Par Dr Az-Eddine Bennani
Deux universités marocaines figurent désormais parmi les 1 000 établissements retenus dans l’Academic Ranking of World Universities, l’ARWU : l’Université Hassan II de Casablanca, déjà présente dans le classement, et l’Université Mohammed VI Polytechnique, l’UM6P, qui y fait son entrée.
TelQuel, dans son édition du 18 août 2026, souligne cette progression et rappelle que les deux établissements se situent dans la tranche 901-1000.
Il faut s’en réjouir.
Dans un environnement universitaire mondialisé, être visible compte. La recherche se construit aussi par les publications, les citations, les coopérations internationales, la capacité à attirer des chercheurs et à inscrire une institution dans les réseaux mondiaux de production des connaissances.
Mais une fois la satisfaction passée, une autre question mérite d’être posée.
Que mesure exactement le classement de Shanghai ?
Et surtout : mesure-t-il ce que le Maroc doit attendre de son université ?
Le classement ARWU repose essentiellement sur six indicateurs : les anciens étudiants ayant obtenu un prix Nobel ou une médaille Fields, les enseignants ayant reçu ces distinctions, les chercheurs très cités, les publications dans Nature et Science, les articles indexés dans les grandes bases scientifiques internationales et une mesure de performance rapportée à la taille de l'établissement.
La recherche y occupe donc une place centrale.
C’est parfaitement légitime.`
Mais ce thermomètre ne mesure qu’une partie de l’université.
Il dit peu de choses de la qualité de l’enseignement réellement reçu par les étudiants.
Il dit peu de choses de leur insertion professionnelle.
Il ne mesure pas directement la capacité d’une université à accompagner les mutations économiques et sociales de son pays.
Il ne mesure pas suffisamment sa contribution à la formation continue, à l’entrepreneuriat, à l’innovation pédagogique, au développement des régions ou encore à la diffusion des connaissances auprès de la société.
Et à l’heure de l’intelligence artificielle, il dit encore peu de choses de la capacité d’un établissement à transformer simultanément ses enseignements, sa recherche, son organisation et sa gouvernance.
Cette question me paraît importante parce que j’ai observé pendant plusieurs décennies plusieurs systèmes d’enseignement supérieur.
J’ai étudié en France, poursuivi une partie de ma formation aux États-Unis, travaillé longtemps dans l’entreprise avant d’enseigner pendant plusieurs décennies dans des universités et des écoles de management françaises, puis de continuer aujourd’hui à intervenir entre la France et le Maroc.
Ce parcours m’a appris une chose simple : il n’existe pas un modèle universitaire unique.
L’université américaine ne s’est pas construite comme l’université française.
Les grandes écoles françaises de management ont elles-mêmes une histoire spécifique, longtemps liée aux chambres de commerce et d’industrie et à une relation particulière avec le monde économique.
Le Maroc n’est donc pas condamné à reproduire exactement les architectures universitaires conçues ailleurs.
Il doit regarder ce qui fonctionne, apprendre des meilleures institutions internationales, participer aux classements mondiaux, mais également construire son propre modèle.
C’est ici que la question de la gouvernance devient centrale.
Depuis plusieurs années, j’insiste dans mes écrits sur la nécessité de ne pas séparer artificiellement recherche, enseignement, entreprise, numérique et société.
Nous continuons encore trop souvent à raisonner en silos.
D’un côté les enseignants.
De l’autre les chercheurs.
D’un côté l’université.
De l’autre l’entreprise.
D’un côté l’informatique.
De l’autre le management.
D’un côté les sciences dites dures.
De l’autre les sciences humaines et sociales.
Or les transformations contemporaines se produisent précisément à leurs intersections.
Je l’ai constaté moi-même dès la fin des années 1990 lorsque je défendais en France des formations hybrides associant systèmes d’information, numérique et management.
Ces profils étaient alors parfois regardés avec scepticisme.
Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, la cybersécurité, les données, les plateformes numériques et la transformation des organisations, cette hybridation est devenue indispensable.
Une université marocaine performante devrait donc être évaluée aussi sur sa capacité à former ces profils.
Pas seulement sur le nombre d’articles qu’elle produit.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille diminuer l’exigence de recherche.
Bien au contraire.
Le classement de Shanghai nous rappelle précisément que la recherche marocaine doit encore être considérablement renforcée.
