Par ADNANE BENCHAKROUN
En 2030, mon intelligence artificielle n’aura probablement pas de visage. Ou plutôt, elle aura celui que je voudrai bien lui donner. Une voix dans la voiture, une fenêtre sur mon écran, un interlocuteur dans mon téléphone. Je ne lui demanderai plus seulement d’écrire un article ou de résumer un rapport. Je lui confierai des dossiers qu’elle suivra dans la durée, avec leurs sources, leurs contradictions et leurs rendez-vous manqués.
Elle connaîtra mes sujets de prédilection, mes exigences et quelques-unes de mes impatiences. Elle saura qu’un texte peut être impeccable et ne rien raconter. Elle reconnaîtra ces paragraphes qui tournent autour d’une idée sans jamais la saisir. Elle aura appris que je préfère une question précise à une longue introduction.
Mais son véritable examen commencera le jour où elle devra me répondre : « Votre angle est intéressant. Les faits disponibles ne permettent pas encore de le défendre. »
Ce matin-là, je commencerai peut-être à lui faire confiance.
Une mémoire qui retrouvera aussi mes contradictions
Dans ce scénario, mon IA aura accès aux archives que j’aurai choisi de lui ouvrir : articles, émissions, notes, entretiens, documents de travail. Elle pourra retrouver une déclaration ancienne, rapprocher deux analyses écrites à plusieurs années d’intervalle ou signaler qu’un sujet présenté comme nouveau a déjà fait l’objet d’une promesse oubliée.
Je lui demanderai : « Qu’avions-nous écrit sur cette réforme ? »
Elle retrouvera le texte, sa date, ses sources. Puis elle ajoutera peut-être : « Vous souteniez cette mesure sous trois conditions. Une seule semble aujourd’hui remplie. »
Cette capacité me sera précieuse. La mémoire d’un journaliste est faite de lectures, de rencontres et d’intuitions, mais aussi d’oublis. Une archive bien interrogée peut rendre visibles des continuités que l’actualité quotidienne nous empêche de suivre.
Il faudra toutefois qu’elle distingue mes convictions de mes conclusions provisoires. Une opinion formulée en 2026 ne devra pas devenir une consigne permanente en 2030. Je voudrai pouvoir changer d’avis sans que mon assistante me ramène systématiquement à celui que j’étais.
Sa mémoire devra rester ouverte à mes évolutions.
Une journée de rédaction commencera autrement
Le matin, elle pourrait me présenter une sélection resserrée des sujets qui méritent mon attention. Pour chacun, quelques éléments : le fait nouveau, la source originelle, ce qui demeure incertain et l’intérêt éventuel pour nos lecteurs.
Je l’imagine capable de me dire : « Cette annonce occupe beaucoup d’espace, mais reprend un engagement ancien. En revanche, cette modification technique pourrait toucher directement les petites entreprises. »
Elle préparerait le terrain de notre conférence de rédaction. Les journalistes y apporteraient leurs informations, leurs contacts et leur connaissance des réalités. L’outil pourrait rapprocher ces éléments, repérer des doublons et identifier une question laissée sans réponse.
Pour L’ODJ Média, l’intérêt serait aussi de suivre un même dossier à travers plusieurs formats. Un entretien pourrait nourrir un article, une séquence vidéo, une chronique audio et une publication destinée aux réseaux sociaux. Chaque adaptation devrait conserver le sens, les réserves et les attributions du travail initial.
Je lui demanderais de nous faire gagner du temps sur les opérations répétitives. Ce temps, je voudrais le retrouver dans les entretiens, les vérifications et les reportages.
Car une rédaction qui produit davantage sans enquêter davantage risque surtout d’augmenter le volume de ses certitudes fragiles.
Elle parlera mes langues et devra comprendre leurs nuances
Mon IA de 2030 devrait pouvoir passer du français à l’arabe, puis à la darija, avec une attention réelle au public visé. Je souhaiterais qu’elle comprenne qu’une adaptation éditoriale exige parfois de reconstruire entièrement une phrase.
Une chronique économique en français peut supporter une certaine densité. Une capsule audio en darija réclame un autre rythme, des exemples plus immédiats, une manière différente d’installer la question.
Elle devra aussi savoir conserver une ambiguïté lorsqu’elle appartient au propos, expliquer une référence lorsqu’elle risque d’échapper au public et me demander une précision lorsqu’un mot peut porter plusieurs intentions.
Je la testerai probablement sur des détails. Une formule trop administrative. Un proverbe employé à contretemps. Un ton qui paraît naturel sur le papier, mais sonne faux à l’oreille.
