L'homme le plus riche d'Afrique prévoit de consacrer environ un tiers de son patrimoine à sa fondation. Une décision qui prolonge une ambition formulée depuis des années : ne pas seulement rester dans l'histoire comme le premier milliardaire africain, mais comme l'un de ses plus grands philanthropes.
Il arrive un moment, dans la vie des grandes fortunes, où la question n'est plus de savoir combien elles valent, mais ce qu'il en restera.
Aliko Dangote semble être arrivé à ce moment-là.
À 69 ans, l'industriel nigérian continue pourtant de penser en bâtisseur. Ses usines produisent du ciment, des engrais, du sucre. Sa gigantesque raffinerie près de Lagos a changé d'échelle le paysage énergétique africain. Son groupe nourrit encore des ambitions de croissance démesurées. Et sa fortune personnelle oscille désormais, selon les méthodes de valorisation, autour de 30 à 35 milliards de dollars.
Dangote pourrait donc continuer à jouer au milliardaire comme on joue à un classement : grimper, défendre sa première place africaine, ajouter quelques milliards à quelques autres milliards.
Mais il prépare déjà autre chose : l'après-Dangote.
Sa fille Halima, impliquée dans la gouvernance de la fondation familiale, a récemment expliqué qu'environ un tiers de la fortune de son père devrait à terme être consacré à l'Aliko Dangote Foundation.
Au cours actuel des estimations patrimoniales, cela pourrait représenter près de 12 milliards de dollars.
Attention toutefois aux raccourcis : Dangote ne vient pas de signer un chèque de 12 milliards. Et il ne prévoit pas non plus, contrairement à certaines formulations spectaculaires, de « donner toute sa fortune à l'humanité ».
Il organise sa succession. Mais c'est précisément ce qui rend l'histoire plus intéressante.
Quand accumuler ne suffit plus
Chez les milliardaires, la succession constitue souvent l'ultime décision économique.
Que faire d'une fortune devenue trop grande pour être simplement consommée ?
La transmettre entièrement aux enfants ? La disperser ? La transformer en holding familiale capable de durer plusieurs générations ? Ou en détourner une partie vers une institution censée survivre à son créateur ?
Dangote semble avoir choisi une réponse hybride : la famille conservera une part considérable de l'empire, mais une fraction exceptionnellement importante du patrimoine serait destinée à la philanthropie.
Cette décision ne tombe pas du ciel.
Il y a près d'une décennie déjà, l'homme d'affaires expliquait qu'il ne voulait pas seulement être connu comme l'homme le plus riche d'Afrique. Il voulait également devenir l'un de ses plus grands philanthropes.
La phrase pouvait alors ressembler à celle d'un milliardaire soucieux de son image.
Elle prend aujourd'hui une tout autre dimension.
Parce que Dangote ne parle plus simplement de générosité. Il commence à organiser institutionnellement sa mémoire.
Le rêve africain de Carnegie
Il faut, pour comprendre cette ambition, regarder vers l'Amérique industrielle du début du XXᵉ siècle. Andrew Carnegie avait construit une fortune gigantesque dans l'acier avant de consacrer une grande partie de sa vie à la redistribuer. Des milliers de bibliothèques portent indirectement son héritage. John D. Rockefeller avait transformé l'argent du pétrole en institutions durables de recherche, de santé publique et d'éducation.
Plus récemment, Bill Gates a contribué à imposer une nouvelle figure du milliardaire : celui qui considère que sa richesse n'est pleinement accomplie que lorsqu'elle devient une puissance philanthropique.
Dangote cite lui-même volontiers ces grandes figures du capitalisme.
Ce n'est pas anodin. Car ce qu'il cherche à construire n'est plus seulement une entreprise africaine puissante. C'est un modèle africain de postérité capitaliste.
Accumuler.
Industrialiser.
Créer.
Puis institutionnaliser la redistribution.
Une fondation qui existe déjà
L'Aliko Dangote Foundation n'a d'ailleurs rien d'une coquille vide créée pour préparer une succession. Fondée dans les années 1990, elle intervient depuis longtemps dans la nutrition, la santé, l'éducation, l'autonomisation économique et l'aide humanitaire.
Dangote lui avait déjà accordé une dotation de plus d'un milliard de dollars au milieu des années 2010.
Elle a notamment consacré des ressources importantes à la lutte contre la malnutrition infantile, aux programmes sanitaires et aux interventions d'urgence.