Une université qui ne produit pas de connaissances finit par dépendre des connaissances produites ailleurs.
Et cette question dépasse largement le prestige académique.
Elle touche à la souveraineté.
Dans l’intelligence artificielle comme dans d’autres domaines, un pays qui utilise uniquement les modèles, les technologies, les données, les concepts et parfois même les problématiques élaborés ailleurs risque progressivement de devenir consommateur de connaissances plutôt que producteur.
La souveraineté numérique commence donc aussi dans les universités.
Elle commence dans les laboratoires.
Elle commence avec les doctorants.
Elle commence avec le temps donné aux enseignants pour chercher, publier, encadrer et transmettre.
Cela suppose également d’interroger certaines pratiques de notre système d’enseignement supérieur.
Depuis plusieurs années, le Maroc voit se développer des écoles privées étrangères et des partenariats internationaux qui participent à l’ouverture académique du pays.
Cette ouverture peut être une richesse.
Mais elle ne doit pas affaiblir les établissements marocains.
Lorsque des enseignants fonctionnaires consacrent une part croissante de leur activité à des vacations dans des établissements privés ou étrangers, au détriment de leur établissement d’attache, de l’encadrement des étudiants et parfois de la recherche financée par l’État, une question de gouvernance se pose.
De même, une institution privée d’enseignement supérieur ne peut durablement construire sa légitimité académique uniquement avec des enseignants vacataires.
Une université se construit avec des permanents.
Avec des laboratoires.
Avec des doctorants.
Avec du temps long.
Avec une production scientifique.
Avec une communauté académique.
Le classement de Shanghai nous oblige donc aussi à regarder cette réalité.
L’entrée de l’UM6P et la présence de l’Université Hassan II montrent que des dynamiques existent au Maroc.
Mais deux universités dans le Top 1000 ne peuvent constituer une finalité.
Elles doivent plutôt constituer un signal.
Un signal pour investir davantage dans la recherche.
Un signal pour mieux articuler public et privé.
Un signal pour renforcer le statut et les conditions de travail des chercheurs.
Un signal pour attirer aussi les Marocains qui enseignent ou font de la recherche à l’étranger.
Un signal enfin pour faire du Maroc non seulement un lieu où viennent s’installer des établissements étrangers, mais un véritable carrefour académique africain et mondial capable de produire ses propres institutions de référence.
Il existe ici une opportunité historique.
Le Maroc peut devenir un laboratoire de formations hybrides et innovantes associant intelligence artificielle, données, cybersécurité, management, sciences humaines, industrie, santé, agriculture ou politiques publiques.
Il peut développer des coopérations africaines et des coopérations Sud-Sud originales.
Il peut attirer des étudiants venus d’Europe et d’Afrique.
Il peut aussi mieux valoriser ses propres enseignants, chercheurs et cadres, dont beaucoup participent déjà à la construction d’institutions académiques à l’étranger.
Mais pour cela, il faut accepter de poser une question plus difficile que celle du rang dans Shanghai.
Quelle université voulons-nous construire ?
Une université conçue pour gagner quelques centaines de places dans un classement international ?
Ou une université capable simultanément de produire de la connaissance, former la jeunesse, accompagner les entreprises, contribuer au développement des régions, participer à la souveraineté technologique et penser les transformations de la société marocaine ?
Les deux ambitions ne sont évidemment pas incompatibles.
Elles peuvent même se renforcer mutuellement.
Mais il faut éviter que l’indicateur devienne l’objectif.
J’ai souvent défendu, à propos de l’intelligence artificielle, l’idée qu’un indicateur ou un score ne doit jamais devenir à lui seul la réalité qu’il prétend mesurer.
Cette prudence vaut également pour l’université.
Shanghai est un thermomètre.
Un thermomètre utile.
Mais aucun pays ne construit sa politique de santé uniquement pour améliorer la température affichée sur le thermomètre.
Il devrait en être de même pour notre enseignement supérieur.
Félicitons donc l’Université Hassan II de Casablanca et l’UM6P.
Et profitons surtout de cette bonne nouvelle pour ouvrir une question beaucoup plus ambitieuse :
non pas seulement quelle place le Maroc occupe dans le classement mondial des universités,
mais quelle place les universités marocaines veulent occuper demain dans la production mondiale des connaissances.












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