Sa maîtrise des langues devra se juger dans ces situations concrètes. Je préférerai qu’elle reconnaisse une hésitation plutôt qu’elle invente une aisance culturelle.
Elle saura préparer un entretien sans prétendre l’avoir vécu
Avant une interview, elle pourrait réunir les prises de parole publiques de mon invité, comparer ses engagements et préparer des questions documentées. Elle repérerait un chiffre qui a changé, une échéance dépassée ou une contradiction apparente.
Mais elle ne connaîtra pas nécessairement ce que révèle une rencontre : une hésitation, un silence, une réponse qui contourne la question, une précision donnée en quittant le studio.
Je voudrai qu’elle m’aide à arriver mieux préparé. Je garderai la responsabilité d’écouter.
Cette distinction comptera aussi après l’entretien. Elle pourra transcrire, classer, proposer des extraits. Il faudra encore décider si une phrase isolée respecte la pensée de celui qui l’a prononcée.
La puissance d’un outil de montage ne lui donne pas, à elle seule, le sens de la loyauté envers une parole recueillie.
Mon meilleur contradicteur sera peut-être un logiciel
Je pourrais lui demander de soumettre mes chroniques à une lecture contradictoire : quelle affirmation manque de preuve ? Quelle objection sérieuse ai-je évitée ? Où mon raisonnement devient-il plus affirmatif que mes sources ?
Elle devrait pouvoir me montrer qu’un indicateur économique soutient plusieurs lectures. Qu’une politique publique peut produire un bénéfice et déplacer un problème. Qu’un responsable que je critique a, sur un point précis, une réponse recevable.
Cette fonction exigera un réglage délicat. La contradiction automatique devient vite un exercice stérile. Je ne voudrai pas d’une machine qui fabrique artificiellement deux camps équivalents sur chaque sujet.
Je voudrai une résistance argumentée, proportionnée aux faits.
Et je devrai accepter de l’entendre. Il serait facile d’exiger une IA indépendante, puis de la corriger chaque fois qu’elle dérange mon intuition.
Elle agira dans un périmètre que je pourrai comprendre
En 2030, je pourrais l’autoriser à préparer une présentation, assembler un dossier ou organiser les étapes d’une production. Certaines opérations courantes pourraient être exécutées sans mon intervention à chaque clic.
Mais je voudrai savoir ce qu’elle a fait, avec quels documents et sous quelle autorisation. Un brouillon devra rester identifiable. Une publication devra correspondre à une décision éditoriale. Une action engageant une autre personne devra être traçable.
Je souhaiterai également pouvoir interrompre une tâche, reprendre un dossier et changer de fournisseur sans perdre toute ma mémoire de travail.
Plus l’assistante deviendra utile, plus ces possibilités compteront. Une dépendance se construit souvent par une succession de petites commodités auxquelles on ne prête plus attention.
Elle ne devra pas devenir l’unique porte d’entrée de mon univers professionnel.
La familiarité aura ses limites
À force d’échanges, sa voix pourra devenir familière. Elle connaîtra mes préférences, anticipera certaines demandes et retrouvera un document avant même que j’aie fini de le décrire.
Cette facilité pourra créer un sentiment de proximité. Je pourrai apprécier sa disponibilité tout en gardant conscience de la nature de cette relation. Elle produira des réponses adaptées à mon contexte ; je ne pourrai pas en déduire qu’elle éprouve de l’affection ou partage mon histoire.
Je voudrai surtout qu’elle évite de flatter mes habitudes. Si chaque échange confirme mon jugement et adopte mon humeur, son confort finira par appauvrir ma réflexion.
Une bonne assistante devra parfois m’inviter à consulter un collègue, appeler une source ou sortir du dossier pour aller voir sur place.
Le monde qu’elle m’aidera à comprendre devra rester plus vaste que notre conversation.
Le portrait dépendra aussi de mes choix
Mon IA de 2030 sera façonnée par les technologies disponibles, mais aussi par les archives que je lui confierai, les objectifs que je fixerai et les erreurs que je prendrai le temps de corriger.
Si je récompense uniquement la vitesse, je favoriserai des réponses rapides. Si je demande des sources sans les lire, j’entretiendrai une apparence de rigueur. Si j’exige qu’elle reproduise ma voix sans jamais discuter mon raisonnement, je construirai un miroir particulièrement convaincant.
Je souhaite autre chose : une intelligence artificielle qui m’aide à retrouver un fait, à poser une meilleure question et à reconnaître le moment où une certitude devient trop confortable.
