La sentence de mon ami libanais est tombée dans l'ironie la plus sardonique, après les propos de l’agent Israëlien :
Derrière le rire amer se cache une profonde leçon de physique politique. En effet, pendant des décennies, le Proche-Orient a nourri le récit, souvent amplifié d’autocritique de sa propre désunion . Un tribalisme politique où les sommets arabes s’achevant dans le fracas des invectives et des trahisons feutrées, constituaient le pain beni de condescendance des amis occipitaux ceux entièrement acquis à Israël.
Face à ce désordre chronique, l’axe formé par Washington et son allié stratégique Israël opposait l’image d’un bloc monolithique, d'une rationalité implacable et d’une efficacité géopolitique redoutable. C'étaient les maîtres du jeu. Or, depuis, beaucoup d’eau est passée sous les ponts. Le virus de la division intestine a changé de camp.
C’est le cas lorsqu’un membre de l'appareil sécuritaire israélien s'épanche publiquement, insulte en direct le président des des ETATS UNIS et étale au grand jour des fractures fondamentales entre Israël et les Etats Unis, c’est assister à l'effondrement d'un mythe.
Ce bloc que l'on croyait soudé par un alignement inconditionnel se fissure sous le poids des agendas intérieurs. Les donneurs de leçons d'hier reproduisent aujourd'hui, au millimètre près, les travers théâtraux qu'ils se plaisaient à moquer.
La référence finale de mon ami libanais à Galilée n'est pas une simple boutade.
Cette rupture de style narratif et ce choc des ego ouvrent en réalité sur un horizon stratégique bien plus large, que la seule fureur du moment ne permet pas de saisir. Face à ce déballage, les historiens de la diplomatie tentent de tempérer.
En Israël, chez les observateurs chevronnés, la tendance est au rappel historique pour désamorcer l’alarme. Après tout, les désaccords entre les États-Unis et Israël n’ont rien de nouveau me disait il y a quelques jours, Jonathan du Moshe Dayan Center à Tel Aviv dont je suis les recherches académiques: « La relation bilatérale a déjà traversé des tempêtes sans que ses fondations ne soient ébranlées. »
On évoque l’année 1975, lorsque le président Gerald Ford avait initié une « réévaluation » brutale des relations après le refus d'Itzhak Rabin de faire des concessions territoriales à l'Égypte dans le Sinaï sans un pacte de non-belligérance. Washington avait alors gelé les livraisons d'armes pour faire plier Tel Aviv.
En 1991, l’administration de George Bush Senior s’était heurtée de front au Premier ministre Yitzhak Shamir au sujet des colonies.
Le résultat fut un gel temporaire de 10 milliards de dollars de garanties de prêts américains, une humiliation publique destinée à contraindre Israël à s'asseoir à la table de la conférence de Madrid. Selon cette lecture, la fureur actuelle de l'appareil sécuritaire israélien et la virulence des répliques américaines ne seraient qu'une énième dispute de famille.
Un moment de friction passagère avant que la relation profonde ne reprenne ses droits.
C'est là que réside l'erreur d'analyse. S'en tenir à ces précédents, c'est occulter un basculement fondamental.
Pour comprendre cette rupture, il faut acter l'éclipse de l'axe néo-conservateur qui a dominé Washington pendant un demi-sicle. En 1975 comme en 1991, l'establishment américain démocrate comme républicain partageait une vision interventionniste du rôle des États-Unis dans le monde. Le soutien à Israël était perçu comme un impératif moral et le pivot central de la puissance américaine au Moyen-Orient.
Aujourd'hui, la doctrine America First, portée par Donald Trump et institutionnalisée par JD Vance, obéit à une logique différente. Elle est profondément transactionnelle et non-interventionniste. Le monde n'est plus vu à travers le prisme d'alliances idéologiques immuables, mais comme un calcul où l'Amérique refuse de payer pour la sécurité des autres. Cette fracture n'échappe pas aux esprits les plus lucides au sein même de l'État hébreu.