À l'échelle mondiale, ses dépenses restent cependant modestes comparées aux gigantesques fondations philanthropiques américaines.
C'est précisément ce que changerait une dotation supplémentaire pouvant atteindre une dizaine de milliards de dollars.
La fondation Dangote pourrait alors entrer dans une autre catégorie.
Non plus seulement celle des institutions philanthropiques africaines importantes, mais celle des organisations capables d'engager durablement plusieurs centaines de millions de dollars dans des programmes sociaux, éducatifs ou sanitaires.
Et c'est là que commence la véritable histoire. L'Afrique peut-elle financer une partie de sa propre transformation ?
Pendant des décennies, la philanthropie destinée à l'Afrique a essentiellement été pensée depuis l'extérieur du continent.
Fondations américaines.
Agences européennes.
Institutions internationales.
ONG.
Aide publique au développement.
L'argent venait souvent d'ailleurs, avec ses priorités, ses critères, ses méthodes, parfois même ses propres représentations de ce dont l'Afrique avait besoin.
L'émergence de milliardaires africains change progressivement cette architecture.
Dangote au Nigeria, Strive Masiyiwa au Zimbabwe et quelques autres grandes fortunes commencent à démontrer qu'un capital philanthropique d'origine africaine peut lui aussi atteindre une taille significative.
Le phénomène reste embryonnaire. Mais il pourrait devenir stratégique.
Selon la Banque africaine de développement elle-même, les ressources philanthropiques privées peuvent jouer un rôle croissant dans le financement du développement du continent.
Non pas en remplaçant l'État. Encore moins en permettant aux gouvernements de se désengager.
Mais en finançant des expérimentations, de la recherche, des programmes sanitaires, des bourses, des infrastructures éducatives ou des projets dont les administrations publiques n'assument pas toujours facilement le risque.
Une grande fondation africaine peut également comprendre des réalités locales que des institutions éloignées appréhendent parfois mal.
La philanthropie ne blanchit pas automatiquement le capitalisme
Il faut cependant éviter le récit trop facile du milliardaire devenu bienfaiteur de l'humanité.
La philanthropie des très grandes fortunes soulève partout les mêmes questions.
Comment cette fortune a-t-elle été constituée ?
Quel rapport les conglomérats entretiennent-ils avec la concurrence ?
Quelle influence un milliardaire peut-il exercer sur les décisions publiques ?
Une fondation privée doit-elle pouvoir orienter des milliards vers des politiques sanitaires ou éducatives sans disposer de la légitimité démocratique d'un État ?
La générosité n'efface pas ces interrogations.
Dangote est à la tête d'un empire dont la puissance économique en Afrique de l'Ouest est considérable. Ses succès industriels ont régulièrement nourri des débats sur la concurrence, les politiques commerciales et ses relations avec les pouvoirs publics.
Devenir philanthrope ne transforme donc pas automatiquement un capitaine d'industrie en saint. Mais l'inverse serait tout aussi simpliste.
Refuser de reconnaître l'intérêt d'une redistribution massive au seul motif que la richesse provient du capitalisme revient à ignorer une question essentielle : que voulons-nous que fassent les très grandes fortunes de l'argent qu'elles ont accumulé ?
Le vrai héritage
Il est encore trop tôt pour savoir quelle sera exactement la taille du patrimoine transféré à la fondation Dangote. Les fortunes milliardaires sont largement constituées de participations dans des entreprises. Leur valeur fluctue. Les modalités juridiques de la succession restent à préciser. Mais l'intention est désormais suffisamment claire pour révéler quelque chose.
Dangote ne veut manifestement plus que son nom soit uniquement associé à un chiffre placé devant le mot « milliards ».
Il veut que ce nom survive aux usines. Aux raffineries. Aux classements Forbes. Peut-être même à l'empire familial.
Car le paradoxe de la fortune est finalement assez cruel : elle procure presque tout, sauf l'éternité.
Carnegie l'avait compris.
Rockefeller aussi.
Dangote semble désormais poser la même question depuis Lagos : que reste-t-il d'un milliardaire lorsque le milliardaire n'est plus là ?
S'il transforme réellement près d'un tiers de sa fortune en capital destiné à financer durablement la santé, l'éducation et le développement africains, la réponse pourrait être beaucoup plus intéressante que son classement parmi les hommes les plus riches du monde.