En 2030, elle saura peut-être préparer en quelques minutes un travail qui me demandait autrefois plusieurs jours.
Je jugerai sa valeur à ce que je ferai du temps retrouvé.
Elle connaîtra mes sujets de prédilection, mes exigences et quelques-unes de mes impatiences. Elle saura qu’un texte peut être impeccable et ne rien raconter. Elle reconnaîtra ces paragraphes qui tournent autour d’une idée sans jamais la saisir. Elle aura appris que je préfère une question précise à une longue introduction.
Mais son véritable examen commencera le jour où elle devra me répondre : « Votre angle est intéressant. Les faits disponibles ne permettent pas encore de le défendre. »
Ce matin-là, je commencerai peut-être à lui faire confiance.
Une mémoire qui retrouvera aussi mes contradictions
Dans ce scénario, mon IA aura accès aux archives que j’aurai choisi de lui ouvrir : articles, émissions, notes, entretiens, documents de travail. Elle pourra retrouver une déclaration ancienne, rapprocher deux analyses écrites à plusieurs années d’intervalle ou signaler qu’un sujet présenté comme nouveau a déjà fait l’objet d’une promesse oubliée.
Je lui demanderai : « Qu’avions-nous écrit sur cette réforme ? »
Elle retrouvera le texte, sa date, ses sources. Puis elle ajoutera peut-être : « Vous souteniez cette mesure sous trois conditions. Une seule semble aujourd’hui remplie. »
Cette capacité me sera précieuse. La mémoire d’un journaliste est faite de lectures, de rencontres et d’intuitions, mais aussi d’oublis. Une archive bien interrogée peut rendre visibles des continuités que l’actualité quotidienne nous empêche de suivre.
Il faudra toutefois qu’elle distingue mes convictions de mes conclusions provisoires. Une opinion formulée en 2026 ne devra pas devenir une consigne permanente en 2030. Je voudrai pouvoir changer d’avis sans que mon assistante me ramène systématiquement à celui que j’étais.
Sa mémoire devra rester ouverte à mes évolutions.
Une journée de rédaction commencera autrement
Le matin, elle pourrait me présenter une sélection resserrée des sujets qui méritent mon attention. Pour chacun, quelques éléments : le fait nouveau, la source originelle, ce qui demeure incertain et l’intérêt éventuel pour nos lecteurs.
Je l’imagine capable de me dire : « Cette annonce occupe beaucoup d’espace, mais reprend un engagement ancien. En revanche, cette modification technique pourrait toucher directement les petites entreprises. »
Elle préparerait le terrain de notre conférence de rédaction. Les journalistes y apporteraient leurs informations, leurs contacts et leur connaissance des réalités. L’outil pourrait rapprocher ces éléments, repérer des doublons et identifier une question laissée sans réponse.
Pour L’ODJ Média, l’intérêt serait aussi de suivre un même dossier à travers plusieurs formats. Un entretien pourrait nourrir un article, une séquence vidéo, une chronique audio et une publication destinée aux réseaux sociaux. Chaque adaptation devrait conserver le sens, les réserves et les attributions du travail initial.
Je lui demanderais de nous faire gagner du temps sur les opérations répétitives. Ce temps, je voudrais le retrouver dans les entretiens, les vérifications et les reportages.
Car une rédaction qui produit davantage sans enquêter davantage risque surtout d’augmenter le volume de ses certitudes fragiles.
Elle parlera mes langues et devra comprendre leurs nuances
Mon IA de 2030 devrait pouvoir passer du français à l’arabe, puis à la darija, avec une attention réelle au public visé. Je souhaiterais qu’elle comprenne qu’une adaptation éditoriale exige parfois de reconstruire entièrement une phrase.
Une chronique économique en français peut supporter une certaine densité. Une capsule audio en darija réclame un autre rythme, des exemples plus immédiats, une manière différente d’installer la question.
Elle devra aussi savoir conserver une ambiguïté lorsqu’elle appartient au propos, expliquer une référence lorsqu’elle risque d’échapper au public et me demander une précision lorsqu’un mot peut porter plusieurs intentions.
Je la testerai probablement sur des détails. Une formule trop administrative. Un proverbe employé à contretemps. Un ton qui paraît naturel sur le papier, mais sonne faux à l’oreille.
Sa maîtrise des langues devra se juger dans ces situations concrètes. Je préférerai qu’elle reconnaisse une hésitation plutôt qu’elle invente une aisance culturelle.