Analysant ce séisme, le journaliste Gideon Levy écrivait récemment dans Haaretz : « Je rêvais du moment où les Israéliens seraient contraints de reconnaître qu'il était impossible de continuer ainsi, avec une arrogance incroyable envers les États-Unis et un mépris flagrant pour le monde entier, sans en payer le prix.
Ce moment est en train de poindre. Ce n’est pas un président libéral, mais bien le plus obscurantiste de tous les présidents américains qui fait la leçon de morale à Israël, comme s’il était René Cassin, ce juriste juif français coauteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le vice-président, plus conservateur que le commandant en chef, lance des avertissements sans précédent.
Leurs arguments sont évidents, leur logique solide : il n’est pas nécessaire de raser un immeuble entier sous prétexte qu’un militant du Hezbollah pourrait s’y trouver ; il n’est pas judicieux de s’en prendre au président américain, le dernier ami d’Israël dans le monde ; la Syrie ferait un meilleur travail au Liban qu’Israël ; les deux tiers des armes et des munitions qui protègent Israël sont fabriquées et financées par les États-Unis : la voix de la raison venue de Washington.
Il est raisonnable de supposé que ces propos virulents ne resteront pas au stade de la rhétorique ; ils seront suivis d’actes. Un tel niveau de dépendance ne permet pas de mordre la main qui vous nourrit et vous arme, tout en l'insultant. Quiconque en Israël pense que son plus grand problème est le président des États-Unis doit se réveiller et humer la réalité. »
Lorsque JD Vance exprime publiquement son exaspération, il valide mot pour mot ce constat. Il ne s'agit pas d'un simple accès de colère, mais de l'expression d'une lassitude profonde de l'électorat américain et de l'establishment militaire face aux bourbiers moyen-orientaux.
La réplique du vice-président américain à l'adresse du cabinet israélien fait alors écho, avec une brutalité comptable inouïe, à la mise en garde de Levy :
« Si j'étais au cabinet du gouvernement israélien, je n'attaquerais peut-être pas le seul allié puissant qu'il me reste. Au cours des trois derniers mois, les deux tiers des armes défensives qui ont protégé votre patrie ont été construites par des mains américaines et payées par les contribuables américains.
Le problème pour Israël n'est pas Donald J. Trump, et quiconque en Israël pense que son plus grand problème est le président des États-Unis doit se réveiller et humer la réalité de la situation dans laquelle se trouve ce pays. »
La diplomatie américaine affiche une clarté cynique :
L'ère de l'accord sous Barack Obama avait déjà démontré qu'une administration américaine pouvait passer outre le veto israélien lorsque ses intérêts fondamentaux le commandaient. Sous le cadre d'un nationalisme transactionnel, cette tendance s'accentue.
Donald Trump cherche des compromis globaux avec les puissances régionales pour stabiliser les routes commerciales et désengager les troupes. La diplomatie américaine devient purement pragmatique. Toutefois, le réalisme imposerait de reconnaître que les fondations structurelles de la relation à savoir: le soutien du Congrès, la coopération du renseignement restent robustes. Mais le pacte politique a changé de nature. Le chèque en blanc américain est expiré !
Le risque véritable pour Israël n'est pas une rupture hostile ou soudaine avec son « protectorat ».
Voir un protectorat mordre la main qui l'arme parce qu'il refuse de voir le monde changer, et voir la superpuissance le rappeler publiquement à sa dépendance budgétaire, valide l'inversion des rôles !
La roue tourne, imperturbable, et rappelle aux maîtres du jeu d'hier qu'ils finissent toujours par s'enfoncer dans les sables mouvants qu'ils ont eux-mêmes contribué à remuer.
Par Dr. Omar Hasnaoui Chaoui : Président-Fondateur de la Fondation Helios pour le Dialogue Stratégique et le Développement.












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