Il ne s'agirait plus seulement de savoir combien Aliko Dangote aura accumulé.
Mais combien de temps son argent continuera à agir après lui.
Il arrive un moment, dans la vie des grandes fortunes, où la question n'est plus de savoir combien elles valent, mais ce qu'il en restera.
Aliko Dangote semble être arrivé à ce moment-là.
À 69 ans, l'industriel nigérian continue pourtant de penser en bâtisseur. Ses usines produisent du ciment, des engrais, du sucre. Sa gigantesque raffinerie près de Lagos a changé d'échelle le paysage énergétique africain. Son groupe nourrit encore des ambitions de croissance démesurées. Et sa fortune personnelle oscille désormais, selon les méthodes de valorisation, autour de 30 à 35 milliards de dollars.
Dangote pourrait donc continuer à jouer au milliardaire comme on joue à un classement : grimper, défendre sa première place africaine, ajouter quelques milliards à quelques autres milliards.
Mais il prépare déjà autre chose : l'après-Dangote.
Sa fille Halima, impliquée dans la gouvernance de la fondation familiale, a récemment expliqué qu'environ un tiers de la fortune de son père devrait à terme être consacré à l'Aliko Dangote Foundation.
Au cours actuel des estimations patrimoniales, cela pourrait représenter près de 12 milliards de dollars.
Attention toutefois aux raccourcis : Dangote ne vient pas de signer un chèque de 12 milliards. Et il ne prévoit pas non plus, contrairement à certaines formulations spectaculaires, de « donner toute sa fortune à l'humanité ».
Il organise sa succession. Mais c'est précisément ce qui rend l'histoire plus intéressante.
Quand accumuler ne suffit plus
Chez les milliardaires, la succession constitue souvent l'ultime décision économique.
Que faire d'une fortune devenue trop grande pour être simplement consommée ?
La transmettre entièrement aux enfants ? La disperser ? La transformer en holding familiale capable de durer plusieurs générations ? Ou en détourner une partie vers une institution censée survivre à son créateur ?
Dangote semble avoir choisi une réponse hybride : la famille conservera une part considérable de l'empire, mais une fraction exceptionnellement importante du patrimoine serait destinée à la philanthropie.
Cette décision ne tombe pas du ciel.
Il y a près d'une décennie déjà, l'homme d'affaires expliquait qu'il ne voulait pas seulement être connu comme l'homme le plus riche d'Afrique. Il voulait également devenir l'un de ses plus grands philanthropes.
La phrase pouvait alors ressembler à celle d'un milliardaire soucieux de son image.
Elle prend aujourd'hui une tout autre dimension.
Parce que Dangote ne parle plus simplement de générosité. Il commence à organiser institutionnellement sa mémoire.
Le rêve africain de Carnegie
Il faut, pour comprendre cette ambition, regarder vers l'Amérique industrielle du début du XXᵉ siècle. Andrew Carnegie avait construit une fortune gigantesque dans l'acier avant de consacrer une grande partie de sa vie à la redistribuer. Des milliers de bibliothèques portent indirectement son héritage. John D. Rockefeller avait transformé l'argent du pétrole en institutions durables de recherche, de santé publique et d'éducation.
Plus récemment, Bill Gates a contribué à imposer une nouvelle figure du milliardaire : celui qui considère que sa richesse n'est pleinement accomplie que lorsqu'elle devient une puissance philanthropique.
Dangote cite lui-même volontiers ces grandes figures du capitalisme.
Ce n'est pas anodin. Car ce qu'il cherche à construire n'est plus seulement une entreprise africaine puissante. C'est un modèle africain de postérité capitaliste.
Accumuler.
Industrialiser.
Créer.
Puis institutionnaliser la redistribution.
Une fondation qui existe déjà
L'Aliko Dangote Foundation n'a d'ailleurs rien d'une coquille vide créée pour préparer une succession. Fondée dans les années 1990, elle intervient depuis longtemps dans la nutrition, la santé, l'éducation, l'autonomisation économique et l'aide humanitaire.
Dangote lui avait déjà accordé une dotation de plus d'un milliard de dollars au milieu des années 2010.
Elle a notamment consacré des ressources importantes à la lutte contre la malnutrition infantile, aux programmes sanitaires et aux interventions d'urgence.
À l'échelle mondiale, ses dépenses restent cependant modestes comparées aux gigantesques fondations philanthropiques américaines.