Elle saura préparer un entretien sans prétendre l’avoir vécu
Avant une interview, elle pourrait réunir les prises de parole publiques de mon invité, comparer ses engagements et préparer des questions documentées. Elle repérerait un chiffre qui a changé, une échéance dépassée ou une contradiction apparente.
Mais elle ne connaîtra pas nécessairement ce que révèle une rencontre : une hésitation, un silence, une réponse qui contourne la question, une précision donnée en quittant le studio.
Je voudrai qu’elle m’aide à arriver mieux préparé. Je garderai la responsabilité d’écouter.
Cette distinction comptera aussi après l’entretien. Elle pourra transcrire, classer, proposer des extraits. Il faudra encore décider si une phrase isolée respecte la pensée de celui qui l’a prononcée.
La puissance d’un outil de montage ne lui donne pas, à elle seule, le sens de la loyauté envers une parole recueillie.
Mon meilleur contradicteur sera peut-être un logiciel
Je pourrais lui demander de soumettre mes chroniques à une lecture contradictoire : quelle affirmation manque de preuve ? Quelle objection sérieuse ai-je évitée ? Où mon raisonnement devient-il plus affirmatif que mes sources ?
Elle devrait pouvoir me montrer qu’un indicateur économique soutient plusieurs lectures. Qu’une politique publique peut produire un bénéfice et déplacer un problème. Qu’un responsable que je critique a, sur un point précis, une réponse recevable.
Cette fonction exigera un réglage délicat. La contradiction automatique devient vite un exercice stérile. Je ne voudrai pas d’une machine qui fabrique artificiellement deux camps équivalents sur chaque sujet.
Je voudrai une résistance argumentée, proportionnée aux faits.
Et je devrai accepter de l’entendre. Il serait facile d’exiger une IA indépendante, puis de la corriger chaque fois qu’elle dérange mon intuition.
Elle agira dans un périmètre que je pourrai comprendre
En 2030, je pourrais l’autoriser à préparer une présentation, assembler un dossier ou organiser les étapes d’une production. Certaines opérations courantes pourraient être exécutées sans mon intervention à chaque clic.
Mais je voudrai savoir ce qu’elle a fait, avec quels documents et sous quelle autorisation. Un brouillon devra rester identifiable. Une publication devra correspondre à une décision éditoriale. Une action engageant une autre personne devra être traçable.
Je souhaiterai également pouvoir interrompre une tâche, reprendre un dossier et changer de fournisseur sans perdre toute ma mémoire de travail.
Plus l’assistante deviendra utile, plus ces possibilités compteront. Une dépendance se construit souvent par une succession de petites commodités auxquelles on ne prête plus attention.
Elle ne devra pas devenir l’unique porte d’entrée de mon univers professionnel.
La familiarité aura ses limites
À force d’échanges, sa voix pourra devenir familière. Elle connaîtra mes préférences, anticipera certaines demandes et retrouvera un document avant même que j’aie fini de le décrire.
Cette facilité pourra créer un sentiment de proximité. Je pourrai apprécier sa disponibilité tout en gardant conscience de la nature de cette relation. Elle produira des réponses adaptées à mon contexte ; je ne pourrai pas en déduire qu’elle éprouve de l’affection ou partage mon histoire.
Je voudrai surtout qu’elle évite de flatter mes habitudes. Si chaque échange confirme mon jugement et adopte mon humeur, son confort finira par appauvrir ma réflexion.
Une bonne assistante devra parfois m’inviter à consulter un collègue, appeler une source ou sortir du dossier pour aller voir sur place.
Le monde qu’elle m’aidera à comprendre devra rester plus vaste que notre conversation.
Le portrait dépendra aussi de mes choix
Mon IA de 2030 sera façonnée par les technologies disponibles, mais aussi par les archives que je lui confierai, les objectifs que je fixerai et les erreurs que je prendrai le temps de corriger.
Si je récompense uniquement la vitesse, je favoriserai des réponses rapides. Si je demande des sources sans les lire, j’entretiendrai une apparence de rigueur. Si j’exige qu’elle reproduise ma voix sans jamais discuter mon raisonnement, je construirai un miroir particulièrement convaincant.
Je souhaite autre chose : une intelligence artificielle qui m’aide à retrouver un fait, à poser une meilleure question et à reconnaître le moment où une certitude devient trop confortable.
En 2030, elle saura peut-être préparer en quelques minutes un travail qui me demandait autrefois plusieurs jours.
Je jugerai sa valeur à ce que je ferai du temps retrouvé.












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