d'expérience en technologies à 2 nanomètres. C'est théâtral, calculé, et pas forcément voué à l'échec malgré le système taïwanais de participation actionnariale — le « Wangdao », littéralement « je gagne, tu gagnes » — qui rend difficile le départ de milliers d'employés devenus millionnaires grâce à leurs actions d'entreprise.

Mais la stratégie de Musk va plus loin que la simple pression sur TSMC. Elle repose sur un principe que les Japonais et les Coréens maîtrisent depuis des décennies : l'intégration verticale et le marché captif. En fusionnant Tesla, SpaceX et X en un seul écosystème — avec Terrafab comme symbole de cette convergence —, Musk crée une entité qui produit ses propres puces pour ses propres robots, ses propres voitures, ses propres satellites et ses propres intelligences artificielles. Ce n'est pas si différent de ce que TSMC a fait avec Sony et Toyota au Japon : garantir des débouchés internes pour sécuriser les marges. Musk dit à TSMC : « Vous avez fait ça pour les Allemands avec leurs voitures, pour les Japonais avec leur électronique. Moi, je vous apporte l'espace et l'IA — les deux marchés d'avenir. Donnez-moi la place 4 ou 5 dans votre file, ou je crée moi-même cette capacité. » C'est une négociation. Pas une promesse industrielle immédiate.

Car les obstacles concrets sont massifs — et souvent ignorés dans les analyses grand public. Le premier, le plus fondamental, c'est ASML. Pour fabriquer des puces avancées, il faut ces machines de lithographie hollandaises dont les brevets sont pratiquement incontournables dans le cadre du droit international. Or ASML a déjà une file d'attente pilotée par ses plus gros clients — dont TSMC en premier. Musk ne peut pas acheter ces machines dans les prochaines années. Il est coincé. Le chiffre de 25 milliards annoncé pour Terrafab fait également sourire les experts : le dernier FAB construit par TSMC à Tainan a coûté 15 milliards à lui seul, pour une capacité dédiée. Et TSMC dépense entre 52 et 55 milliards par an en recherche et développement. « Il a peut-être oublié un zéro », observe le professeur Poly. L'économiste Bernstein a évoqué le chiffre de 5 000 milliards pour atteindre les ambitions affichées de Musk — dix fois la capacité actuelle de TSMC. Une décennie de travail minimum, dans le meilleur des cas.

Musk veut produire des puces pour concurrencer TSMC et ses monopoles

L'autre variable que presque personne ne mentionne dans ce débat est la montée en puissance de la Chine. Exclue des machines ASML par une double licence d'exportation hollandaise et américaine, la Chine n'a pas baissé les bras. Elle a recruté les meilleurs ingénieurs disponibles — et selon le professeur Poly, les plus compétents sont déjà partis vers Pékin bien avant que Musk commence à publier ses offres d'emploi à Taïwan. La Chine prévoit de sortir ses propres capacités de fabrication de puces avancées d'ici 2028, en contournant les brevets ASML par la force brute de ses universités, de ses académies des sciences et d'un programme national qui récompense les dépôts de brevets industriels par des doctorats accélérés. « Vous ne coincez jamais un pays comme la Chine », dit Poly. Et quand la Chine entrera dans la danse, avec ses marges bénéficiaires à 59 % qui attisent les convoitises, c'est tout l'équilibre actuel du marché qui sera redistribué. Y compris, au passage, la position d'ASML — ce joyau européen que le professeur Poly prédit valoir dans dix ans à peine 10 % de sa valeur actuelle si la géopolitique continue sur sa lancée.

Pour le Maroc et les pays émergents, cette bataille lointaine n'est pas sans conséquences. Les puces sont au cœur de tout : des systèmes de paiement mobile aux infrastructures de santé numériques, des véhicules connectés aux réseaux d'énergie renouvelable. Une disruption dans la chaîne d'approvisionnement mondiale des semi-conducteurs — qu'elle vienne d'une escalade militaire dans le détroit de Taïwan, d'une pénurie énergétique sur l'île, ou d'une réorganisation brutale liée à l'entrée chinoise sur le marché — se traduirait en renchérissement de composants, en retards de projets technologiques, en fragilisation des économies qui n'ont pas encore sécurisé leurs propres accès à ces technologies. Ce n'est pas de la science-fiction. C'est la structure réelle d'une dépendance que très peu de gouvernements ont eu le courage d'anticiper.

Ce qui est fascinant dans l'histoire Terrafab, c'est moins le projet lui-même que ce qu'il révèle sur la nature du pouvoir industriel au XXIe siècle. La vraie valeur d'une entreprise ne réside plus dans ses usines — qui sont des coûts, pas des leviers financiers — mais dans sa capacité à générer des flux de liquidité par des contrats. Musk l'a compris, comme l'ont compris avant lui les fondateurs de TSMC, d'ARM ou d'Apple. La question qui reste ouverte, c'est de savoir si cet homme — qui a divisé par 250 le coût du kilo envoyé dans l'espace, qui a fait livrer des camions semi-remorques électriques rentables là où Bill Gates prédisait l'échec — parviendra cette fois à contourner un verrou qui n'est pas technologique mais géopolitique. Car c'est aux Pays-Bas, dans les bureaux d'ASML, que se joue réellement l'avenir de Terrafab. Et ça, même Elon Musk ne peut pas l'acheter d'un tweet.





Mohamed Ait Bellahcen
Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls l'auto... En savoir plus sur cet auteur
Jeudi 26 Mars 2026

Breaking news | Plume IA | Gaming | Communiqué de presse | Eco Business | Digital & Tech | Santé & Bien être | Lifestyle | Culture & Musique & Loisir | Sport | Auto-moto | Room | L'ODJ Podcasts - 8éme jour | Les dernières émissions de L'ODJ TV | Last Conférences & Reportages | Bookcase | LODJ Média | Avatar IA Live


Bannière Réseaux Sociaux



Bannière Lodj DJ






LODJ24 TV
آخر الأخبار
جاري تحميل الأخبار...
BREAKING NEWS
📰 Chargement des actualités...

Inscription à la newsletter

Plus d'informations sur cette page : https://www.lodj.ma/CGU_a46.html
















Vos contributions
LODJ Vidéo