Par Hicham EL AADNANI Consultant en Intelligence Stratégique
Le contrôle des 303 milliards de barils de réserves prouvées vénézuéliennes constitue indéniablement un objectif stratégique majeur. Cependant, 85% de ces réserves sont constituées de brut extra-lourd du bassin de l'Orénoque nécessitant des technologies de traitement complexes et des investissements massifs. Après une décennie de désinvestissement et de sanctions, l'infrastructure pétrolière est gravement dégradée. Le "contrôle" militaire du territoire ne se traduit pas en capacité immédiate d'augmenter significativement la production.
Cette temporalité modifie le calcul stratégique vis-à-vis de l'Iran. Si Washington envisage une confrontation avec Téhéran dans un horizon court ou moyen terme, le pétrole vénézuélien ne fournira pas le tampon énergétique escompté avant plusieurs années de reconstruction infrastructurelle. En revanche, sur un horizon de 5 à 10 ans, sécuriser ces réserves réduirait effectivement la vulnérabilité américaine aux perturbations dans le Golfe Persique et abaisserait le coût économique d'une escalade avec l'Iran.
La dimension pétrodollar et la disruption des flux sino-vénézuéliens
L'impact financier immédiat est plus tangible que l'impact énergétique. Le Venezuela facture ses exportations en yuan depuis 2017 et utilise Tether pour contourner le système bancaire occidental dans ses transactions avec la Chine. Les importations chinoises de brut vénézuélien sont passées de 351 000 à 463 000 barils/jour entre 2024 et 2025. Sécuriser le Venezuela coupe ce canal de dédollarisation et réaffirme la primauté du dollar dans les flux énergétiques, consolidant le système du pétrodollar qui sous-tend la puissance financière américaine.
Politique intérieure américaine : expansion du pouvoir exécutif et économie de la reconstruction
Cette opération ne relève pas uniquement de la géostratégie. Elle s'inscrit dans une dynamique de politique intérieure où le Sénat a rejeté à deux reprises des résolutions limitant l'autorité militaire de Trump sur le Venezuela, laissant le pouvoir exécutif effectivement sans contrôle congressionnel. La crise sert à normaliser l'action militaire sans déclaration de guerre, établissant un précédent constitutionnel significatif.
Par ailleurs, les acteurs économiques réels derrière cette intervention ne sont pas prioritairement les compagnies pétrolières traditionnelles mais les entreprises de capital-investissement et les contractants de défense – entités concentrées sur les contrats de reconstruction, les droits minéraux et l'influence territoriale dans un environnement post-Maduro. Cette logique économique de privatisation d'infrastructures et de marchés captifs coexiste avec les motivations géostratégiques, créant un écheveau causal complexe où intérêts publics et privés convergent.
Le test de crédibilité des alliances adverses.
L'opération représente un test majeur pour les garanties sécuritaires iraniennes, russes et chinoises envers leurs clients régionaux. L'alliance Iran-Venezuela s'est matérialisée dans un accord de défense de 20 ans signé en 2022, incluant la production conjointe de drones iraniens et d'armements sur sol vénézuélien. Le Trésor américain a sanctionné ces flux d'armes le 29 décembre 2025, confirmant que les programmes de drones et missiles iraniens produits au Venezuela déstabilisent le personnel américain au Moyen-Orient et la navigation en mer Rouge.
L'incapacité de l'Iran, de la Russie ou de la Chine à soutenir significativement la défense vénézuélienne démontrerait une limitation critique de leur capacité dissuasive et dévaloriserait leurs partenariats sécuritaires pour des États clients prospectifs en Afrique, Asie centrale ou Moyen-Orient. Inversement, un soutien indirect efficace via réseaux de proxies, technologies de surveillance, systèmes d'armes (drones Shahed, équipements Norinco, armements russes) et guérilla asymétrique pourrait transformer le Venezuela en bourbier coûteux, validant le modèle de résistance indirecte face à la supériorité militaire américaine conventionnelle.
Le dilemme de simultanéité stratégique
Le Pentagone confronte "un dilemme de simultanéité multifacette où l'expansion des engagements au Venezuela nécessiterait soit de différer les responsabilités dans les zones de conflit existantes (Ukraine, Gaza, Syrie), soit d'accepter un risque stratégique élevé dans les domaines de compétition prioritaires (dissuasion Indo-Pacifique contre la Chine)". Le commandement militaire senior a articulé avec candeur que la structure de force américaine "ne peut pas exécuter simultanément deux conflits contre des concurrents pairs tout en gérant des obligations théâtrales tertiaires".
Si l'opération dégénère en occupation prolongée, les ressources déployées au Venezuela ne seront pas disponibles pour contrer l'expansion chinoise en Indo-Pacifique ou pour soutenir Israël dans une confrontation régionale avec l'Iran. Des experts du Stimson Center avertissent que même des frappes ciblées risquent "des coûts opérationnels élevés" avec escalade vers une guerre totale sans garantie d'effondrement du régime. Les milices pro-régime (colectivos) comptent environ 100 000 combattants qui exploiteraient le vide post-invasion, potentiellement alliés aux rebelles colombiens de l'ELN.
Implications stratégiques multidimensionnelles.
Ce qui se déroule au Venezuela transcende l'Amérique latine. L'opération teste simultanément :
- La capacité américaine à restructurer des États souverains par la force sans enlisement prolongé, établissant un précédent pour d'autres interventions potentielles
- La crédibilité des garanties sécuritaires des puissances adverses (Iran, Russie, Chine) envers leurs clients régionaux, avec répercussions sur les calculs stratégiques en Syrie, Afrique et Asie centrale
- Les limites du pouvoir exécutif américain à conduire des opérations militaires sans contrôle congressionnel, redéfinissant l'équilibre constitutionnel
- La résilience du système pétrodollar face aux tentatives de dédollarisation sino-vénézuéliennes, consolidant l'architecture financière américaine
- Les contraintes opérationnelles de simultanéité du Pentagone dans un environnement de compétition multipolaire avec menaces distribuées
Les 72 à 96 heures à venir détermineront si cette opération représente un tournant géopolitique majeur renforçant la domination stratégique américaine ou le début d'un enlisement coûteux drainant ressources et capital politique, affaiblissant la capacité de projection de puissance dans des théâtres prioritaires. Le Venezuela devient ainsi un laboratoire stratégique dont les résultats façonneront l'architecture de l'ordre international post-unipolaire et les modalités d'exercice de la puissance dans la décennie à venir.












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