C'est précisément ce que changerait une dotation supplémentaire pouvant atteindre une dizaine de milliards de dollars.
La fondation Dangote pourrait alors entrer dans une autre catégorie.
Non plus seulement celle des institutions philanthropiques africaines importantes, mais celle des organisations capables d'engager durablement plusieurs centaines de millions de dollars dans des programmes sociaux, éducatifs ou sanitaires.
Et c'est là que commence la véritable histoire. L'Afrique peut-elle financer une partie de sa propre transformation ?
Pendant des décennies, la philanthropie destinée à l'Afrique a essentiellement été pensée depuis l'extérieur du continent.
Fondations américaines.
Agences européennes.
Institutions internationales.
ONG.
Aide publique au développement.
L'argent venait souvent d'ailleurs, avec ses priorités, ses critères, ses méthodes, parfois même ses propres représentations de ce dont l'Afrique avait besoin.
L'émergence de milliardaires africains change progressivement cette architecture.
Dangote au Nigeria, Strive Masiyiwa au Zimbabwe et quelques autres grandes fortunes commencent à démontrer qu'un capital philanthropique d'origine africaine peut lui aussi atteindre une taille significative.
Le phénomène reste embryonnaire. Mais il pourrait devenir stratégique.
Selon la Banque africaine de développement elle-même, les ressources philanthropiques privées peuvent jouer un rôle croissant dans le financement du développement du continent.
Non pas en remplaçant l'État. Encore moins en permettant aux gouvernements de se désengager.
Mais en finançant des expérimentations, de la recherche, des programmes sanitaires, des bourses, des infrastructures éducatives ou des projets dont les administrations publiques n'assument pas toujours facilement le risque.
Une grande fondation africaine peut également comprendre des réalités locales que des institutions éloignées appréhendent parfois mal.
La philanthropie ne blanchit pas automatiquement le capitalisme
Il faut cependant éviter le récit trop facile du milliardaire devenu bienfaiteur de l'humanité.
La philanthropie des très grandes fortunes soulève partout les mêmes questions.
Comment cette fortune a-t-elle été constituée ?
Quel rapport les conglomérats entretiennent-ils avec la concurrence ?
Quelle influence un milliardaire peut-il exercer sur les décisions publiques ?
Une fondation privée doit-elle pouvoir orienter des milliards vers des politiques sanitaires ou éducatives sans disposer de la légitimité démocratique d'un État ?
La générosité n'efface pas ces interrogations.
Dangote est à la tête d'un empire dont la puissance économique en Afrique de l'Ouest est considérable. Ses succès industriels ont régulièrement nourri des débats sur la concurrence, les politiques commerciales et ses relations avec les pouvoirs publics.
Devenir philanthrope ne transforme donc pas automatiquement un capitaine d'industrie en saint. Mais l'inverse serait tout aussi simpliste.
Refuser de reconnaître l'intérêt d'une redistribution massive au seul motif que la richesse provient du capitalisme revient à ignorer une question essentielle : que voulons-nous que fassent les très grandes fortunes de l'argent qu'elles ont accumulé ?
Le vrai héritage
Il est encore trop tôt pour savoir quelle sera exactement la taille du patrimoine transféré à la fondation Dangote. Les fortunes milliardaires sont largement constituées de participations dans des entreprises. Leur valeur fluctue. Les modalités juridiques de la succession restent à préciser. Mais l'intention est désormais suffisamment claire pour révéler quelque chose.
Dangote ne veut manifestement plus que son nom soit uniquement associé à un chiffre placé devant le mot « milliards ».
Il veut que ce nom survive aux usines. Aux raffineries. Aux classements Forbes. Peut-être même à l'empire familial.
Car le paradoxe de la fortune est finalement assez cruel : elle procure presque tout, sauf l'éternité.
Carnegie l'avait compris.
Rockefeller aussi.
Dangote semble désormais poser la même question depuis Lagos : que reste-t-il d'un milliardaire lorsque le milliardaire n'est plus là ?
S'il transforme réellement près d'un tiers de sa fortune en capital destiné à financer durablement la santé, l'éducation et le développement africains, la réponse pourrait être beaucoup plus intéressante que son classement parmi les hommes les plus riches du monde.
Il ne s'agirait plus seulement de savoir combien Aliko Dangote aura accumulé.
Mais combien de temps son argent continuera à agir après lui.












L'accueil


















